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Les éditions Ayat
Editions Zamarat
Publication de la Cité du Savoir
Revue Lumières Spirituelles
     Rubrique : Histoire

Histoire des premiers temps de l’islam

Deuxième et dernière partie

Safdar Hussein

Traduit de l'anglais, édité et annoté par
Abbas Ahmad al-Bostani

Édition
La Cité du Savoir
Abbas Ahmad al-Bostani
C.P. 712, Succ. (B)
Montréal, Qc, H3B 3K3
Canada

E-mail: abbas@bostani.com

Copyrights: Tous droits réservés à l'éditeur



L'EXPÉDITION DE WÂDI-L-RAMAL OU DE THÂT-AL-SALÂSIL. L'EXPÉDITION DE TABÛK.
L'ANNONCE DE LA SOURATE AL-TAWBAH.
LES CHRÉTIENS DE NAJRÂN, ET D'AUTRES EVÉNEMENTS SURVENUS AU COURS DE LA NEUVIÈME ANNÉE DE L'EMIGRATION 233

La Soumission des Banî Thaqîf 233
L'Expédition de Wâdi-l-Ramal ou de Thât-al-Salâsil 234
L'Expédition de Tabûk 235
Conspiration contre la Vie du Prophète 238
La Destruction du Masjid al-Dherâr 240
La Mort d'Om Kulthûm 241
La Mort de 'Abdullâh B. Obay, l'Hypocrite 241
La Conduite de 'Âyechah et de Hafçah 242
Le Prophète Se Sépare de ses Femmes pendant un Mois 246
L'Annonce de la Sourate al-Tawbah 247
L'Année des Délégations 248
Les Chrétiens de Najrân 249

LE PÈLERINAGE D'ADIEU DU PROPHÈTE.
SON SERMON A GHADIR KHUM.
LA SIGNIFICATION D'AHL-UL-BAYT EXPLIQUÉE 254

Les Fonctions Missionnaires de 'Alî au Yémen 254
Le Pèlerinage d'Adieu du Prophète 256
Le Sermon de Ghadîr Khum 257
La Signification d'Ahl-ul-Bayt Expliquée 260
Conclusion en faveur de 'Alî Tirée de la Parole du Prophète 264

QUELQUES IMPOSTEURS.
LA DERNIÈRE MALADIE DU PROPHÈTE, SA DERNIÈRE PRIÈRE ET SON DERNIER SERMON DANS SON MASJID.
LA MORT DU PROPHÈTE ET SES FUNÉRAILLES. 266

La Distribution du Yémen 266
Aswad, l'Imposteur 266
Musaylamah, l'Imposteur 267
Tulayhah l'Imposteur 267
L'Ordre de l'Expédition vers la Syrie 268
Prédiction concernant 'Âyechah 268
La Dernière Maladie du Prophète 270
'Âyechah Espionne les Mouvements du Prophète 271
Hâter l'Expédition vers la Syrie 272
Avertissement aux Muhâjirîn et aux Ançâr 273
De l'Or Destiné à l'Aumône 273
Le Prophète Empêché de Transcrire sa Volonté 274
Abû Bakr Conduit la Prière 276
Prophète dans son Masjid 281
La Mort du Prophète 281
'Omar Joue une Scène Bizarre 285
Le Lavage Rituel et l'Enterrement du Prophète 287
 
 
 
 

ABÛ BAKR : LE PREMIER CALIFE

L'Election à Saqîfah 292

Abû Bakr "Elu" à la Succession du Prophète 295

L'Installation d'Abû Bakr

Le Premier Discours public d'Abû Bakr du Haut de la Chaire

L'Absence d'Abû Bakr et de 'Omar aux Cérémonies Funéraires du Prophète 299

Le Père Surpris par l'Election de son Fils 300

L'Attitude de 'Alî après l'Election d'Abû Bakr

Le Nom et les Titres Originels d'Abû Bakr

Les Habitudes et la Profession d'Abû Bakr

'Alî Soumis à l'Humiliation

Fâtimah Réclame son Héritage

Offre d'Ouvrir les Hostilités, Rejetée par 'Alî

Abû Bakr Prétend Vouloir Renoncer au Califat 308

L'Admonestation Faite par al-Hassan

Quelques Récits du Califat d'Abû Bakr

Tulayhah, l'Imposteur 310

Mâlik Ibn Nowayrah et son Sort Cruel

Plainte auprès du Calife contre Khâlid

Le Jugement d'Abû Bakr

Fujâ'ah al-Salmî 314

La Rébellion à Hadhramawt, Conduite par Ach'ath B. Qays

Abû Bakr Juge Ach'ath 318

Expéditions vers des Pays Etrangers

La Nomination de Yazîd

La Connaissance du Coran par Abû Bakr 321

Quelques Récits Concernant Abû Bakr 322

Successeur 323

Le Lit de Mort d'Abû Bakr 325

La Mort d'Abû Bakr 325

Abû Bakr et les Rapports de sa Famille avec Celle du Prophète 326

'OMAR, LE DEUXIÈME CALIFE 330

L'Accession de 'Omar au Califat 330

Les Ancêtres et les Antécédents de 'Omar

L'Admonestation Faite par al-Hussayn 332

L'Introduction des Tarâwîh 332

Quelques Récits Relatifs au Califat de 'Omar 333

Ziyâd 333

L'Ère Musulmane 334

La Révocation de Khâlid 334

La Famine 335

La Peste 335

La Nomination de Mu'âwiyeh, comme Gouverneur de Syrie336

La Connaissance du Coran par 'Omar 338

Le Sens du Jugement de 'Omar 341

Les Erreurs Judiciaires de 'Omar 341

'Omar Surveille les Citoyens 343

Les Innovations de 'Omar 344

Le Récit de la Mort de 'Omar 345

La Désignation des Electeurs et du Mode d'Election du Successeur 346

L'Apparition de 'Omar dans les Rêves après sa Mort 349

'OTHMAN, LE TROISIEME CALIFE 351

Le Conclave en l'An 24 H 351

L'Election en l'An 24 H. 353

Un Désastre Durable 355

L'Inauguration du Califat de 'Othmân et son Premier Discours 355

La Première Cour de Justice de 'Othmân 356

L'Année de l'Hémorragie 358

La Nomination de Walîd comme Gouverneur de Kûfa 358

L'Extension des Limites de la Ka'bah 359

La Nomination de 'Abdullâh B. Abî Sarh, Gouverneur d'Egypte 359

Des Cadeaux Faramineux 360

La Nomination de 'Abdullâh B. 'Âmir comme Gouverneur de Basrah 361

Révolte en Perse 362

Une Décision Brutale et Injuste 362

Retour aux Coutumes Païennes 362

Des Actions Contraires aux Enseignements et aux Pratiques du Prophète 363

La Compilation du Coran en 30 H. 363

La Déposition de Walîd et la Nomination de Sa'îd 364

Les Menaces de 'Othmân à l'Adresse du Peuple. 'Ammâr, Maltraité 365

Changement dans le Caractère National des Arabes 366

Le Bannissement d'Abû Thar al-Ghifârî 368

La Perte de la Chevalière de 'Othmân 370

La Fin de l'Empereur Perse et de son Empire 370

Emeute à Basrah 371

Révolte à Kûfa 371
Le Retour de Mâlik à Kûfa; Abû Mûsâ Al-Ach'arî, Nommé Gouverneur
Les Gens Prennent Conscience de la Faiblesse de 'Othmân
Des Illustrations des Agissements Outrageants de 'Othman 373
La Liste des Charges contre 'Othmân 375
Des Voix Menaçantes d'Avertissement 376
Conférence des Gouverneurs à Médine en 34 H. (655 ap. J. -C.) 379
Les Prédictions de Ka'b al-Ahbar 380
Les Délégations Demandent la Réforme et 'Othmân fait Preuve d'Inconstance 380
Des Délégations Menaçantes d'Egypte, de Kûfa et de Basrah 383
La Nomination de Mohammad Ibn Abî Bakr pour Remplacer Ibn Abî Sarh en Egypte 384
L'Interception de la Lettre Perfide 385
Des Sentiments de Colère contre 'Othmân 386
Les Dénégations de 'Othmân à propos de la Lettre Perfide
La Part de 'Âyechah dans l'Incitation au mauvais Traitement Réservé à 'Othmân
L'Attitude Violente contre 'Othmân
Le Blocus du Palais de 'Othmân
La Collusion de Talhah avec les Insurgés
L'Assassinat de 'Othmân
Salmân al-Fârecî
'ALÎ IBN ABÎ TÂLIB,LE QUATRIEME CALIFE
Réflexions Concernant l'Election d'un Calife à la Place de 'Othmân
L'Election de 'Alî
L'Inauguration du Califat de 'Alî
Les Cris de Vengeance pour l'Assassinat de 'Othmân
Les Réformes Envisagées par Ali
Le Plan des Omayyades en Vue de Soulever les Gens contre 'Alî
Le Défi de Mu'âwiyeh à l'Autorité de 'Alî
Le Départ de Talhah et de Zubayr
Le Plan de Rébellion de 'Âyechah
Le Conseil de Guerre
'Âyechah Incite Om Salma
La Marche de 'Âyechah sur Basrah
'Âyechah dans la Vallée de Hawab
Le Campement de 'Âyechah à Khoraybah
'Âyechah S'Empare de Basrah
'Alî Apprend la Nouvelle de la Révolte de 'Âyechah
La Marche de 'Alî contre 'Âyechah
La Conduite d'Abû Mûsâ al-Ach'arî envers le Calife
Abû Mûsâ al-Ach'arî démis de ses Fonctions de Gouverneur de Kûfa
Al-Hassan Ibn 'Alî Réussit une Levée de Neuf Mille Kûfites
L'Arrivée de 'Alî à Basrah
La Bataille d'Al-Jamal (du Chameau)
Le Sort de Talhah
Le Sort de Zubayr
La Défaite de 'Âyechah
La Magnanimité de 'Alî envers l'ennemi
Le Carnage dans la Bataille
La Retraite de 'Âyechah
Les Butins de Guerre
Le Transfert du Siège du Gouvernement
La Zone de Domination de 'Alî
Les Activités Préliminaires de Mu'âwiyeh
La Marche de 'Alî vers la Frontière Syrienne
La Source Miraculeuse dans le Désert Mésopotamien
Le Campement de 'Alî à Çiffîn
Des Combats sans suite pendant un Mois
Des Combats Féroces à Çiffîn
'Ammâr Tombe dans la Bataille
Le Piètre État de 'Amr Ibn al-'Âç
Une Bataille Férocement Livrée
Les Combats Décisifs à Çiffîn ; Le Combat Vateureux de Mâlik al-Achtar
Une Supercherie pour Détourner la Crise
Des Propositions d'Arbitrage
L'Acte d'Arbitrage
Le Massacre de Çiffîn
Le Retour des Armées
La Décision des Juges
Stupéfaction devant la Décision
Les Khârijites
La Révolte des Khârijites
La Bataille de Nahrawân
L'Expédition Syrienne Avortée
Les Affaires d'Egypte (38 H.)
L'Empiétement de Mu'âwiyeh sur l'Egypte
L'Empiétement de Mu'âwiyeh sur Basrah
D'Autres Révoltes des Khârijites
La Politique Agressive de Mu'âwiyeh
Les Raids de Mu'âwiyeh au Hidjâz
La Mauvaise Conduite de 'Abdullâh Ibn 'Abbâs
La Défection de 'Aqîl
Les Plans des Khârijites en vue de se débarrasser des Gouvernants
Attentat contre la Vie de Mu'âwiyeh
Attentat contre la Vie de 'Amr Ibn al-'Âç
Attentat contre la Vie de 'Alî
Les Présages de 'Alî relatifs à sa Mort
La Mort de 'Alî en l'An 40 H.
L'Oeuvre Littéraire de 'Alî
Des Anecdotes de la Vie de 'Alî
Une Décision Ingénieuse de 'Alî

Quelques hadiths relatifs aux mérites de 'Alî, tirés de "Târîkh al-Kholafa'" de
Jalâl-ul-Dîn As-Suyûtî
 
 
 







L'EXPÉDITION DE WÂDI-L-RAMAL OU DE THÂT-AL-SALÂSIL. L'EXPÉDITION DE TABÛK.
L'ANNONCE DE LA SOURATE AL-TAWBAH. LES CHRÉTIENS DE NAJRÂN, ET D'AUTRES EVÉNEMENTS SURVENUS AU COURS DE LA NEUVIÈME ANNÉE DE L'EMIGRATION

La Soumission des Banî Thaqîf

Après la soumission et la conversion des Banî Hawâzin et de leur chef, Mâlik B. 'Awf, les Banû Thaqîf se virent entourés de toutes parts par les partisans du Prophète, qui les considéraient avec mépris et les traitaient d'infidèles. Ils étaient obligés donc de s'enfermer à l'intérieur de leurs murs, étant donné que les Banû Hawâzin, en connivence avec Mâlik, maintenaient un état de guerre incessant contre eux. Ils finirent par envoyer au mois de Ramadhân de l'an 9 H., une délégation à Médine pour négocier un compromis.

Le Prophète reçut avec plaisir les délégués, qui sollicitèrent l'autorisation de leurs pratiques idolâtres, mais devant le refus du Prophète de leur faire toute concession sur ce point, ils acceptèrent finalement de se soumettre inconditionnellement en se ralliant à la nouvelle religion et en abandonnant l'idolâtrie, Abû Sufiyân B. Harb et Moghîrah, qui avaient exercé une grande influence sur la tribu furent chargés de détruire leur célèbre idole, "Al-Lât". Ils partirent en compagnie de la délégation. A leur arrivée à Tâ'if, Moghîrah fit tomber l'image par terre et confisqua ses ornements et bijoux au milieu des cris et des lamentations des femmes.

L'Expédition de Wâdi-l-Ramal ou de Thât-al-Salâsil

Au début de l'an 9 H., le Prophète reçut un renseignements selon lequel les tribus habitant Wâdi-1-Ramal projetaient un raid sur Médine et rassemblaient des hommes et des armes à cet effet. Aussi envoya-t-il Abû Bakr à la tête d'une année afin de les ramener à la raison.(192) La vallée était entourée de collines et d'arbrisseaux épineux de tous les côtés, ce qui formait un terrain idéal pour des embuscades. Mis au courant de l'approche de cette armée, les combattants de la vallée tendirent une embuscade et attaquèrent la force musulmane avec une telle férocité que les hommes d'Abû Bakr furent obligés de battre en retraite après avoir subi de lourdes pertes. Le Prophète envoya par la suite une autre armée, sous le commandement de 'Omar laquelle ne se montra guère meilleure que la première. 'Amr Ibn al-'Âç offrit alors ses services et il fut envoyé à son tour à la tête d'une armée, mais lui non plus ne put faire mieux que de revenir bredouille à Médine.

Finalement le Prophète dépêcha 'Alî à la tête d'une armée qui comprenait notamment Abû Bakr, 'Omar et 'Amr comme capitaines. Au début, 'Alî prit une autre direction, et après avoir parcouru quelque distance, tourna subitement vers sa destination à travers une région rocailleuse, marchant la nuit, campant le jour pour se reposer. 'Amr, Abû Bakr et 'Omar protestèrent contre les dangers de cette route, mais 'Alî ne prêta pas l'oreille à leurs protestations et continua sa marche en avant. Finalement un beau matin, il surprit l'ennemi, et l'armée musulmane ravagea la vallée et vengea les pertes qu'elles avaient subies lors des précédentes expéditions.

Le Prophète reçut une révélation qu'on trouve dans la sourate al-'Âdiyât, et il annonça tout de suite la victoire de 'Alî à ses Compagnons.(193) Lorsque 'Alî fut de retour, victorieux, le Prophète sortit avec ses partisans pour l'accueillir. Voyant le Prophète, 'Alî descendit de son cheval. Le Prophète lui dit de remonter et l'informa que ses services étaient approuvés par Dieu et Son Prophète. 'Alî pleura de joie à l'annonce de cette nouvelle. Le Prophète ajouta: «Si je ne craignais que les gens ne t'attribuent ce que les adeptes du Christ lui ont attribué, je dirais tellement de choses sur toi que, où que tu ailles, les gens ramasseraient de la terre sous tes pieds pour y chercher la guérison».(194)

Cette expédition est connue sous l'appellation de l'expédition de Thât al-Salâsil. Elle se déroula selon certains historiens en l'an 8 H.

L'Expédition de Tabûk

C'est au milieu de l'an 9 H. que des Nabatites, venant de Syrie et visitant les marchés de Médine, firent circuler une rumeur selon laquelle l'Empereur Romain, Héraclius préparait une armée colossale en vue de surprendre les Musulmans à Médine.(195) Ayant appris cette nouvelle, le Prophète se résolut à affronter l'ennemi sur sa route, et donna des ordres explicites à ses hommes pour se préparer à cette expédition. La saison était très chaude et sèche. Les gens ne voulaient pas entreprendre le voyage. Ayant toutefois rassemblé une armée forte de dix mille cavaliers et de vingt mille fantassins, il nomma formellement son lieutenant 'Alî, Gouverneur de Médine et gardien de sa famille durant son absence.

Dans son livre "Life of Muhammad" p. 170, W. Irving écrit: «Mohammad nomma alors 'Alî Gouverneur de Médine et gardien de leurs deux familles. 'Alî accepta le dépôt à contrecur, étant accoutumé à accompagner toujours le Prophète et à partager les périls qu'il affrontait. Tous les préparatifs étant terminés, Mohammad quitta Médine (au mois de Rajab 9 H.) et commença cette importante expédition. Une partie de son armée était composée de Khazrajites et de leurs alliés, conduits par 'Abdullâh B. Obay. Cet homme, que le Prophète avait bien désigné comme le chef des Hypocrites, campa séparément avec ses partisans, pendant la nuit, à une certaine distance derrière le gros de l'armée, et lorsque celle-ci avança le matin, il resta en arrière et fit demi-tour en direction de Médine. Se rendant auprès de 'Alî dont l'autorité dans la ville lui causait un problème ainsi qu'à ses partisans, il s'efforça de le rendre mécontent de sa position en alléguant que Mohammad l'avait laissé à Médine uniquement pour se débarrasser de son encombrement.(196) Piqué au vif par cette suggestion, 'Alî s'empressa de demander à Mohammad si ce que disaient 'Abdullâh et ses partisans était vrai. "Ces hommes, lui répondit-il, sont des menteurs. Ils sont le parti des hypocrites qui voudrait provoquer une sécession à Médine. Je t'ai laissé derrière afin que tu les surveilles et que tu sois le gardien de nos deux familles. Je voudrais que tu sois par rapport à moi ce que fut Aaron par rapport à Moïse, à cette différence près que tu ne peux pas être comme lui, un prophète, puisque je suis le dernier des Prophètes".(197) Ayant eu cette explication, il revint content à Médine. Beaucoup de gens ont déduit de ces propos que le Prophète désignait par là 'Alî comme son Calife ou Successeur, en tenant compte de la signification des termes arabes utilisés pour dénommer le rapport d'Aaron à Moïse».

L'armée continuait à avancer. Le voyage était fatiguant, car l'eau se faisait rare sur la route. Et comme on était en été, la chaleur du soleil et du sable brûlant était insupportable pour la tête et les pieds des soldats. Après un voyage difficile de sept jours, l'armée arriva à la vallée fertile de Hejer où vivait jadis le peuple rebelle et impie de Thamûd qui fut détruit sous la colère divine. Elle commença à faire halte sur les pâturages verts, à puiser de l'eau dans les sources fraîches et à préparer le repas.

Mais dès que le Prophète - qui marchait habituellement à l'arrière de l'armée fut arrivé sur le lieu, il interdit aux combattants de faire halte dans cet endroit maudit et ordonna que personne ne boive de l'eau, ni n'en utilise pour l'ablution, et que la pâte qu'ils avaient pétrie pour leur pain soit donnée aux chameaux. Ils obéirent tout de suite à l'ordre et reprirent la route pour ne s'arrêter quelque part, la nuit venue, que lorsqu'ils se trouvèrent très souffrants en raison du manque d'eau.

Toutefois, le lendemain matin, à leur grande surprise, une averse abondante, survenue après la prière faite par le Prophète à cet effet, compensa la perte des puits de Hejer et ressuscita les hommes et les animaux. Quittant le lieu pour poursuivre leur marche, ils arrivèrent à Tabûk, une ville située à mi-chemin entre Médine et Damas, sur la frontière sud de l'ancien Edom, à dix étapes de Médine.

Là, ils découvrirent que la rumeur qui avait été à l'origine de cette expédition était fausse. Le Prophète donna l'ordre de faire halte à cet endroit, ne voulant pas aller plus loin. Il envoya ses capitaines avec un petit détachement pour reconnaître la région environnante et pour inviter les chefs de ce territoire et leurs peuples à l'Islam. Il resta vingt jours à Tabûk. Durant cette période, plusieurs clans juifs et chrétiens embrassèrent l'Islam et professèrent leur adhésion au Prophète.

Certains offrirent de payer un tribut annuel en signe de soumission à son autorité. Donc, l'expédition n'était pas tout à fait inutile. La presque totalité du nord de la Péninsule était désormais soumise. Après les vingt jours de halte à Tabûk, le Prophète entama le chemin du retour vers Médine, qu'il atteindra au mois de Ramadhân.

Conspiration contre la Vie du Prophète

Sur le chemin de retour de Tabûk, le Prophète avait à traverser 'Aqabah Thî Fetaq. Il ordonna à ses hommes de ne pas prendre ce passage avant qu'il ne le traverse lui-même.(198) Pendant la nuit, alors qu'il traversait 'Aqabah sur son chameau, guidé par Hothayfah B. al-Yaman qui tenait la bride à la main, et 'Ammâr Ibn Yâcir qui le poussait par derrière, un soudain éclair de lumière leur fit voir quatorze ou quinze hommes s'avancer vers eux. Hothayfah poussa un cri d'alarme et le Prophète accosta durement les intrus qui prirent la fuite. «Et ils avaient combiné ce qu'ils n'ont pas pu réaliser». (Sourate al-Tawbah, 9: 74).

«Les commentateurs nous informent que quinze hommes avaient projeté l'assassinat de Mohammad lors de son retour de Tabûk, en le poussant de son chameau vers un précipice, pendant qu'il traversait la nuit sur son chameau la plus haute partie de 'Aqabah. Mais alors qu'ils s'apprêtaient à exécuter leur dessein, Hothayfah qui suivait et conduisait le chameau du Prophète, tiré par 'Ammâr B. Yâcir, ayant entendu le bruit des pas de chameaux et le cliquetis d'armes, donna l'alerte, ce qui les fit fuir» ("Sale").

Le Prophète demanda à Hothayfah s'il les avait reconnus. Il répondit par la négative. Le Prophète dit alors que ces hommes avaient projeté de l'assassiner en terrifiant son chameau afin qu'il le jette du haut de la falaise escarpée, et qu'ils resteraient des hypocrites jusqu'au dernier jour. Il donna le nom de chacun, accompagné du nom du père, tout en interdisant strictement à Hothayfah de divulguer leur secret. Hothayfah lui exprima son désir de les voir tous décapités, mais le Prophète, refusant cette suggestion, dit: «Les gens vont dire que Mohammad ayant obtenu des victoires avec leur concours veut maintenant les tuer». Hothayfah fut par la suite connu sous l'appellation du "Possesseur du Secret".

Plus tard, importuné constamment par des adjurations solennelles du calife 'Omar, Hothayfah semble avoir fini par donner les noms des hypocrites. Mais étant donné que la liste comprenait d'éminents Compagnons du Prophète, les historiens et les commentateurs se seraient abstenus de les rendre publics. Ibn Babawayh (al-Çadûq), un savant érudit a toutefois divulgué leurs noms que je me garde de mentionner, par décence.

La Destruction du Masjid al-Dherâr

Alors qu'on était encore à une heure de voyage de Médine, le Prophète, reçut une délégation des mêmes hommes de Qobâ qui l'avaient prié, au moment de son départ pour Tabûk, de consacrer par ses prières leur masjid nouvellement construit, consécration qu'il avait différée jusqu'à son retour. Ces hommes étaient revenus voir le Prophète pour la même commission. Le Prophète ordonna qu'on détruise le bâtiment et envoya quelques-uns de ses hommes pour porter son ordre.

En fait, ce masjid avait été construit dans un dessein hostile ou sectaire comme cela ressort du récit suivant(199): il y avait un prêtre Khazrajite, Abû 'Amîr, qui était très versé dans l'Ecriture et savait qu'un Prophète devait apparaître. Mais ayant refusé cependant de reconnaître en Mohammad le Prophète promis et étant devenu jaloux de son influence et de son pouvoir en constante augmentation à Médine, il avait fui à la Mecque après la victoire du Prophète à Badr. Il avait rejoint les Mecquois et les avait accompagnés dans la campagne d'Ohod contre le Prophète. Après le retrait des Mecquois, il avait fui vers le territoire romain.

Quelques mécontents étaient entrés en communication avec lui et l'avaient invité à se rendre à sa ville natale, Qobâ. Là, il avait suggéré de construire un masjid en vue d'y trouver un refuge et de faciliter les réunions avec ses associés pour discuter des mesures à prendre contre le Prophète. Ils avaient donc construit un masjid, et pour attirer les gens du masjid original de Qobâ, ils avaient demandé au Prophète de venir le consacrer lui-même en y priant. C'était au moment où le Prophète se préparait à aller à Tabûk; c'est pourquoi le Prophète avait différé l'exaucement de leur désir jusqu'à son retour.

Entre-temps, il avait reçu la révélation suivante du Ciel: «Et ceux qui ont édifié une mosquée nuisible et impie pour semer la division entre les croyants et pour en faire un lieu d'embuscade au profit de ceux qui luttaient auparavant contre Dieu et contre son Prophète, ceux-là jurent avec force: "Nous n'avons voulu que le bien!" Mais Dieu témoigne qu'ils sont menteurs». (Sourate al-Tawbah, 9: 107).

Lorsqu'ils avaient réapparu devant le Prophète pour la même raison après son retour de Tabûk, il ordonna la démolition du bâtiment.

La Mort d'Om Kulthûm

Om Kulthflm, la femme de 'Othmân B. 'Affân (qui sera plus tard le troisième calife) rendit l'âme au mois de Cha'bân 9 H.

La Mort de 'Abdullâh B. Obay, l'Hypocrite

Environ deux mois après le retour du Prophète de Tabûk, 'Abdullâh B. Obay, le chef des Hypocrites à Médine, mourut au mois de Thil-qa'dah 9 H. après une courte période de maladie. Sensibilisé par les supplications pressantes du fils de cet homme, lequel était, lui, un Musulman sincère, prêt à couper la tête de son propre père par dévotion pour le Prophète, celui-ci accepta d'accomplir le service funèbre d'usage et il lui donna sa chemise pour y envelopper le corps, étant donné qu'il désirait que le corps de son père fût couvert avec un vêtement porté par le Prophète.

Tout de suite après les prières sur le mort, il reçut cette révélation: «Demande pardon pour eux ou ne demande pas pardon pour eux; si tu demandes pardon pour eux soixante-dix fois, Dieu ne leur pardonnera, parce qu'ils sont absolument incrédules envers Dieu et Son Prophète. Dieu ne dirige pas les pervers». (Sourate al-Tawbah, 9: 80).

Le Prophète marcha derrière le cercueil jusqu'à la tombe et assista aux funérailles. Quelque temps après, il reçut la révélation qu'on trouve dans la même Sourate al-Tawbah, verset 84, et qui lui interdit de prier sur le corps de tout hypocrite et de s'arrêter devant sa tombe.

La Conduite de 'Âyechah et de Hafçah

Les femmes du Prophète formaient deux groupes. D'une part 'Âyechah et Hafçah, respectivement les filles d'Abû Bakr et de 'Omar, et de l'autre, toutes les autres. (200) Tirant davantage de la position de leurs pères auprès du Prophète, 'Âyechah et Hafçah voulaient exercer leur influence sur leur mari, et parfois leur attitude envers le Prophète n'était pas très respectueuse.(201) Elles lui demandaient tellement de choses qu'il ne pouvait les satisfaire. Une fois Abû Bakr et 'Omar étaient allés voir le Prophète, et le voyant assis parmi elles, triste et sombre, chacun d'eux réprimanda sa fille. Une autre fois, lorsque la part du Prophète dans le butin d'une guerre fut distribuée, 'Âyechah demanda au Prophète quelque chose qu'il ne pouvait lui accorder en toute justice. Elle insista tellement pour obtenir satisfaction que le Prophète devint triste et déprimé. 'Alî essaya de la raisonner, mais elle perdit son sang froid et lui parla avec brutalité.

Le Prophète se mit en colère et lui dit qu'il répudierait, ses femmes dès qu'il ('Alî) en exprimerait le désir.(202)

Une révélation intervint, qui condamnait cette attitude des femmes du Prophète: «Ô Prophète! Dis à tes épouses: "Si vous désirez la vie de ce monde et son faste, venez: je vous procurerai quelques avantages, puis je vous donnerai un généreux congé». (Sourate al-Ahzâb, 33: 28).

Certaines femmes du Prophète s'abaissèrent même au niveau de femmes communes et n'hésitèrent pas à adopter envers leur mari des attitudes qui le mettaient dans le tourment. Voici quelques exemples de leurs comportements:

a) Zaynab Bint Johach, l'une des femmes du Prophète avait reçu un peu de miel de bonne qualité comme cadeau. Lorsque le Prophète se rendit chez elle, elle lui pivpara un breuvage dont on disait qu'il l'affectionnait. Comme la dilution du miel dans l'eau demandait un certain temps, le Prophète avait été obligé de rester plus longtemps que prévu chez elle. Ceci suscita la jalousie de 'Âyechah qui après avoir consulté les membres de son clan trouva un moyen d'obtenir la disgrâce de Zaynab. Ainsi, lorsque le Prophète vint chez elle, elle lui laissa entendre qu'une odeur désagréable de "Maghâfîr" (une substance de mauvaise odeur) émanait de sa bouche. Il fut incommodé par sa remarque et répliqua qu'il n'avait pas mangé de "Maghâfir" mais qu'il avait bu seulement un breuvage à base de miel. Elle dit alors que les abeilles avaient sucé le jus de la fleur de Maghâfîr qui avait abouti au miel. La quittant pour se rendre chez Hafçah, celle-ci lui répéta la même chose. Le lendemain, lorsque Zaynab lui offrit ce même breuvage, il refusa de le boire.

b) Presque à la même époque, il était arrivé un jour que Hafçah était allée chez son père et qu'en son absence le Prophète se trouva avec Marya dans les appartements de Hafçah.(203) Entre-temps, Hafçah était rentrée chez elle, et ayant vu Marya dans sa maison avec le Prophète, elle devint frénétique et se mit dans une violente colère. Pour la calmer, le Prophète lui offrit d'abandonner définitivement Marya.

c) Le troisième exemple est un abus de confiance et une divulgation de secret dont s'était rendue coupable Hafçah vis-à-vis du Prophète. Le Prophète avait l'habitude de présager les événements et de relater les troubles qui interviendraient après sa mort. Un jour, il dit à Hafçah que ce serait une bonne nouvelle pour elle de savoir qu'après sa mort c'est Abû Bakr qui assumerait le Califat et qu'après la mort de celui-ci c'est son père 'Omar, qui lui succéderait. Hafçah sursauta à cette prédiction mais elle retint vite son émotion. Le Prophète lui interdit formellement de divulguer le secret. Elle accepta volontiers, mais dès que le Prophète fut parti, elle se rendit chez 'Âyechah. Elle la félicita d'abord de s'être débarrassée de sa rivale, Marya, et elle continua à parler jusqu'à ce qu'elle mentionnât le secret contre l'ordre du Prophète. Après ces incidents, le Prophète reçut les Révélations suivantes:

«Ô Prophète! Pourquoi interdis-tu ce que Dieu a rendu licite (c'est-à-dire l'abandon de Marya) en cherchant d satisfaire tes épouses? Dieu est Celui Qui pardonne. IL est Clément. Dieu vous a autorisés à vous libérer de vos serments, Dieu est votre Maître! IL est le Connaisseur, le Sage. Lorsque le Prophète confia un secret (sur le Califat) à l'une de ses épouses (Hafçah), et qu'elle le communiqua d une autre ( 'Âyecheh) et que Dieu en informa le Prophète (de la divulgation du secret), celui-ci en dévoila une partie et garda l'autre cachée. Lorsqu'il l'eut avertie (Hafçah) de son indiscrétion, elle dit: "Qui donc t'as mis au courant?" Il répondit: "Celui Qui sait tout et Qui est bien informé m'en a avisé". (Il vaudrait mieux) "Si toutes les deux (Hafçah et 'Âyechah), vous revenez à Dieu, étant donné que vos curs ont déjà dévié (de la droiture), mais si vous vous soutenez mutuellement contre le Prophète, sachez que Dieu est son Maître et qu'il a pour soutien Gabriel et l'homme juste ('Alî) parmi les Croyants et même les anges. Il se peut que, s'il vous (Hafçah et 'Âyechah) répudie, son Seigneur lui donne en échange des épouses meilleures que vous, soumises à Dieu, croyantes, pieuses, repentantes, adoratrices, pratiquant le jeûne; qu'elles aient été déjà mariées ou qu'elles soient vierges». (Sourate al-Tahrîm, 66: 1-5).

Ces versets constituent une véritable menace de répudiation adressée aux femmes du Prophète, et on a tendance à croire que le Prophète eût dû répudier effectivement ses femmes inconcevables mais que s'il ne l'a pas fait, c'est par compassion, sachant qu'une fois répudiées, leur vie aurait été ruinée, car elles n'auraient jamais pu se remarier avec un Musulman.

Le Prophète Se Sépare de ses Femmes pendant un Mois

Le Prophète ayant été ainsi informé de l'attitude de 'Âyechah et de Hafçah, fut attristé et de mauvaise humeur. Il jura de se séparer par conséquent, pendant un mois, de ses femmes et s'enferma dans un appartement isolé de son Masjid désignant Rabah, l'un de ses serviteurs, pour veiller à la porte pour empêcher toute intrusion. Une rumeur se répandit dans la ville laissant entendre que le Prophète avait répudié ses femmes.

Toutes les autres femmes devinrent très tristes en entendant cette nouvelle. 'Omar fut très inquiet à propos de sa fille, Hafçah, qui était la cause de tous ces troubles. Aussi tenta-t-il à plusieurs reprises de s'approcher du Prophète, mais le surveillant ne lui permit pas de le faire. Finalement, un jour, 'Omar trouva un moyen de se faire admettre, en parlant à haute voix au portier (pour que le Prophète puisse l'entendre) pour qu'il demande au Prophète la permission d'entrer et l'informant en même temps qu'il ne recommanderait pas un pardon pour Hafçah et qu'il était prêt à la tuer carrément si le Prophète en exprimait le désir.

Le Prophète entendit la voix et ordonna au portier de laisser entrer 'Omar. Ayant obtenu audience, 'Omar évoqua des sujets qui firent rire le Prophète. A la fin, constatant que le Prophète était de bonne humeur, 'Omar lui demanda s'il avait vraiment répudié ses femmes. Le Prophète lui ayant répondu par la négative, 'Omar sortit pour annoncer publiquement la nouvelle.

Un mois s'étant écoulé, le Prophète reprit contact avec ses femmes. En le revoyant, 'Âyechah fit remarquer que sa séparation avait duré seulement vingt-neuf jours et non un mois comme il l'avait juré. La réponse qu'elle reçut était que le mois consistait en vingt-neuf jours seulement.

L'Annonce de la Sourate al-Tawbah

La plupart des pèlerins du Pèlerinage annuel de la Mecque étaient des païens qui mélangeaient des pratiques idolâtres avec les rites sacré.(204) Jusqu'ici le Prophète s'absentait de ces cérémonies, et se contentait, pendant les années précédentes, du Pèlerinage Mineur.

La saison sacrée de l'an 9 H. était maintenant proche. Le Prophète avait reçu à cette époque une Révélation interdisant aux idolâtres d'accomplir le Pèlerinage après cette année, (voir les premiers versets de la Sourate al-Tawbah). Aussi, députa-t-il Abû Bakr au Pèlerinage de la Mecque afin qu'il promulgue la révélation aux pèlerins. Trois cents Musulmans accompagnèrent Abû Bakr et vingt chameaux lui furent donnés afin qu'ils soient sacrifiés pour le Prophète.

Peu après le départ d'Abû Bakr, le Prophète reçut un Commandement de Dieu, et se conformant à ce Commandement, il dépêcha 'Alî sur son plus rapide chameau, al-Ghadhbah en lui donnant l'instruction de rattraper la caravane et reprendre le Livre (les versets de la Sourate al-Tawbah) à Abû Bakr et de le signifier lui-même aux pèlerins à la Mecque.

'Alî atteignit la caravane à Araj et, récupérant d'Abû Bakr le Livre, il se rendit à la Mecque, alors qu'Abû Bakr retournait démoralisé à Médine et demandait au Prophète si le fait de lui avoir retiré la mission de convoyer la Révélation aux gens était vraiment un Commandement de Dieu. Le Prophète répondit qu'il avait reçu une révélation en ce sens que personne d'autre que lui-même ou un membre de sa famille ne devait communiquer la révélation (selon Hichami), ou (selon al-Tirmithî et al-Nasâ'î) que personne d'autre que lui-même ou 'Alî ne devait la communiquer.(205)

Arrivé à la Mecque, 'Alî lut à haute voix vers la fin du pèlerinage, le grand jour du sacrifice, aux larges masses de pèlerins, les passages du Coran. Ayant terminé la lecture, il poursuivit: «J'ai reçu l'ordre de vous expliquer que:

1. Personne ne devra dorénavant faire les tournées autour de la Maison Sacrée, tout nu;

2. Tout traité conclu avec le Prophète restera valable jusqu'à son terme. C'est-à-dire que quatre mois de liberté sont accordés à tout le monde; passé ce délai, toute obligation incombant au Prophète prendra fin;

3. Aucun incroyant n'entrera au Paradis;

4. Les pèlerins idolâtres ne devront pas venir au pèlerinage après cette année.

L'Année des Délégations

Vers la fin de l'an 9 de l'Hégire, des représentants de toutes les régions d'Arabie affluèrent sans interruption vers le Prophète à Médine, pour professer l'Islam et déclarer l'adhésion de leurs tribus au Prophète (Sourate al-Naçr). La plupart des princes et chefs d'Oman, de Bahrein, de Yamama et de Bahra firent connaître par lettres et représentants leur soumission au Prophète et leur conversion à sa Foi.

Le Prophète reçut les représentants avec une gentillesse marquée, s'entretint avec eux dans un esprit large et les reconduisit avec de beaux cadeaux et des provisions abondantes pour leur voyage de retour. Il envoya avec eux ses hommes afin d'apprendre aux gens le Coran et les doctrines de la Foi, et de collecter les impôts publics. L'un des membres de la délégation des Banî Hanîfah, une branche chrétienne des Banî Bakr, qui habitait à Yamama, représentait "Musaylamah l'imposteur" celui-là même qui se proclamera prophète plus tard. Les délégations furent si nombreuses cette année-là que la neuvième année de l'Hégire est connue comme "l'année des Délégations". Cet état de choses continua jusqu'à l'année suivante.

Les Chrétiens de Najrân

Cependant les Chrétiens de Najrân restèrent à l'écart et ne suivirent pas l'exemple des autres populations. Le Prophète leur envoya alors une lettre, les appelant à sa Foi. En réponse, ils sélectionnèrent quatorze hommes - des Evêques et des Prêtres - parmi eux et les dépêchèrent auprès du Prophète à Médine pour s'informer sur lui et sur sa Religion et pour se faire une idée de ses mérites.

Arrivés à Médine, ces hommes habillés élégamment de soie et ornés de bagues en or à leurs doigts saluèrent le Prophète, mais celui-ci se détourna d'eux et ne répondit pas à leur salutation.(206) Ils quittèrent le Masjid, et se plaignant de cet accueil froid, ils demandèrent à 'Othmân et à 'Abdul-Rahmân B. 'Awf de leur conseiller ce qu'il convenait de faire. Ces derniers les conduisirent chez 'Alî qui leur conseilla d'ôter leurs vêtements de soie et leurs bagues en or, et de retourner ensuite chez le Prophète. Ils s'exécutèrent et furent reçus par le Prophète aimablement.

Ils eurent l'occasion de participer à une conférence dont le sujet concernait entièrement la Seconde personne de la Trinité, à propos de laquelle ils citèrent des passages des Evangiles, auxquels le Prophète répondit en leur expliquant que Jésus-Christ n'était qu'un Prophète. Ils prirent congé du Prophète en promettant de revenir après avoir étudié ses arguments. Entre-temps, le Prophète reçut la Révélation suivante:

«En effet, il en est de Jésus comme d'Adam auprès de Dieu: Dieu l'a créé de terre, puis il lui a dit: "Sois", et il fut». (Sourate Âle 'Imrân, 3: 59).

«Si quelqu'un te contredit après ce que tu as reçu en fait de science, dit: "Venez! Appelons nos fils et vos fils, nos femmes et vos femmes, nous-mêmes et vous-mêmes: nous ferons alors une exécration réciproque en appelant une malédiction de Dieu sur les menteurs".» (Sourate Âle 'Imrân, 3: 61).

Lorsqu'ils réapparurent devant le Prophète, il les informa du Décret de Dieu, lequel fut admis comme un moyen de mettre fin à la discussion. On convint de la date et du lieu, un endroit ouvert, à l'extérieur de la ville, le 24 Thilhajj. Entre- temps, ils méditèrent attentivement sur les risques qu'ils encouraient et arrivèrent à la conclusion unanime d'éviter l'appel de la malédiction de Dieu. Cependant, ils conservèrent le rendez-vous. Le Prophète, amenant avec lui al-Hassan et al-Hussayn pour ses fils, Fâtimah, sa fille bien-aimée, pour ses femmes, et 'Alî, son lieutenant dévoué et son fils adoptif, pour "nous-mêmes", accomplissant ainsi l'Ordre du Ciel, se présenta sur le lieu du rendez-vous.

Une grande partie des Musulmans affirment que ce sont seulement ces membres de la Maison du Prophète, - composant sa famille permanente ou invariable - que le Prophète aimait beaucoup et qui étaient distingués du reste de la Ummah pour avoir été déclarés purifiés (sans péchés ni fautes) par Allâh dans la Révélation contenue dans le Verset 33 de la Sourate al-Ahzâb.(207)

Remarque: Le pronom personnel de cette partie du verset, du genre masculin (deuxième personne, masculin, pluriel: "'ankoum" = de vous) désigne: 'Alî, al-Hassan et al-Hussayn, alors que celui du genre féminin (pluriel) employé dans la première partie de ce Verset, s'adresse aux épouses.

Dans son Çahîh, Muslim, citant Sa'd Ibn Abî Waqqâç, note que lorsque le verset "Appelons nos fils et vos fils, etc... " (Sourate Âle 'Imrân, 3: 61) fut révélé, le Messager de Dieu convoqua 'Alî, Fâtimah, al-Hassan et al-Hussayn, et dit: «Ô mon Dieu! Ce sont ma famille». ("History of Califat", p. 173, la traduction anglaise de Major Jarret de "Târîkh al-Kholafâ'" d'al-Suyûtî)

L'apparition solennelle de cette constellation sainte intimida l'Archevêque et ses hommes.(208) Le verdict de l'Ordalie les faisait trembler, car ils craignaient la terrible punition s'ils avaient tort. Aussi firent-ils part de leur désir de ne pas encourir un tel risque. Le Prophète leur donna alors le choix entre embrasser l'Islam ou porter les armes contre lui. Ils dirent qu'ils étaient prêts à payer un tribut annuel sous forme de deux mille cottes de mailles, d'une valeur d'environ quarante dirhams chacune. Sous ces conditions, le Prophète leur permit avec bienveillance de retourner chez eux.

L'histoire nous apprend l'existence de nombreuses ordalies similaires, qui furent familières aux peuples orientaux pendant des siècles avant et après cette époque.

En choisissant Fâtimah pour l'accompagner dans cette mission, le Prophète montra aux gens qu'elle était la seule femme qui avait l'exclusivité de lui appartenir, et qu'aucune de ses épouses ne pouvait être choisie en vue de l'exécution du Commandement, et en amenant 'Alî, il entendait spécifier qu'à part 'Alî, personne d'autre parmi ses proches ou Compagnons ne saurait tenir lieu de l'Ame (le soi-même) du Prophète, dont fait mention le Commandement de Dieu. Et amenant avec lui les enfants al-Hassan et al-Hussayn, le Prophète précisa aux gens explicitement qu'ils étaient ses fils, comme il avait déjà déclaré que Dieu avait décrété que ses descendants en ligne directe seraient issus de 'Alî et de Fâtimah et non pas directement de lui-même.

En résumé, il montra pratiquement aux gens que lui-même, 'Alî, Fâtimah, al-Hassan et al-Hussayn étaient les seules personnes qui soient à même de tenir la promesse de l'Ordalie, étant donné qu'ils formaient une partie intégrante d'une seule et même Lumière Céleste, et dont les appels à Dieu étaient susceptibles d'être instantanément exaucés.





LE PÈLERINAGE D'ADIEU DU PROPHÈTE.
SON SERMON A GHADIR KHUM.
LA SIGNIFICATION D'AHL-UL-BAYT EXPLIQUÉE

L'an dix de l'Hégire commença avec l'arrivée de nouveaux ambassadeurs. Diverses tribus de la côte du Yémen, de Hadhramawt, et de la côte du Sud, envoyèrent des délégations pour signifier leur soumission au Prophète et leur adhésion à sa Foi. Deux chefs de Banî Kindah, de Hadhramawt, en l'occurrence al-Ach'ath et Walîd offrirent leur propre allégeance et embrassèrent l'Islam. Ce même Ach'ath rejoindra plus tard la rébellion qui éclatera après la mort du Prophète, et résistera avec acharnement à l'adversaire qui aura finalement besoin de renforts. Il finira toutefois par être fait prisonnier, non sans difficulté, et envoyé au calife, Abû Bakr, lequel lui pardonnera - malgré les protestations de 'Omar - après qu'il lui aura renouvelé son allégeance, et lui offrira sa sur, Um Farwah en mariage. Par la suite il deviendra Khârijite en se rebellant contre 'Alî. Ses fils, Mohammad et Ishâq, se feront remarquer dans l'armée que Yazîd enverra à Karbalâ' pour perpétrer le massacre de al-Hussayn Ibn 'Alî.

Les Fonctions Missionnaires de 'Alî au Yémen

Au mois de Rabî' II, de l'an dix de l'Hégire, Khâlid B. Walîd fut envoyé par le Prophète pour propager l'Islam parmi le peuple du Yémen. Mais au lieu de rapports de satisfaction à propos de son séjour de six mois dans ce pays, des plaintes contre lui parvinrent en grand nombre à Médine.(209)

Le Prophète demanda alors à 'Alî de partir avec trois cents hommes pour remplacer Khâlid. Le jeune héros exprima modestement ses réserves sur cette mission auprès de gens beaucoup plus âgés que lui et plus versés dans l'Ecriture.(210)

Le Prophète mit alors sa main sur la poitrine de 'Alî, leva les yeux vers le ciel et pria: «Ô Dieu! Délie la langue de 'Alî et guide son cur». Puis il donna pour la guidance de 'Alî, en tant que juge, cette règle: «Lorsque deux parties se présentent devant toi, ne prononce jamais un jugement en faveur de l'un sans avoir tout d'abord entendu l'autre». Ensuite, arrangeant avec ses mains la coiffure de 'Alî et lui remettant en mains propres l'Etendard de la Foi, le Prophète lui fit ses adieux. 'Alî partit donc pour le Yémen où il lut la lettre du Prophète aux gens, fit des sermons selon la dictée du Prophète et prêcha les doctrines de l'Islam aux masses. Le résultat fut un grand succès: en un jour toute la tribu de Hamadânî embrassa l'Islam. ("Al-Kâmil" d'Ibn Athîr, vol. II)

'Alî fit un rapport sur le succès de sa mission au Prophète, lequel, dès la réception de cette grande nouvelle, se prosterna, le front contre le sol, par révérence pour Dieu et Lui exprima sa gratitude. D'autres tribus suivirent, l'une après l'autre, l'exemple des Hamadânî. Certains chefs firent hommage et prêtèrent serment d'allégeance pour leurs sujets. 'Alî faisait quotidiennement un rapport sur les progrès de sa mission. Puis, sur ordre du Prophète, il partit pour Najrân, y collecta les impôts dus et se dirigea ensuite vers la Mecque pour rejoindre le Prophète dans son dernier Pèlerinage, au mois de Thilhaj 10 H.

Pour accomplir leur vu, quelque deux cents personnes de Yémen arrivèrent à Médine, au début de l'an 11 de l'Hégire, (l'année commence au mois de Moharram) pour présenter personnellement leur allégeance au Prophète et ce fut la dernière délégation reçue par lui.

Le Pèlerinage d'Adieu du Prophète

Etant donné que la période du Pèlerinage annuel s'approchait, le Prophète commença à faire les préparatifs en vue de son Pèlerinage à la Mecque.(211) Il invita les gens de toutes les régions de la Péninsule à se joindre à lui afin qu'ils se familiarisent avec l'accomplissement correct des différents rites ayant trait aux cérémonies sacrées. Depuis son émigration à Médine, ce serait le premier et le dernier Hajj (Pèlerinage à la Mecque) du Prophète. Cinq jours avant le début du mois de Thilhaj, le mois du Pèlerinage, le Prophète se dirigea vers la Mecque, suivi de plus de cent mille pèlerins. Toutes ses femmes, ainsi que sa fille bien-aimée, Fâtimah, la femme de 'Alî, l'accompagnèrent. Au cours de ce voyage, Abû Bakr eut un fils de sa femme Asmâ' Bint Wahab. Il fut appelé Mohammad.

Le Prophète arriva à la Mecque le dimanche 4 Thilhaj de l'an 10 H. Tout de suite après son arrivée, 'Alî, qui revenait du Yémen à la tête de ses hommes, rejoignit le Prophète, lequel sembla très heureux de le revoir, et lui demanda, en l'embrassant quel vu pour le Pèlerinage il avait fait. 'Alî répondit: «J'ai fait le vu d'accomplir le même Pèlerinage que le Prophète quoi qu'il arrive, et j'ai amené trente-quatre chameaux pour le sacrifice». Le Prophète s'écria joyeusement: "Allâh-u-Akbar" (Dieu est le plus grand), et dit qu'il en avait amené soixante-six. Et d'ajouter qu'il ('Alî) serait son partenaire dans tous les rites du Pèlerinage et dans le sacrifice. Ainsi, 'Alî accomplit donc le Grand Pèlerinage avec le Prophète.

Etant donné que les différences, cérémonies devaient constituer des modèles à suivre dans l'avenir, le Prophète observa rigoureusement chaque rite, soit conformément aux Révélations faites à cet égard, soit selon l'usage patriarcal. Ainsi, lorsqu'on amena les chameaux à offrir en sacrifice, lui et 'Alî se mirent à abattre conjointement les cent chameaux qu'ils avaient apportés. Et quand on prépara un repas avec la viande des chameaux sacrifiés, le Prophète s'assit avec seulement 'Alî, et personne d'autre, pour le partager.

Les cérémonies du Pèlerinage prirent fin avec le rasage des chevaux et le coupage des ongles après le sacrifice des animaux. L'habit du Pèlerinage fut alors ôté et une proclamation fut faite par 'Alî, monté sur la mule du Prophète, Duldul, levant les restrictions du Pèlerinage.

A la clôture du Pèlerinage, le Prophète informa le Calendrier, abolissant l'intercalation trisannuelle et faisant l'année purement lunaire, consistant en douze mois lunaires, ce qui permit de fixer le mois du Pèlerinage selon les saisons changeants de l'année lunaire.

Le Sermon de Ghadîr Khum

Faisant ses adieux à sa ville natale, le Prophète quitta la Mecque pour Médine le 14 Thilhaj. Sur la route, le 18 Thilhaj, il ordonna qu'on fasse halte à Ghadîr Khum, une région aride aux abords de la vallée de Johfa, à trois étapes de Médine, après avoir reçu la révélation suivante:

«Ô Prophète! Fais connaître ce qui t'a été révélé(212) par ton Seigneur. Si tu ne le fais pas, tu n'auras pas fait connaître Son Message. Dieu te protégera contre les hommes; Dieu ne dirige pas le peuple incrédule». (Sourate al-Mâ'idah, 5: 67).

On affirme que le Prophète avait déjà reçu l'ordre de proclamer 'Alî son successeur et avait remis à une occasion plus appropriée l'annonce de cette nomination pour éviter qu'elle soit mal prise.(213)

A présent, ayant reçu ce Commandement, il décida de l'annoncer sans aucun retard. Aussi fit-il halte sur le lieu même où il reçut le rappel. Le terrain étant déblayé, une chaire fut formée de selles de chevaux, et Bilâl, le Muezzin, s écria à haute voix: «Hayya 'Alâ Khayr-il-'Amal» (Ô gens, accourez à la meilleure des actions).

Et une fois les gens rassemblés autour de la chaire, le Prophète se leva prenant à sa droite Ali, dont le turban noir à deux bouts suspendus sur ses épaules avait été arrangé par le Prophète lui-même. Le Prophète loua tout d'abord Dieu, puis s'adressant à la foule, il dit: «Vous croyez qu'il n'y a de dieu que Dieu, que Mohammad est Son Messager et Son Prophète, que le Paradis et l'Enfer sont des vérités, que la mort et la Résurrection sont certaines, n'est-ce pas?»

Ils répondirent tous «Oui, nous le croyons». Il les informa alors qu'il serait rappelé bientôt par son Seigneur, puis il prononça cette adjuration:

«Je vous laisse deux grands préceptes dont chacun dépasse 1'autre par sa grandeur: ce sont le Saint Coran et ma sainte progéniture (dont les membres inéchangeables sont: 'Ali, Fdtimah, Hassan et Hussayn). Prenez garde dans votre conduite envers eux après ma disparition. Ils ne se sépareront pas 1'un de l'autre jusqu'à ce qu'ils reviennent auprès de moi, au Ciel, à la Fontaine de Kawthar».

Et d'ajouter:

«Dieu est mon Gardien et je suis le gardien de tous les croyants».

'Alî Déclaré Successeur du Prophète

Ce disant, il prit la main de 'Alî dans sa main, et la levant haut, il s'écria:

«Celui dont je suis le maître, 'Ali aussi est son maître. Que Dieu soutienne ceux qui viennent en aide à 'Ali et qu'IL soit l'ennemi de ceux qui deviennent les ennemis de 'Ali».(214)

Ayant répété cette proclamation trois fois, il descendit de la plate-forme dressée et fit asseoir 'Alî dans sa tente où les gens vinrent le féliciter. 'Omar Ibn al-Khattâb fut le premier à congratuler 'Alî et à le reconnaître comme le "Tuteur de tous les croyants".(215)

Après les hommes, toutes les femmes du Prophète ainsi que les autres dames vinrent féliciter 'Alî. A la fin de cette cérémonie d'installation, le célèbre verset suivant du Coran fut révélé au Prophète:

«Aujourd'hui, j'ai perfectionné votre religion et j'ai parachevé Ma Grâce sur vous; j'agrée l'Islam comme étant votre Religion». (Sourate al-Mâ'idah, 5: 3). Le prophète se prosterna en signe de gratitude.

La Signification d'Ahl-ul-Bayt Expliquée

L'expression "ma progéniture" mentionnée dans l'Adjuration signifie les saintes personnes désignées par le verset coranique suivant:

«(Ô Prophète!) Je ne vous demande aucun salaire pour cela, si ce n'est votre affection envers mes proches» (Sourate al-Chûrâ, 42: 23).

A la révélation de ce verset on avait demandé au Prophète de nommer les personnes dont l'amour était commandé. Il nomma: 'Alî, Fâtimah, al-Hassan, al-Hussayn. Les gens le soupçonnèrent alors d'avoir nommé ses chers proches afin qu'ils soient considérés avec la crainte et le respect dus après sa mort.(216)

C'est à propos de la fidélité, de l'amour et l'obéissance envers ces personnes-là que les gens seront interrogés le Jour du Jugement, lorsqu'il sera demandé à chacun comment il s'est conduit envers elles, comment il a défendu leur cause et comment il a soutenu leurs intérêts.

Ce sont les personnages déclarés purifiés et exempts de toute impureté. Lorsque le verset coranique: «Ô vous, les Gens de la Maison! Dieu veut seulement éloigner de vous la souillure et vous purifier totalement». (Sourate al-Ahzâb, 33: 33) fut révélé au Prophète, il se mit sous un manteau avec 'Alî, Fâtimah, Hassan et Hussayn, et déclara que sa Maison (Famille) consistait en ces personnes seulement.

Um Salma, sa femme, dans la maison de laquelle la révélation était descendue, lui demanda d'être incluse dans le groupe sous le manteau, mais elle essuya un refus poli. Depuis ce jour-là ledit groupe reçut le surnom d'Açhdb al-Kisb.(217)

Ce sont ces personnes que le Prophète compara au Bateau de Noé, dans lequel ceux qui avaient embarqué furent sauvés, alors que ceux qui avaient cherché secours ailleurs que dans ce Bateau furent noyés.(218)

Ces personnes faisaient partie intégrante de la Lumière Céleste dont fut créé le Prophète.

Ce sont ces personnes pour les actions vertueuses desquelles Mohammad fut félicité par Allah, et en louange desquelles la sourate al-Dahr fut révélée. (219)Rien d'étonnant donc à ce que le Prophète ait mis dans la même balance ces personnalités dépouillées de fautes et de pêchés et le Livre de Dieu - le Coran - et qu'il ait déclaré les deux Poids aussi lourds l'un que l'autre. 'Alî était le seul homme qui pouvait prétendre à une connaissance minutieuse du Coran.

Il proclama tout haut qu'il invitait tout un chacun à lui demander quand, où et à quelle occasion chaque verset du Coran avait été révélé au Prophète, et la fameuse déclaration: «Je suis la Cité du Savoir, 'Alî en est la Porte» ne peut que confirmer cette affirmation de 'Alî.

Il en était de même pour al-Hassan(220), al- Hussayn et Fâtimah.

Ce sont ces personnes pieuses qui étaient souvent accompagnées par les anges.

Bien que le Prophète eût informé solennellement les gens que la désignation de 'Alî comme "Le Gardien de tous les croyants", était faite sur Commandement de Dieu, les gens continuèrent à le soupçonner d'avoir attribué à 'Alî cette haute position sans avoir reçu un ordre de Dieu dans ce sens.

Un incident survenu quelque temps après que le Prophète eut fait l'Adjuration mérite d'être mentionné: un homme nommé Hârith B. No'mân Fihrî (ou Nadhr B. Hârith selon un autre hadith) refusa de croire le Prophète et le soupçonna d'avoir fait la proclamation par affection et amour pour 'Alî. Il alla même jusqu'à invoquer sérieusement la descente de la colère du Ciel sur lui-même, si ces soupçons n'étaient pas fondés, prière qui fut rapidement exaucée, lorsqu'une pierre tomba sur sa tête, le tuant sur-le-champ.

Conclusion en Faveur de 'Alî Tirée de la Parole du Prophète

Le lecteur se rappelle sans doute les précédentes occasions lors desquelles le Prophète déclara 'Alî son successeur, tout d'abord le jour où il se proclama publiquement Messager de Dieu en disant: «Ô fils de 'Abdul-Muttalib! Dieu n'a jamais envoyé un Messager sans qu'IL ait désigné en même temps son frère, son héritier et son successeur parmi ses proches parents»; et ensuite lorsqu'il déclara que 'Alî «est à lui ce que Harûn fut à Mûsâ».

Ces propos du Prophète n'étaient pas une simple opinion personnelle qu'il exprimait, comme en témoignent ces versets coraniques: «Il ne parle pas selon son désir; mais exprime les Commandements qui lui sont révélés». (Sourate al-Najm, 53: 3-4).

Cela signifie que lesdits propos étaient conformes aux Commandements de Dieu. Et cette dernière déclaration faite devant des milliers de gens était conforme aux précédentes déclarations, qui n'avaient jamais été retirées ni abrogées pendant une période d'une vingtaine d'années.

Se fondant sur ce qui précède, une grande partie des Musulmans considéra 'Alî comme étant sans aucun doute le successeur choisi et désigné du Prophète depuis le début de sa mission prophétique. A cette dernière occasion, il eut la distinction d'être pour les Musulmans ce que le Prophète était pour eux: à savoir que 'Alî devait être traité en remplaçant (successeur) du Prophète après sa mort. Chah Hassan Jaisi, un mystique sunnite a bien expliqué la signification du terme "Mawlâ" dans sa stance qui peut se traduire ainsi:

«Vous courez ça et là pour chercher le sens de "Mawlâ". Eh bien! 'Alî est "Mawlâ" dans le même sens que le Prophète est "Mawlâ».



QUELQUES IMPOSTEURS.
LA DERNIÈRE MALADIE DU PROPHÈTE, SA DERNIÈRE PRIÈRE ET SON DERNIER SERMON DANS SON MASJID.
LA MORT DU PROPHÈTE ET SES FUNÉRAILLES.

La Distribution du Yémen

Bazhân, le Gouverneur du Yémen, étant décédé, le Prophète répartit, en l'an onze (en tenant compte que l'année commence au mois de Moharram) les nombreuses provinces Hamdân, Marab, Najrân - qui étaient jusqu'alors unies sous l'autorité de Bazhân, entre les différents gouverneurs de ce pays. Chahr eut l'autorisation de détenir le gouvernement de Çan'â' et du territoire environnant.

Aswad, l'Imposteur

Aswad, un notable riche et influent, rallia à sa cause les nobles qui étaient insatisfaits de la répartition du Prophète et qui avaient chassé ses fonctionnaires, lesquels fuirent et cherchèrent refuge chez les tribus amies les plus proches. Puis il put soumettre la province de Najrân. S'étant assuré ainsi un grand nombre de partisans, Aswad se proclama prophète et marcha sur Çan'â', où il défit l'armée de Chahr, tuant ce dernier et prenant sa veuve comme épouse.

De vagues nouvelles d'Aswad parvinrent au Prophète, lequel envoya des lettres à ses fonctionnaires pour qu'ils déposent le prétendant. Toutefois Aswad était en train de hâter lui-même sa fin en traitant avec mépris ses officiers à la bravoure desquels il devait pourtant son succès. La veuve de Chahr, devenue sa femme, guettait elle aussi l'occasion de venger son ex-mari. Les fonctionnaires du Prophète engagèrent des négociations avec les gens mécontents, et il en résulta que l'imposteur Aswad fut tué la veille du décès du Prophète à Médine.

Musaylamah, l'Imposteur

A peu près à la même époque, Musaylamah, un chef de Banî Hanîfah, se proclama prophète à Yamâmah, il trompait les gens et leur récitait des versets en affirmant qu'ils lui avaient été révélés par le Ciel. Cependant aucun de ces versets ne mérite d'être cité ici. Mais cela ne l'empêchait pas de prétendre même qu'il était capable de produire des miracles. L'un de ses miracles consistait à transformer un uf en un flacon très étroit. La rumeur de cette imposture parvint à Médine, d'où le Prophète lui envoya une lettre lui rappelant son serment d'allégeance et lui ordonnant d'adhérer sincèrement à l'Islam. Musaylamah, dans sa réponse à cette lettre, tendait à affirmer que lui aussi était Prophète comme Mohammad et il lui demandait donc de partager la terre avec lui.

Le Prophète, après réception de cette réponse insolente, lui écrivit: «J'ai reçu ta lettre avec ses mensonges et inventions contre Dieu. En réalité la terre appartient à Dieu. IL en fait hériter qui IL veut parmi Ses serviteurs. Que la paix soit sur celui qui suit le Droit Chemin».

La rébellion de Musaylamah sera étouffée à l'époque du calife Abû Bakr.

Tulayhah l'Imposteur

Un autre imposteur nommé Tulayhah un chef de Bani Asad, se proclama lui aussi prophète, à Najd. C'était un guerrier d'une certaine renommée. Après la mort du Prophète, il se révolta ouvertement contre l'Islam. Il fut défait et soumis à l'époque du calife 'Omar.

L'Ordre de l'Expédition vers la Syrie

Vers la mi-Çafar de l'an 12 (calculé en tenant compte qu'il commence au mois de Moharram) un lundi, le Prophète ordonna à ses partisans de faire de rapides préparatifs en vue d'une expédition contre les habitants de Mota, sur le territoire romain, pour venger les courageux soldats musulmans qui y étaient tombés en martyrs, dans une récente escarmouche. Le lendemain (mardi), il désigna un homme, nommé Osâmah, pour le commandement de l'armée. Osâmah était le fils de Zayd, l'esclave affranchi du Prophète, tué à Mota, et il n'avait que dix-sept ou dix-huit ans. Le Prophète demanda à Osâmah de se dépêcher afin qu'aucune information sur cette expédition ne parvienne à l'ennemi et que la surprise fût totale. «Surprends-le, lui dit-il et si le Seigneur t'accorde la victoire, reviens ici sans délai».

Le mercredi, une violente attaque de mal de tête et de fièvre s'empara du Prophète, mais le lendemain matin (jeudi), il se trouva suffisamment rétabli pour préparer un drapeau de ses propres mains, et il le remit à Osâmah, comme drapeau de l'armée. Le camp fut ensuite installé à Jorf, à cinq kilomètres de Médine, sur la route de la Syrie. Le Prophète ordonna à tous ses partisans à Médine, sans excepter ni même Abû Bakr, ni 'Omar, de le joindre tout de suite. Seul 'Alî, à qui il avait demandé de rester avec lui, en était excepté.

Prédiction concernant 'Âyechah

La maladie du Prophète s'aggravait entre-temps. Malgré cela, pendant quelques jours de sa maladie, il maintint son habitude de se rendre dans les maisons de ses femmes à tour de rôle.

Un jour, alors qu'il franchissait la porte de 'Âyechah, il entendit un gémissement: «Ma tête! Aïe, ma tête!». Il entra et dit: «'Âyechah! C'est plutôt à moi de crier: "Ma tête! Ma tête!", et non à toi». Mais elle continua à crier: «Ma tête! Ma tête!». Puis, dans un effort de tendresse, il lui dit: «Ne désirerais-tu pas, Ô 'Âyechah, mourir pendant que je suis encore vivant, afin que je puisse t'envelopper dans un drap, prier sur toi et te déposer dans la tombe?» Là, 'Âyechah dit malicieusement: «En fait, je peux te comprendre! Tu veux vivre avec une autre femme à ma place, après tout ce que tu viens de dire». Le Prophète sourit à la plaisanterie de 'Âyechah, avec la triste compagnie d'une douleur aiguë dans sa tête, et partit pour l'appartement de Maymûnah.(221)

Selon un autre récit; 'Âyechah dit: «Chaque fois que le Prophète passait devant ma porte, il avait l'habitude de me dire quelques mots. Maintenant, il passe depuis deux jours sans prononcer un seul mot. Aussi ai je demandé à ma bonne de mettre mon oreiller à la porte. J'y pose ma tête bandée, et lorsque le Prophète passe par là, il entend mes gémissements et entre pour me parler comme il le faisait précédemment».

Hélas! 'Âyechah n'avait pas pu comprendre la situation. Elle aurait dû trembler en pensant à son sort ainsi prédit indirectement par le Prophète. Elle savait qu'il n'était pas d'assez bonne humeur pour prononcer de tels mots par plaisanterie, et que la situation ne prêtait pas à une telle plaisanterie sinistre avec sa femme bien-aimée qui était encore jeune alors qu'il avait atteint, lui, l'âge avancé de soixante-trois ans, pas du tout inconscient des prémonitions de sa fin, et souffrant gravement de maux de tête et de fièvre. La prédiction se réalisera quelques quarante ans plus tard, lorsque, à l'époque de Mo'âwiyeh, 'Âyechah sera enterrée vivante. Elle n'aura pour elle ni toilette mortuaire, ni drap pour l'envelopper, ni cercueil, ni prière sur son âme.

Dans son "History of Saracens" (p. 375), Simon Ockley, citant une note de Price, écrit: «Selon un récit, 'Âyechah fut assassinée sous le gouvernement de Mu'âwiyeh», et de donner ces détails concernant cette affaire:

«'Âyechah ayant résolument et avec affront refusé de prêter allégeance à Yazîd, Mu'âwiyeh la convoqua pour un entretien. Il avait fait préparer un puits ou un trou très profond dans la partie de la pièce réservée à sa réception, et il en fit couvrir l'orifice avec des branches et des nattes de paille. Une chaise fut placée au-dessus de l'endroit fatal. Lorsque 'Âyechah fut conduite à son siège, elle s'enfonça dans une nuit éternelle. L'orifice du trou fut immédiatement rebouché avec des pierres et du mortier».

Ainsi, 'Âyechah fut enterrée sans faste tout comme elle s'était mariée sans faste.

La Dernière Maladie du Prophète

La fièvre du Prophète revint à la charge dans la maison de Maymûnah, en s'aggravant et avec des accès occasionnels d'évanouissement. Toutes ses femmes et tous ses parents se rassemblèrent pour le voir.(222) On lui conseilla de ne plus se déranger pour rendre visite à tour de rôle à toutes ses femmes, comme il le désirait, et de rester tranquille dans un même endroit pendant sa maladie. La maison de 'Âyechah fut proposée et admise à ce propos, d'une façon unanime. Le Prophète, la tête bandée et les vêtements mis hâtivement autour de son corps, fut conduit à la demeure de 'Âyechah, soutenu par al-Fadhl, le fils d'al-'Abbâs d'un côté, par 'Alî son cousin et fils adoptif de l'autre. Selon le récit fait par 'Âyechah, celle-ci affirme que le Prophète était soutenu d'un côté par al-Fadhl, de l'autre par une autre personne.(223) Elle répugnait à citer le nom de 'Alî, en raison du sentiment d'inimitié qu'elle éprouvait pour lui.

'Âyechah Espionne les Mouvements du Prophète

Une nuit, alors qu'il se trouvait dans la maison de 'Âyechah, le Prophète se leva doucement de son lit et sortit dehors.(224) 'Âyechah pensa qu'il allait chez une autre femme et le suivit à pas de loup jusqu'à ce qu'il arrivât au cimetière de Baqî' où il pria pour le pardon de ceux qui y reposaient. Avant qu'il ne retournât, elle se hâta vers sa maison, où tout de suite après le Prophète arriva. Il devina ce qu'elle avait fait et l'interrogea. 'Âyechah n'avait d'autre solution que d'avouer. Il lui dit: «Tu m'as soupçonné d'être allé chez une autre femme alors que je me suis rendu au cimetière par obéissance au Commandement d'Allâh».

Selon un autre récit, le Prophète fut suivi par Borayah, la bonne, envoyée par 'Âyechah pour surveiller le Prophète. Selon une troisième version de ce fait, c'est Abû Râfi', le serviteur du Prophète qui l'accompagna. Un quatrième récit affirme que c'est Abû Muwayhebah qui alla avec lui.

Hâter l'Expédition vers la Syrie

Bien que la maladie du Prophète s'aggravât de jour en jour, elle ne le confina toutefois pas totalement à la maison. Il maintint l'habitude d'aller chaque jour au Masjid par la porte de son appartement donnant sur la cour, pour diriger la prière. Une semaine après avoir appelé ses hommes à préparer l'expédition vers la Syrie, il s'aperçut qu'ils ne s'empressaient pas d'aller au camp de rassemblement à Jorf.

Il était en colère d'entendre les gens dire: «Il choisit un adolescent pour commander le chef des Muhâjirin». Un jour, après la prière, il s'assit sur la chaire, la tête toujours bandée avec une serviette, et s'adressa ainsi à l'assistance: «Ô vous les hommes! Qu'est-ce que cela veut dire? On dit que certains d'entre vous grognent contre le fait que j'aie nommé Osâmah pour le commandement de l'expédition vers la Syrie. Si vous me reprochez maintenant cette nomination, désormais vous me blâmerez aussi pour la nomination de son père, Zayd. Je voudrais que vous le traitiez bien, car il est l'un des meilleurs d'entre vous. Maudit soit celui qui s'abstient de rejoindre l'armée».(225) Il demanda ensuite que l'expédition fasse mouvement le plus tôt possible, et quittant la chaire, il rentra chez lui.

Avertissement aux Muhâjirîn et aux Ançâr

Un autre jour, toujours après la prière, il dit à l'assemblée: «Le Seigneur a donné à Son serviteur le choix de continuer dans cette vie, alors qu'elle est pour lui ténèbres. Quant à moi, j'ai choisi l'autre vie. Tous les autres Prophètes moururent avant moi. Vous ne devriez pas vous attendre à ce que je vive éternellement».

Après un moment de silence, il poursuivit: «Vous les Ançâr! Traitez bien ceux à qui vous avez donné refuge. Et vous les Muhdjirîn! Les Ançàr me sont sûrement chers, car c'est parmi eux que j'ai trouvé refuge. Honorez-les donc et traitez-les bien».

Puis, il récita la Sourate al-'Açr: «Par le temps! Oui, l'homme est en perdition, sauf ceux qui croient; ceux qui accomplissent des uvres bonnes; ceux qui se recommandent mutuellement la Vérité, ceux qui se recommandent mutuellement la patience», et le verset 24 de la Sourate Mohammad: «Que peut-on attendre de vous, si vous déteniez l'autorité, sinon semer la corruption sur la terre et rompre vos liens de parenté». Il mit ainsi en garde ses Compagnons contre leurs desseins malicieux.(226)

De l'Or Destiné à l'Aumône

Un jour, le Prophète interrogea 'Âyechah sur l'or qu'il lui avait confié pour qu'elle le gardât.(227) Il s'agissait de sept dinars, le reliquat d'une somme qu'il avait reçue pour la distribuer comme aumône. 'Âyechah ayant répondu qu'elle l'avait chez elle, il lui demanda de le distribuer parmi les pauvres. Puis il tomba dans un état de semi inconscience. Peu après, lorsqu'il reprit connaissance, il demanda encore à 'Âyechah d'offrir l'or en charité. Il réitéra sa demande une troisième fois mais vainement. A la fin il lui reprit l'argent et le confia à 'Alî qui le distribua tout de suite aux familles pauvres.

Le Prophète Empêché de Transcrire sa Volonté

Le Jeudi précédant sa mort, et alors que beaucoup de ses principaux Compagnons étaient présents dans la chambre, le Prophète, étendu sur son lit, demanda qu'on lui apportât ce qu'il fallait pour écrire quelque chose:(228) «Apportez-moi du papier et de l'encre afin que je puisse consigner pour vous un document qui vous évitera de retomber dans l'erreur».

'Omar s'interposa immédiatement ainsi: «L'homme est en délire. Le Livre de Dieu(229) nous suffit».

Quelques-uns parmi l'assistance dirent qu'il fallait apporter le nécessaire pour écrire; d'autres se rangèrent du côté de 'Omar. La discussion s'anima et des voix s'élevèrent très haut pour contrarier le Prophète. Les dames derrière les rideaux voulurent fournir le matériel de l'écriture mais 'Omar les rabroua: «Silence! dit-il. Vous êtes comme les femmes de l'histoire de Joseph. Lorsque votre maître tombe malade, vous fondez en larmes et dès qu'il va un peu mieux, vous vous mettez à faire des taquineries».

Ayant entendu ces propos, le Prophète dit: «Ne les grondez pas: elles valent sûrement beaucoup mieux que vous cependant». Maintenant quelques personnes se mirent à demander au Prophète ce qu'il désirait enregistrer.

Mais le Prophète récita sur un ton de colère le verset 2 de la sourate al-Hujurât(230)Ô vous les croyants! N'élevez pas la voix au-dessus de celle du Prophète. Ne lui adressez pas la parole d voix haute, comme vous le faites entre vous, de crainte que vos uvres ne soient vaines, sans que vous vous en doutiez»). Et dit: «Allez-vous en! Laissez-moi seul! Car ma condition présente est meilleure que celle à laquelle vous m'appelez».

Après avoir marqué une pause, il poursuivit: «Mais faites attention aux trois injonctions suivantes: un, chassez tout Infidèle de la Péninsule; deux, recevez avec hospitalité les délégations et offrez-leur le repas avec largesse, de la même façon que je le faisais». Quant à la troisième injonction, on dit qu'elle a été oubliée par le narrateur ou que sa mention a été omise.(231)

Ibn 'Abbâs se lamenta sur l'irréparable perte subie par les Musulmans ce Jeudi, par suite de l'empêchement du Prophète d'écrire ce qu'il voulait pour la guidance de ses adeptes. Se rappelant cet événement, il pleura jusqu'à ce que ses joues et sa barbe fussent mouillées par ses lamies.

La maladie du Prophète s'aggravait chaque jour un peu plus et il en était très conscient. L'expédition de Syrie le préoccupait cependant sérieusement. Il continua à dire à ceux qui l'entouraient: «Envoyez rapidement l'armée d'Osâmah».

Abû Bakr Conduit la Prière

C'est un fait admis que jusqu'au soir du Jeudi précédant son décès, le Prophète continua à aller au Masjid pour diriger les prières à toutes les occasions. Mais la nuit de ce Jeudi-là, on dit qu'il ne put présider à la congrégation.

Il y a beaucoup de hadiths qui affirment que c'est Abû Bakr qui conduisit la prière de nuit ce jour-là. On dit qu'à dix-sept reprises, le Prophète recommençant à faire la prière de la nuit du Jeudi précédant sa mort, et ne pouvant pas présider à la congrégation au Masjid, commanda à Abû Bakr de diriger la prière. Il est admis également que le matin du jour de sa mort, le Prophète alla au Masjid, s'assit à côté d'Abû Bakr qui présida à l'assemblée et que lorsque les prières prirent fin, le Prophète fit un sermon du haut de la chaire avec une voix si puissante que sa portée dépassa de très loin les portes extérieures du Masjid.

Voici une tradition concernant ce fait:

«A l'heure de la prière de nuit du Jeudi, le Prophète donna l'ordre de demander à Abû Bakr de diriger les prières:(232) 'Âyechah dit alors: "Ô Prophète! Abû Bakr a le cur fragile. Ordonne plutôt que 'Omar dirige les prières". Le Prophète consentit à cette demande, mais 'Omar en recevant l'ordre du prophète objecta qu'il ne pouvait pas remplacer Abû Bakr tant qu'il était présent. Finalement ce fut Abû Bakr qui dirigea les prières. Dans l'intervalle, le Prophète se sentant suffisamment rétabli, vint au Masjid. Abû Bakr ayant vu le Prophète arriver, s'apprêta à regagner sa place dans l'assemblée, pour laisser le lieu libre pour le Prophète. Mais ce dernier le retint par ses vêtements et lui ordonna de rester là où il était et il prit place à côté de lui, et se mit à réciter alors qu'Abû Bakr dirigeait la prière».

Ibn Khaldûn dit qu'à dix-sept reprises le Prophète dirigea de la même manière les prières d'Abû Bakr en étant assis à côté de lui alors que la congrégation était dirigée par ce dernier.

Selon une autre tradition, le Prophète avait ordonné à 'Abdullâh Ibn Zam'ah de demander aux membres de la congrégation de lire eux-mêmes les récitations des prières:(233) Alors que 'Abdullâh se dirigeait vers le Masjid, 'Omar fut le premier à le rencontrer. Aussi lui demanda-t-il de diriger les prières. 'Omar se mit alors debout et de sa voix puissante il commença à réciter la formule préparatoire à la prière, "Allâhu Akbar". Le Prophète entendant la voix de 'Omar depuis son appartement s'écria: «Non! Non! Ne laissez personne d'autre qu'Abû Bakr diriger les prières». 'Omar se retira et désapprouva la conduite de Zam'ah. Celui-ci reconnut alors que le Prophète ne lui avait nommé aucune personne en particulier pour conduire les prières.

Une troisième tradition affirme:(234) Lorsque l'heure de la prière en assemblée fut arrivée, le Prophète demanda de l'eau pour faire ses ablutions. Mais essayant de se lever, ses forces le trahirent au point qu'il commanda qu'Abû Bakr récite les prières dans la congrégation. Et ayant donné cet ordre, il s'évanouit. Dès qu'il reprit connaissance, il demanda si Abû Bakr avait bien reçu son ordre. 'Âyechah répondit qu'Abû Bakr avait le cur tendre, qu'il pleurerait et que les gens entendraient difficilement sa voix; bref, que 'Omar conviendrait mieux, s'il recevait l'ordre de diriger les prières. Mais le Prophète réitéra l'ordre qu'Abû Bakr récite les prières à la congrégation. 'Âyechah recommanda encore 'Omar pour cette tâche, mais le Prophète voulait que personne d'autre qu'Abû Bakr ne fasse les récitations. Ensuite, sur l'insistance de 'Âyechah, on exhorta le Prophète à autoriser 'Omar à présider à la congrégation. Contrarié et irrité, le Prophète s'exclama: «Vraiment vous êtes pareils aux femmes stupides de l'histoire de Joseph! Faites exécuter tout de suite l'ordre que j'ai donné». L'ordre fut donné et Abû Bakr se mit à réciter le Takbîr. Dans l'intervalle, le Prophète ayant récupéré ses forces, était venu au Masjid, soutenu par 'Alî et 'Abbâs. Lorsqu'Abû Bakr entendit le bruissement des vêtements du Prophète, il s'apprêta à revenir en arrière pour se ranger parmi la congrégation, mais le Prophète lui ordonna de rester à sa place et il s'assit à côté de lui. Ainsi, dans la prière, Abû Bakr fut dirigé par le Prophète et la congrégation par Abû Bakr.

Selon une tradition, Hafçah avait donné l'ordre à Bilâl de faire en sorte que son père ('Omar) dirigeât les prières publiques. A la suite de quoi, Mohammad la réprimanda et dit: «Elle est comme les femmes de l'histoire de Joseph». Et d'ajouter: «Dis à Abû Bakr de diriger les prières, car vraiment, si je n'en fais pas mon député, les gens ne lui obéiront pas». (K. Wâqidî, p. 145, cité par W. Muir, op. cit.,vol. IV, p. 266).

«On dit qu'Abû Bakr dirigea les prières pendant trois jours avant le décès du Prophète. Selon une autre tradition, il dirigea les prières à dix-sept occasions, ce qui équivaudrait à trois jours et une partie du quatrième». (K. Wâqidî, p. 145, cité par W. Muir, vol. IV, p. 264).

Il ressort des différentes traditions précitées que le Prophète sortit jusqu'au dernier jour de sa vie au Masjid et dirigea lui-même les prières. Il est raisonnable aussi de penser, que le Prophète ayant déjà donné l'ordre à Abû Bakr de partir avec l'armée de Osâmah et invoqué la malédiction contre qui conque négligerait d'exécuter l'ordre de rejoindre l'armée n'eût pas pu en même temps lui donner l'ordre de présider aux Prières Publiques à Médine - ce qui aurait supposé qu'Abû Bakr se fût trouvé à Médine, contrairement à son ordre précédent qu'il ne retira pas jusqu'à sa mort.

On dit que le droit de présider à une prière publique était toujours reconnu comme le signe manifeste du chef du pouvoir séculier. Si Abû Bakr avait été vraiment désigné pour présider aux Prières Publiques, les Ançâr qu'on prétend s'être rassemblés à Saqîfah pour choisir un Calife alors que le corps du Prophète n'avait encore été ni lavé ni enseveli, n'auraient pas osé entreprendre si hâtivement cette initiative en infraction avec un si récent ordre du Prophète, négligeant à ce point le fait que la prétendue désignation d'Abû Bakr pour diriger les prières aurait signifié qu'il avait été investi de l'Autorité Suprême.

Une grande partie des Musulmans infèrent donc d'une manière probante que l'imamat d'Abû Bakr fut imaginé après coup afin de justifier son accession au Pouvoir Suprême après la mort du Prophète.

Un autre jour, le Prophète s'adressa au peuple, après les prières, dans les termes suivants:(235)

«Frères! Si j'ai causé injustement à quiconque d'entre vous un mal, je soumets mes épaules d sa vengeance. Si j'ai calomnié la réputation de quiconque d'entre vous, qu'il vienne relever mes fautes devant l'assemblée. Si je dois quoi que ce soit à quiconque, qu'il s'avance pour me réclamer son dû, le peu que je possède servira d m'acquitter. Je préfère subir un affront dans ce monde plutôt que dans l'autre». Et le Prophète d'ajouter: «Je n'ai rendu légal que ce que Dieu avait rendu légal, et je n'ai interdit que ce que Dieu avait prohibé».

Un homme sortit des rangs de l'assistance et réclama trois dirhams qui lui furent payés tout de suite. Après quoi, le Prophète rentra à la maison.

Dans la nuit du Samedi, la maladie du Prophète prit un tournant sérieux, et la fièvre, dit-on, ne diminua pas jusqu'au Dimanche soir. Dimanche, Osâmah sortit de son camp pour recevoir les bénédictions du Prophète avant son départ pour la Syrie, mais au moment de sa visite le Prophète était inconscient et évanoui. Osâmah lui parla, mais le Prophète ne lui répondit que par un mouvement de la main qu'Osâmah prit entre les siennes. Puis baisant la main et le front du Prophète, Osâmah retourna à son camp.

La Dernière Prière et le Dernier Sermon du Prophète dans son Masjid

Tôt le lundi matin (le jour de Sa mort), le Prophète, toujours la tête bandée, sortit au Masjid, soutenu par deux hommes. Après les prières, il fit un court sermon, d'une voix qu'on entendait au-delà des portes extérieures du Masjid, lequel était inhabituellement rempli par les gens anxieux qui étaient venus s'enquérir de son état après la crise de la nuit précédente.(236)

Dans son sermon, le Prophète dit que les esprits malfaisants étaient proches et que la plus noire partie d'une nuit noire et tempétueuse s'approchait. A la fin du sermon, Abû Bakr dit: «Ô Prophète! Par la Grâce de Dieu, tu es mieux aujourd'hui!».

Osâmah était lui aussi présent, pour recevoir les bénédictions du Prophète qui lui dit: «Dépêche-toi avec ton armée; que la bénédiction de Dieu soit avec toi». Osâmah retourna au camp et donna l'ordre du départ le même jour. Abû Bakr revint chez lui à al-Souh.

La Mort du Prophète

Le Prophète regagna sa maison et, exténué, se jeta sur son lit. Ses forces le lâchèrent rapidement. Il appela toutes ses femmes près de lui et leur donna les instructions nécessaires en leur ordonnant de rester tranquilles dans leurs maisons et de ne pas se montrer dans un état de l'Epoque de l'Ignorance (Sourate al-Ahzâb, 33: 33).(237)

Fâtimah, sa fille bien-aimée pleurait. Il l'appela, la fit asseoir à côté de lui et chuchota quelques mots dans son oreille. Elle fondit en larmes. Le Prophète glissa encore quelques mots dans son oreille et essuya ses larmes avec ses mains. Elle parut alors réconfortée et sourit.(238)

Puis il appela al-Hassan et al-Hussayn, ses deux fils chéris qu'il n'avait cessé de caresser dans son giron depuis des années, voulant les embrasser pour la dernière fois. Al-Hassan posa son visage sur celui du Prophète et al-Hussayn se jeta sur sa poitrine. Chacun d'eux se mit à sangloter et à crier avec une telle amertume que toute l'assistance vit leurs larmes perler dans leurs yeux. Le Prophète les étreignit et les embrassa avec beaucoup d'affection et ordonna à toutes les personnes présentes de les traiter, ainsi que leur mère avec grand amour et respect, exactement comme il les traitait lui-même (le Prophète avait l'habitude de se lever et de faire un ou deux pas en direction de Fâtimah chaque fois qu'il la voyait venir vers lui. Il l'accueillait toujours avec une joie manifeste. Puis baisant sa main, il la faisait asseoir à sa propre place).(239)

Ensuite, il appela 'Alî qui prit place près du lit. Le Prophète lui ordonna de rendre la somme qu'il avait empruntée à un certain Juif pour couvrir les frais de l'expédition d'Osâmah, et lui enjoignit d'endurer avec patience et résignation les troubles auxquels il serait confronté après sa mort. Il lui demanda de rester patiemment sur son droit chemin menant à l'autre monde, lorsqu'il constaterait que les gens se trouveraient sur celui menant vers le monde d'ici-bas.

Le Prophète prit la tête de 'Alî sous son manteau qui les couvrit tous deux, et ce jusqu'à ce que 'Alî ait sorti sa tête pour annoncer la mort du Messager de Dieu.(240)

Ibn Sa'd et al-Hâkim ont noté que le Prophète avait rendu le dernier soupir, sa tête dans le giron de 'Alî ("Madârij al-Nubuwwah").

Les derniers mots prononcés par le Prophète, selon 'Alî furent: «La compagnie bénie dans le Ciel. Les prières», après quoi il s'est étiré doucement, et puis tout a été fini. Que la paix éternelle soit sur lui et sur les membres de sa famille qui se sont sacrifiés pour la cause de l'Islam et qui nous ont dirigés sur le droit chemin.

Fâtimah, se frappant le visage et se lamentant d'amertume rejoignit les autres femmes qui gémissaient bruyamment.

C'était à peine midi passé, le Lundi 2 Rabî' I de l'an onze(241) (calculé en commençant par le mois de Moharram), que le Prophète rendit l'âme, à l'âge de soixante-trois ans. Les autres dates de la mort du Prophète, signalées par d'autres sources sont le 28 Çafar(242) et le 12 Rabî' I(243).

Le jour de son décès retenu unanimement est cependant un lundi.

Selon une tradition, avant la mort du Prophète, quelqu'un avait demandé la permission de lui rendre visite, alors qu'il se trouvait dans un état d'inconscience. Fâtimah répondit au visiteur que le moment ne convenait pas à une telle intrusion. Sans prêter attention à la réponse, le visiteur avait demandé encore la permission de se rendre auprès du Prophète, et Fâtimah lui répondit de la même façon. Il réitéra sa demande une troisième fois sur un ton si horrible que Fâtimah en fut terrifiée.

Jibrîl (l'Ange Gabriel) qui était descendu en ce moment-là pour visiter le Prophète dit à ce dernier: «Ô Prophète! C'est l'ange de la Mort. Il te demande la permission d'entrer. Jamais auparavant, il n'a demandé la permission à aucun homme, et jamais par la suite il ne fera preuve d'une telle sollicitude envers aucun autre».

Le Prophète demanda alors à Fâtimah de le laisser entrer.

L'ange de la Mort entra et s'arrêtant devant le Prophète, dit: «Ô Prophète du Seigneur! Dieu m'a envoyé à toi et m'a donné l'ordre d'agir selon ton désir. Ordonne-moi d'arracher ton âme, je le ferai; ou bien ordonne-moi de la laisser, et je t'obéirai».

Alors, Jibrîl s'interposa: «Ô Ahmad! Le Seigneur te désire (auprès de Lui)». «Vas-y donc, dit le Prophète à l'ange de la Mort, et fais ton travail». Jibrîl fit ses adieux au Prophète dans ces termes: «Que la paix soit sur toi, Ô Prophète du Seigneur! Ma descente sur terre se termine avec toi». Le Prophète en décida ainsi et un gémissement de voix céleste s'éleva du convoi funèbre invisible.

La nouvelle de la mort du Prophète se répandit vite dans toute la ville de Médine et les gens affluèrent vers le Masjid de toutes parts pour savoir la vérité. Abû Bakr se trouvait dans sa maison, à al-Sonh dans la banlieue de Médine. 'Âyechah envoya Salim B. Abid pour le chercher tout de suite.

'Omar Joue une Scène Bizarre

Entre-temps une scène bizarre se jouait dans le Masjid. En effet, à peine après la mort du Prophète, 'Omar entra dans l'appartement du Prophète et enlevant le drap qui couvrait son corps, regarda fixement les traits du Prophète, lequel semblait tombé dans un sommeil paisible.

Remettant doucement la couverture sur le corps, il s'exclama: «Le Prophète n'est pas mort, il est parti auprès de Son Seigneur, comme l'avait fait avant lui Mûsâ, pour s'absenter pendant quarante jours. Il retournera parmi nous encore». Brandissant son épée, il s'écria: «Je couperai la tête de quiconque oserait dire que le Prophète est mort».

Alors que 'Omar haranguait les gens de cette façon, Abû Bakr apparut. Il écouta 'Omar pendant un moment, puis emprunta la porte de l'appartement de 'Âyechah, où il enleva à son tour le drap couvrant le corps du Prophète, se pencha sur lui et l'embrassa sur le front. Puis en posant la tête sur ses mains, il la leva légèrement et scruta les traits du visage minutieusement. Puis, reposant la tête doucement sur l'oreiller, il s'exclama: «Oui, doux tu étais dans la vie et doux tu es dans la mort. Hélas mon maître! Tu es effectivement mort».

Recouvrant le corps, il s'avança et se dirigea tout de suite vers l'endroit où 'Omar brandissait son épée et haranguait les gens. «Calme-toi 'Omar! Assieds-toi!» s'écria-t-il. Mais 'Omar ne l'écouta pas. Il se tourna alors vers l'assistance et dit: «Avez-vous déjà oublié le verset coranique qui avait été révélé au Prophète après le jour d'Ohod: «Mohammad n'est qu'un Prophète; des prophètes sont morts avant lui. Retourneriez-vous sur vos pas, s'il mourait ou s'il était tué?» (Sourate Âle 'Imrân, 3: 144). Et ignorez-vous l'autre verset coranique révélé au Prophète: «Tu vas sûrement mourir, (Ô Mohammad) et eux aussi vont mourir». (Sourate al-Zomar, 39: 30)».

Et Abû Bakr de poursuivre: «Que celui qui adore Mohammad sache que Mohammad est vraiment mort, mais que celui qui adore Dieu sache que Dieu est immortel: IL est vivant et ne meurt pas».

La vérité étant à présent connue, l'assistance se mit à pleurer à chaudes larmes. On eût dit que les gens n'avaient jamais eu connaissance auparavant de ces versets coraniques, puisqu'on dut les leur répéter. 'Omar lui-même, en les entendant fut frappé d'horreur. Plus tard il dira qu'ayant entendu Abû Bakr réciter lesdits versets, il se mit à trembler et s'écroula, et qu'il sut après avec certitude que le Prophète était vraiment mort.

Om Aymân avait envoyé un messager à son fils Osâmah à Jorf pour l'informer de la condition critique du Prophète. Osâmah avait déjà donné l'ordre à l'armée de se mettre immédiatement en marche et son pied était sur l'étrier lorsque le messager de sa mère arriva. Abasourdi par la nouvelle, Osâmah dispersa l'armée et retourna à Médine précédé par Boraydah B. al-Haçib, son porte-drapeau qui se dirigea directement vers le Masjid où il planta l'étendard à la porte de la maison dans laquelle le Prophète était étendu mort.

Peu après ces péripéties, dans l'après-midi, un ami vint précipitamment vers Abû Bakr et 'Omar au Masjid pour les informer que plusieurs notables de Médine s'étaient réunis dans Saqîfah Banî Sâ'idah et qu'ils étaient en train d'élire comme dirigeant Sa'd B. 'Obâdah. «Si vous voulez détenir l'Autorité Suprême, vous n'avez pas un moment à perdre, et vous devez arriver là-bas avant que l'affaire soit réglée et que l'opposition devienne dangereuse», leur dit-il. Ayant entendu cette nouvelle, Abû Bakr et 'Omar accoururent à Saqîfah en compagnie d'Abû 'Obaydah et de plusieurs autres personnes.

Le Lavage Rituel et l'Enterrement du Prophète

Entre-temps, 'Alî, ignorant ce qui se tramait à l'extérieur était occupé, à l'intérieur de la maison, à la préparation du lavage du corps du Prophète, en compagnie de 'Abbâs et de ses deux fils, Fadhl et Qutham, ainsi que d'Osâmah et Çâleh ou Charqân.

Ayant fermé la porte de l'appartement et arraché un rideau d'un drap de tissu du Yémen, ils y mirent le corps pour le laver. 'Alî était la seule personne désignée par le Prophète pour laver son corps (comme il l'avait d'ailleurs prédit lorsqu'il avait donné le premier bain à 'Alî au moment de sa naissance) puisqu'il avait dit que tout personne autre que 'Alî qui regarderait sa nudité serait aveugle sur-le-champ.

Ainsi 'Alî lava le corps et les autres l'aidèrent. Après le lavage du corps, ils l'amenèrent dehors et ils le revêtirent des vêtements dans lesquels il était mort. Deux draps de beau tissu blanc furent enroulés autour du vêtement et au-dessus de tout cela fut posé un drap de tissu rayé du Yémen. Puis vint le moment de la prière sur le corps. Tout d'abord les proches parents, suivis par les Partisans et les Compagnons du Prophète, entrèrent dans la maison par groupes de dix personnes à la fois, et prièrent sur lui. Le corps resta ainsi jusqu'au moment de l'enterrement.

Les gens tombèrent en désaccord quant au lieu d'enterrement du Prophète. La question fut tranchée par 'Alî qui affirma avoir entendu le Prophète dire que là où un Prophète meurt il doit être enterré.

A Médine, il y avait deux fossoyeurs, Abû 'Obaydah al-Jarrâh qui creusait les tombes des Mecquois et Abû Talhah Zayd B. Sâhel qui creusait les tombes des Médinois. 'Abbâs envoya un homme pour les chercher tous les deux. Abû 'Obaydah n'était pas chez lui, étant donné qu'il se trouvait avec Abû Bakr et 'Omar à Saqîfah, occupé aux questions du Califat (la succession du Prophète); donc on ne pouvait pas faire appel à ses services. Abû Talhah vint et creusa le tombeau du Prophète.

L'enterrement eut lieu le mardi dans la nuit, ou le mercredi, tôt le matin. Le corps fut descendu dans le tombeau par les mêmes proches parents qui l'avaient lavé et transporté dehors. 'Alî fut la dernière personne à quitter l'intérieur du tombeau. Le Lahad, ou la voûte, une fois refermé, le tombeau fut rempli de terre arrosée d'un peu d'eau. Les gens quittèrent alors la tombe et se dirigèrent vers la maison de Fâtimah pour la consoler dans son deuil.

'Âyechah continua à vivre dans la chambre contiguë à celle qui abritait le tombeau.



2ème PARTIE
LES SUCCESSEURS DU PROPHÈTE


ABÛ BAKR : LE PREMIER CALIFE

« 'Alî était le cousin de Mohammad et le mari de sa fille bien-aimée, Fâtimah. Le droit de succession sur la base de la consanguinité revenait à 'Alî, dont les vertus et les services rendus lui donnaient plus d'un titre à la succession au Prophète. Dans la première explosion de son zèle, lorsque l'Islam était encore une religion tournée en dérision et persécutée, il avait été déclaré, par Mohammad, frère et lieutenant. Depuis toujours il était dévoué à Mohammad en paroles et en actions. Il avait honoré sa cause par sa magnanimité aussi bien qu'il l'avait défendue par son courage». (W. Irving)

«Sa naissance, son alliance et son caractère, qui le plaçaient au-dessus du reste de ses compatriotes, devaient justifier suffisamment sa revendication du trône vacant de l'Arabie. Le fils d'Abû Tâlib était de facto le Chef de la famille de Hâchim, et le prince héréditaire ou le gardien de la cité et du temple de la Mecque. La lumière de la prophétie avait été éteinte, mais le mari de Fâtimah pouvait s'attendre à l'héritage et à la bénédiction de la fille du Prophète, car les Arabes avaient parfois accepté le règne d'une femme, et d'autre part ils avaient souvent vu les deux petits-fils du Prophète, caressés par lui sur ses genoux, ou assis sur sa chaire, et présentés comme étant l'espoir de sa vie et les deux Maîtres de la Jeunesse du Paradis.

»Depuis la première heure de sa Mission jusqu'aux derniers rites de ses funérailles, le Messager n'avait jamais été délaissé par cet ami généreux qu'il aimait à appeler son frère, son lieutenant et le fidèle Aaron d'un second Moïse». (Gibbon abidged by W. Smith, p. 466)

Les mérites de 'Alî et les paroles prononcées par le Prophète de Dieu en sa faveur suscitèrent la jalousie des contemporains. L'ascendance familiale du jeune héros et, plus encore, les déclarations du Prophète le désignant comme étant son lieutenant, hissant sa position auprès de lui au niveau de celle d'Aaron par rapport à Moïse, déplaisaient à l'aristocratie aisée, désireuse de détenir elle-même le sceptre. La prééminence des Hâchimites, qui avait atteint son zénith avec l'avènement de Mohammad (Que la Paix soit sur lui), était trop incontestable pour être écrasée.

La mort du Prophète permit à la longue à; l'aristocratie de s'exprimer, et de raviver par conséquent l'ancienne discorde tribale. Quelques jours plus tard, 'Omar avoua que Quraych ne pourrait jamais se réconcilier avec la fière prééminence de la lignée hâchimite.(1) Ainsi toute l'aristocratie cherchait à arracher à 'Alî l'occasion de succéder au Prophète de Dieu, et à détruire par là même la prééminence des Hâchimites. A peine le Prophète avait-il fermé les yeux que les adversaires des Hâchimites, sans même attendre son enterrement, se réunirent à Saqîfah Banî Sâ'îdah pour discuter de l'élection de quelqu'un qui assumerait l'autorité du Prophète, et priver ainsi 'Alî de son droit à la succession.

L'Election à Saqîfah

Alors que l'irréprochable lieutenant du Prophète d'Allâh était occupé aux préparatifs de l'enterrement du défunt, les Muhâjirîn de la Mecque et les Ançâr de Médine faisaient parade de leurs mérites respectifs à Saqîfah. Les Muhâjirîn réclamaient pour eux la préférence en raison de leur antériorité dans l'Islam, leur parenté avec le Prophète et leur émigration avec lui au risque manifeste de leur vie et de leurs biens. Les Ançâr firent valoir (par la voix de leur porte-parole, Hobâb) qu'ils avaient autant de droit que qui que ce fût, vu qu'ils avaient accueilli le Prophète lorsqu'il avait fui ses ennemis mecquois, qu'ils l'avaient protégé au moment de l'adversité et qu'ils l'avaient aidé en tenant tête à ses puissants adversaires, ce qui lui avait permis en fin de compte d'établir sa force et son autorité éminentes.

Ils alléguèrent(2) même qu'ils craignaient qu'on se vengeât(3) d'eux si l'autorité tombait entre les mains de ceux dont ils avaient tué les pères et les frères en défendant le Prophète. (Il est à noter ici que c'est dans ce propos que réside le fond de la tragédie de Karbalâ' dont parlait Hobâb, un porte parole prudent et à l'esprit alerte, des Ançâr. Ses craintes s'avéreront justifiées lors du massacre vengeur de la descendance de 'Alî ou du Prophète - dont un bébé de six mois - à Karbalâ', et lors des crimes hideux perpétrés contre les Ançars à Harra). Lorsque Hobâb exprima cette opinion, 'Omar répliqua avec indignation: «Vous devriez mourir si le Califat tombait entre les mains de telles gens que vous craignez».

Pour réfuter(4) les revendications des Ançâr, 'Omar dit: «J'ai désiré moi-même faire un discours que j'avais spécialement élaboré dans mon esprit - ayant présumé qu'Abû Bakr manquerait l'occasion(5) - mais Abû Bakr m'a arrêté et j'ai pensé alors qu'il n'était pas convenable de désobéir au Calife deux fois(6) en une seule journée. Toutefois, à mon grand soulagement, je l'ai trouvé à la hauteur de la tâche. Il argua que les Quraych ne niaient pas les services rendus par les Ançâr pour promouvoir la cause de l'Islam, mais malgré tous ces services méritoires, ils ne devaient pas croire avoir un titre quelconque pour aspirer à une entière autorité sur les Quraych. Concernant les appréhensions dont avait parlé Hobâb, ils ne devaient pas, dit-il, avoir de telles craintes, surtout en raison de la possibilité qui leur était offerte de participer au gouvernement, par le poste de Ministère. Les Ançâr dirent alors qu'il acceptaient qu'il y eût deux Califes, représentant les deux parties, pour exercer l'autorité conjointement,(7) et ils nommèrent même Sa'd Ibn 'Obâdah, leur dirigeant, pour être leur élu. Mais Abû Bakr et son parti ne pouvaient d'aucune façon approuver une telle proposition, et persistèrent à affirmer que le gouvernement devait rester entre les mains des Quraych, et que les Ançâr devaient se contenter du Ministère.

Abû Bakr "Elu" à la Succession du Prophète

Les Ançâr ayant refusé de céder, la tension monta tellement qu'ils faillirent en venir aux coups(8) lorsqu'Abû Bakr intervint et leur demanda s'ils n'avaient pas entendu le Prophète dire que "personne d'autre qu'un Quraychite n'est apte à exercer l'autorité sur les Quraych".

Bachîr B. Sa'd, l'un des Ançâr qui partageait les vues des Muhâjirîn répondit sur le champ en faveur de ceux-ci. Encouragé par cette intervention Abû Bakr déclara avec détermination que jamais les Quraych n'accepteraient qu'un non-Quraychite les gouvernât, et il s'avança afin qu'ils choisissent l'un des deux comme Calife.

Là, les Ançâr commencèrent à dire qu'ils préféreraient prêter allégeance à 'Alî,(9) le meilleur des Quraych. A ce moment critique 'Omar, perdant patience, s'écria: «Tends ta main, Ô Abû Bakr! Je te prêterai sûrement serment d'allégeance». Abû Bakr répondit: «Tu es plus ferme que moi», en le répétant. 'Omar, tenant alors la main d'Abû Bakr, dit(10): «Tu es plus convenable que moi, et tu as sûrement ma fermeté sans parler de tes autres mérites personnels. Je jure allégeance envers toi».

Ainsi, 'Omar déclara à haute voix qu'il reconnaissait Abû Bakr comme Chef, et lui fit serment de fidélité. Abû 'Obaydah et quelques autres Muhâjirîn qui les avaient accompagnés à Saqîfah suivirent son exemple. Bachîr et un autre Ançârî de son parti prêtèrent serment d'allégeance à Abû Bakr et la confusion prit ainsi fin. Hobâb(11) eut une altercation avec Bachir pour sa conduite traîtresse en préférant Abû Bakr à Sa'd B. 'Obâdah, mais avec l'intercession de certains autres Ançâr, la tension fut apaisée.

Sa'd Ibn 'Obadâh, le chef des Ançâr, fut profondément chagriné d'être évincé de la sorte. Aussi ne prêta-t-il pas serment d'allégeance à Abû Bakr. Il quitta par la suite Médine pour se retirer, écuré, en Syrie où il sera assassiné abominablement,(12) dit-on, à l'époque du califat de 'Omar, en l'an 15 H.

L'Installation d'Abû Bakr

Ayant obtenu la convention à Saqîfah, Abû Bakr s'assit le léndemain sur la chaire au Masjid où les gens avait été rassemblés pour lui prêter un serment d'allégeance général et pour ratifier l'allégeance prêtée à Saqîfah afin de prévenir tout revirement. A la vue de l'assemblée 'Omar était convaincu qu'Abû Bakr assurerait cette succession sur un pied solide. La deuxième chose était de prendre garde à une sérieuse rupture qu'il craignait de la part de 'Alî, si ce dernier obtenait le suffrage des siens de la même manière(13) dont avait procédé Abû Bakr à Saqîfah.

C'est pourquoi, avant qu'Abû Bakr ne prenne la parole, 'Omar s'était montré assez prudent pour prendre les mesures nécessaires pour mettre en échec toute éventuelle rupture en menaçant de la peine capitale quiconque ferait ce qu'avait fait Abû Bakr la veille à Saqîfah, c'est-à-dire obtenir un suffrage sans le consentement de tous les Musulmans. Debout à côté de la chaire, 'Omar(14) fut le premier à s'adresser à l'assemblée.

«Bien que 'Omar eût été le premier à proposer Abû Bakr à l'assemblée et à le reconnaître comme Calife, il n'approuva pas par la suite ce choix dont la nécessité avait été commandée par une conjoncture critique. Cela apparaît donc dans ce qu'il dit lui-même à ce propos: "Je prie Dieu pour qu'IL prévienne les mauvaises conséquences à craindre d'un tel choix. Aussi quiconque ferait une chose pareille mériterait la peine de mort, et si jamais quelqu'un prêtait serment de fidélité à un autre sans le consentement du reste des Musulmans, tous deux... devraient être mis à mort». (S. Ockley, "History of Saracens", p. 82, d'Abulfaragius)

Selon Sir W. Muir, 'Omar s'adressa à l'assemblée dans les termes suivants: «Ô gens! Ce que je vous ai dit hier n'était pas la vérité. En fait, je trouve qu'il n'est corroboré ni par le Livre que le Seigneur a révélé ni par la convention que nous avons faite avec Son Messager. En ce qui me concerne, j'ai souhaité vraiment que le Messager du Seigneur restât avec nous encore plus longtemps et qu'il nous ait dit à l'oreille un mot qui puisse lui sembler bon et nous être un perpétuel guide. Mais le Seigneur avait choisi pour Son Messager la portion qui est avec Lui-même de préférence à celle qui est avec nous. Et vraiment le mot inspiré qui a dirigé notre Prophète est toujours avec nous. Prenez-le donc pour votre guidance, et vous ne serez jamais égarés. Et maintenant, vraiment, puisque le Seigneur a placé l'administration de vos affaires entre les mains de celui qui est le meilleur d'entre nous, le Compagnon de Son Prophète, le seul compagnon, le second des deux qui se trouvaient seuls dans la grotte, levez-vous et prêtez-lui serment de fidélité». (W. Muir, "Life of Mohammad").

Les gens prêtèrent ainsi un serment d'allégeance général à Abû Bakr. Ceux qui avaient prêté serment d'allégeance à Saqifah ratifièrent leur allégeance.

Le Premier Discours public d'Abû Bakr du Haut de la Chaire

«Citant al-Hassan al-Baçrî, Ibn Sa'd note que lorsqu'on prêta serment d'allégeance à Abû Bakr, il se leva et dit: "Et maintenant, je suis chargé de cette autorité, bien que j'aie une aversion pour elle, et par Allâh! j'aurais été heureux si quiconque parmi vous avait pu convenir à cette tâche à ma place; même si vous me chargiez d'agir envers vous comme l'a fait le Messager de Dieu, je ne pourrais pas l'entreprendre, car le Messager de Dieu était un serviteur que le Seigneur a honoré de Son Inspiration et préservé par là-même de toute erreur, et je suis vraiment un mortel et je ne suis pas meilleur qu'aucun d'entre vous. Pour cela, surveillez-moi, et lorsque vous aurez constaté que je suis ferme, obéissez-moi alors, et lorsque vous aurez remarqué que je dévie du droit chemin, remettez-y moi. Et je sais qu'un diable m'accapare. Donc, lorsque vous me trouverez enragé, évitez-moi, car en ces moments-là je ne pourrais pas écouter vos conseils ou vos bonnes salutations». ("History of Califat", p. 72, traduc. ang. Major Jarret de "Târîkh al-Kholafâ'" d'al-Suyûtî)

L'Absence d'Abû Bakr et de 'Omar aux Cérémonies Funéraires du Prophète(15)

Depuis la mort du Prophète le lundi midi, jusqu'à la dernière partie de la nuit du mardi au mercredi, Abû Bakr et 'Omar étaient occupés(16) aux affaires de l'élection et ne purent donc assister(17) aux cérémonies de funérailles du Prophète qui avait été enterré avant qu'ils ne se libèrent pour pouvoir rejoindre ces cérémonies. En réalité, ils voulurent éviter de rencontrer 'Alî jusqu'à ce qu'ils s'assurent complètement la mainmise sur le Califat. Après avoir réussi dans leur dessein, bien au-delà de leurs prévisions, ils se montrèrent, mais ils étaient bien entendu, trop tard, les cérémonies étaient déjà terminées.

Le Père Surpris par l'Election de son Fils

Dans son "Mustadrak" (Appendice), al-Hâkim, citant Abû Horayrah, écrit que lorsque le Messager de Dieu mourut, la Mecque fut ébranlée par un tremblement de terre qui suscita l'interrogation et la réaction suivante d'Abû Quhâfah (le père d'Abû Bakr): «Que se passe-t-il?», demanda-t-il. «Le messager de Dieu est mort», lui répondit-on. «C'est un événement monumental. Qui est chargé alors de l'autorité après lui?» dit-il. «Ton fils», lui fit-on savoir. «Est-ce que les Banû Abd Manâf et les Banû al-Moghîrah ont consenti à ce choix?» s'étonna-t-il. «Oui», lui assura-t-on. «Personne ne démolit ce qui a été élevé, et personne n'exalte ce qui a été humilié». ("History of Califat", p. 188, traduc. angl. de M. Jarret de "Târîkh al-Kholafâ'" d'al-Suyûtî)

L'Attitude de 'Alî après l'Election d'Abû Bakr

Bien que le Califat fût effectivement détenu par Abû Bakr, il n'en restait pas moins un bon nombre de gens insatisfaits de cette élection. Ainsi, aucun Hâchimite n'avait été présent à Saqîah ni lors de la prestation du serment d'allégeance générale au Masjid.

Zobayr, Miqdâd, Salmân, Abû Thar al-Ghifârî, 'Ammâr Ibn Yâcir, Barra B. Azhab, Khâlid Ibn Sa'îd, Abû Ayyûb al-Ançârî, Khazimah B. Thâbit et bien d'autres, tout comme les Hâchimites, s'en tinrent à l'écart,(18) car étant d'avis que le droit à la succession du Prophète revenait exclusivement à 'Alî, ils ne voulurent pas rendre hommage à Abû Bakr.

'Alî était naturellement chagriné par le tournant qu'avaient pris les événements, mais il ne bougea pas. S'il avait eu recours aux armes pour s'opposer à ceux qui n'avaient jamais osé faire face aux héros des Infidèles, lesquels avaient été systématiquement vaincus par 'Alî, il les aurait certainement vaincus, comme en témoigne l'ensemble de sa vie de combattant mais une telle victoire aurait été obtenue au détriment de la Religion, laquelle n'aurait pas pu, dans ce stade précoce de sa vie, survivre à une guerre civile. C'est pourquoi il s'enferma, en s'armant de patience, chez lui, pour sauvegarder l'intérêt de l'Islam à l'établissement duquel il avait si longtemps contribué au risque de sa vie, et il concentra son attention sur la collection du Coran que d'aucuns pensent qu'il aurait écrit selon l'ordre de ses révélations. Mohammad Ibn Sîrîn dit: «Si on pouvait tomber sur ce Livre-là, il aurait été très instructif». ("History of Califat", p. 188, tradu. ang. par M. Jarret d'al-Suyûtî, op. cit.)

Le Nom et les Titres Originels d'Abû Bakr

A l'époque de son élection, Abû Bakr avait environ soixante ans. Il était le fils d'Abû Quhâfah un Quraychi éparé dans ses origines au niveau du septième aïeul de la lignée ou des ancêtres du Prophète. Abû Bakr était le septième dans la descendance de Taym, le fils de Morrah, le septième ancêtre du Prophète. Le Clan auquel il appartenait se dénommait Banû Taym du nom de Taym. Sa mère Salmâ était une fille de l'oncle de son père, Saqr. Bien qu'Abû Bakr fût reconnu comme étant l'un des premiers à se convertir à l'Islam, son père Abû Quhâfah n'embrassa cette religion que deux décennies après le début de la mission du Prophète. Le nom originel d'Abû Bakr avait été 'Abdul-Ka'bah. Il s'appelait également 'Atîq.

«Sa mère n'avait aucun fils survivant, et lorsqu'elle avait mis au monde Abû Bakr, elle l'amena au temple et s'exclama: "Ô Déité! Si celui-ci est immunisé contre la mort, alors donne-le moi". Par la suite il s'appellera 'Atîq, c'est-à-dire "Libéré"». (Ibid., p. 27)

«Concernant son titre d'Aç-Çiddîq, on dit qu'il avait été surnommé ainsi à l'Epoque de l'Ignorance, parce qu'il s'était distingué par son amour de la vérité". ("Ibn Mondah", p. 28)

Moç'ab B. al-Zabayr et d'autres ont dit que les gens s'accordaient à lui donner le nom d'Abû Bakr Aç-Çiddîq (c'est-à-dire "témoin de la vérité"), parce qu'il s'était empressé de témoigner en faveur du Messager de Dieu, et qu'il avait adhéré fermement à la vérité... " (Ibid., p. 25)

A sa conversion à l'Islam, à l'âge de trente-huit ans, Abû Bakr prit le nom de 'Abd-Allâh. Après le mariage de sa fille vierge, 'Âyechah avec le Prophète, il s'appela Abû Bakr (le père de la vierge), celle-ci étant la seule des femmes du Prophète à s'être mariée avec lui alors qu'elle était encore vierge tandis que les autres étaient des veuves.

Les Habitudes et la Profession d'Abû Bakr

Abû Bakr était un généalogiste versé dans la recherche de l'ascendance des Arabes, et plus particulièrement de celle des Quraych. «Ibn 'Asâkir, citant Al-Miqdâd, note (...) qu'Abû Bakr était connu aussi bien comme un grand insulteur que comme un grand généalogiste». ("History of Califat", p. 54, op. cit.)

Abû Bakr avait pris goût au commerce des vêtements. Le lendemain matin de la prestation de serment d'allégeance qui lui avait été faite, il se leva et se dirigea vers le marché avec quelques manteaux sur le bras. 'Omar lui demanda: «Où vas-tu?» «Au marché», répondit-il. 'Omar dit: «Est-ce que tu fais cela même après avoir été chargé de gouverner les Musulmans?» «Et comment donc ma famille sera-t-elle nourrie?» répliqua-t-il. 'Omar dit: «Viens! Abû 'Obaydah va t'approvisionner». Et ils allèrent chez Abû 'Obaydah (le Trésorier du Bayt-al-Mâ1 ou Trésor Public). On lui y octroya deux mille dirhams, mais il dit: «Augmentez la somme, car j'ai une famille et vous m'avez employé dans un autre travail que le mien». On lui donna alors un supplément de cinq cents dirhams. ("History of Califat", p. 79, op. cit.)

Mais cette somme étant encore insuffisante pour ses dépenses personnelles et celles de sa famille, on lui accorda une allocation annuelle de six mille dirhams (ou de huit mille selon d'autres sources) pour les charges de la maison.(19)

'Alî Soumis à l'Humiliation

«Abû Bakr envoya 'Omar à la maison de Fâtimah où 'Alî et quelques-uns de ses amis s'étaient rassemblés, avec l'ordre de les obliger - par la force s'il le fallait - à venir lui prêter serment de fidélité. 'Omar allait mettre le feu à la maison lorsque Fâtimah lui demanda ce que cela signifiait. Il lui dit qu'il brûlerait certainement la maison s'ils n'acceptaient pas de faire ce que tout le monde avait fait».(20) ("History of Saracens", p. 83 de S. Ockley)

Connaissant le tempérament de 'Omar, les hommes sortirent de la maison. Il y avait là, 'Alî, 'Abbâs et Zubayr. S'adressant aux adversaires, 'Alî dit:

«Ô vous les Muhâjirîn! Vous avez revendiqué la succession du Prophète de Dieu en mettant en avant vos avantages sur les Ançâr, soit votre antériorité dans l'islam et votre lien de parenté avec le Messager de Dieu. Maintenant je mets en évidence les mêmes avantages que j'ai sur vous. Ne suis je pas le premier d avoir cru d la Mission du Prophète, et avant qu'aucun d'entre vous n'ait embrassé sa Religion? Ne suis je pas plus proche parent du Prophète que vous tous? Craignez Dieu si vous êtes de vrais Croyants, et n'arrachez pas l'autorité du Prophète de sa maison pour la faire vôtre».

Debout derrière la porte, Fâtimah s'adressa aux assaillants ainsi: «Ô gens! Vous avez laissé dernière vous et pour nous le corps du Prophète, et vous êtes partis pour extorquer le Califat à votre profit en abolissant nos droits». Puis elle éclata en sanglots et s'écria, plaintive: «Ô père! Ô Prophète de Dieu! Les ennuis s'abattent sur nous si vite après ta disparition, par la volonté du fils de Khattâb et du fils d'Abû Quhâfah! Comment ont-ils oublié si vite tes paroles de Ghadîr Khum et ton affirmation que 'Alî était à toi ce que fut Aaron à Mûsâ!».

Entendant les gémissements de Fâtimah, la plupart des gens du groupe de 'Omar ne purent retenir leurs larmes et rebroussèrent chemin.(21) 'Alî fut cependant conduit chez Abû Bakr, où on lui demanda de prêter serment d'allégeance à ce dernier.

Il demanda: «Et si je ne lui rends pas hommage?» On lui répondit: «Par Allâh nous te tuerons si tu ne fais pas ce que les autres ont fait». Sur ce, 'Alî dit: «Comment! Allez-vous tuer un homme qui est serviteur du Seigneur et le frère du Prophète du Seigneur?». Entendant ces propos, 'Omar s'exclama: «Nous n'admettons pas que tu sois un frère du Prophète du Seigneur», et s'adressant à Abû Bakr qui avait gardé le silence jusqu'alors, il lui demanda de se prononcer sur son sort (de 'Alî). Mais Abû Bakr dit que tant que Fâtimah serait vivante, il ne contraindrait d'aucune manière son mari. 'Alî put ainsi repartir et il se dirigea directement à la tombe du Prophète(22) où il s'écria: «Ô mon frère! Tes gens me traitent maintenant avec mépris et ont tendance à vouloir me tuer».(23)

Fâtimah Réclame son Héritage

Fâtimah - la seule enfant survivante du Prophète, et sa fille très aimée - réclama son héritage de la propriété qui pouvait lui être lotie dans les terres de Médine et de Khaybar ainsi que de Fadak. Cette propriété faisant partie des terres acquises sans 1'usage de la force, son père (le Prophète) la lui avait donnée pour en vivre, et ce conformément aux commandements de Dieu (Sourate Banî Isrâ'îl, verset 26).

Mais Abû Bakr refusa d'admettre sa revendication, disant: «Mais le Prophète a dit: "Nous, le groupe des Prophètes, n'héritons pas ni ne laissons d'héritage; ce que nous laissons est pour l'aumône"».

Entendant cette affirmation attribuée au Prophète et contraire à la version du Coran, Fâtimah fut chagrinée et si mécontente d'Abû Bakr qu'elle ne lui adressera plus la parole le restant de sa vie. Et lorsqu'elle mourut, six mois après la disparition de son père, Abû Bakr ne fut pas autorisé, conformément à sa volonté, à assister à ses funérailles. Il est significatif de noter qu'Abû Bakr était le seul narrateur de l'affirmation attribuée ci-dessus au Prophète.(24)

«Abû Bakr était un homme de jugement et de sagesse dont la circonspection et l'adresse fleuraient parfois la ruse. Son dessein semble avoir été honnête et désintéressé, visant le bien de la cause, et guère son propre intérêt». (W. Irving)

«Abû No'aym, citant Abû Çâleh, écrit dans son "Holyah" que lorsque les gens du Yémen étaient venus écouter le Coran à l'époque d'Abû Bakr, ils se mirent à pleurer, et Abû Bakr dit: "Ainsi nous étions, mais par la suite nos curs se sont endurcis"». (M. Jarret, "History of Califat", op. cit.)

Offre d'Ouvrir les Hostilités, Rejetée par 'Alî

Abû Sufiyân B. Harb vint voir 'Alî et lui dit: «Comment se fait-il que le plus insignifiant des Quraych et le plus bas d'entre eux détienne l'autorité? Par Allâh si tu voulais j'inonderais Abû Bakr de chevaux et d'hommes».(25) 'Alî lui répondit: «Ô Abû Sufiyân, tu étais depuis longtemps hostile à l'Islam, mais cela ne le froissa guère». (M. Jarret, "History of Califat", p. 66, op. cit.)

Selon le Dr. Weil, Abû Sufiyân et quelques parents de 'Alî avaient offert à ce dernier de recouvrer ses droits par l'épée, mais 'Alî, soucieux avant tout de la sauvegarde de l'Islam, rejeta fermement leurs offres. Quant à Abû Sufiyân étant un homme puissant, il fut alléché par des perspectives prometteuses pour ses fils, et son fils Yazîd étant promu plus tard Général d'une Division des forces armées d'Abû Bakr, il se transforma en un chaud partisan du Calife.

Abû Bakr Prétend Vouloir Renoncer au Califat

Après la mort de Fâtimah, lorsqu'Abû Bakr vint voir 'Alî, celui-ci lui reprocha son manque de franchise et de bonne foi en ayant conduit les affaires de l'élection sans l'en avoir mis au courant. Abû Bakr, niant l'existence de toute intrigue, dit que la situation avait exigé qu'il fit rapidement ce qu'il avait fait, et que s'il avait tardé à le faire, le gouvernement lui aurait été arraché par les Ançâr. Toutefois, pour pacifier 'All, il exprima son désir de se décharger du Califat en sa faveur.

La date et le lieu de la déclaration publique de ce Renoncement furent fixés. Ils devraient avoir lieu au Masjid lors des prières de midi. Au moment de l'exécution, Abû Bakr monta sur la chaire, et demanda à l'assemblée la permission de se retirer et de transférer sa charge à une personne plus méritante. Et pour conclure, il dit: «Retirez de moi votre allégeance, car je ne suis pas le meilleur tant que 'Alî est parmi vous».

Les gens n'étaient évidemment pas préparés à accepter une telle proposition, faite si brusquement. 'Alî n'était disposé à provoquer aucun trouble. Aussi se retira-t-il chez lui. Il est cependant certain qu'il n'avait pas prêté serment d'allégeance à Abû Bakr, au moins, comme certains l'affirment, jusqu'à la mort de Fâtimah.

L'Admonestation Faite par al-Hassan

Selon une tradition, al-Hassan, le fils de Alî, était allé voir un jour Abû Bakr qui se trouvait alors assis sur la chaire du Messager de Dieu, et il lui dit: «Descends de ce siège de mon père». Abû Bakr lui répondit: «Tu dis vraiment la vérité car c'est bien le siège de ton père», et il le fit asseoir dans son giron et versa des larmes. 'Alî dit à ce propos à Abû Bakr: «Par Allâh, il (al-Hassan) n'a pas fait cela sur mon ordre». Abû Bakr répondit: «Ce que tu dis est vrai, par Allâh, je ne t'ai pas soupçonné». (M. Jarret, "History of Caifat", p. 81, op. cit.)

Quelques Récits du Califat d'Abû Bakr

N'étant ni 1'héritier légal du Prophète, ni même considéré comme un membre de son clan (les Hâchimites), Abû Bakr n'était pas reconnu universellement comme le successeur légitime du Prophète. Par conséquent, beaucoup de tribus de la Péninsule Arabe cessèrent de régler la zakât payable au gouvernement. Les légats du Prophète, les collecteurs de zakât furent expulsés; de toutes parts, des nouvelles parvinrent, qui faisaient état de désaffection à l'égard du Califat. Il faudrait ajouter à ce motif d'inquiétude, l'attitude dangereuse des imposteurs Musaylamah et Tulayhah qui menaçaient la sécurité même de l'Islam au centre, au nord et à l'est de la Péninsule.

Faisant appel donc, à toutes les forces disponibles, Abû Bakr, les divisa en onze colonnes indépendantes, commandées chacune par un dirigeant distingué. Les commandements reçurent l'ordre de réclamer les provinces auxquelles ils avaient été assignés. On leur donna comme instructions de sommer, une fois arrivés à leur destination respective, les apostats de se repentir et de proclamer leur soumission au Califat. S'ils acceptaient ces conditions, ils devraient être pardonnés et réadmis en Islam. Et s'ils les refusaient, ils seraient attaqués, leurs combattants taillés en pièces, et leurs femmes et enfants pris comme prisonniers. On devrait faire les Athân (ou l'Appel à la prière) pour tester la foi des gens de ces provinces. Si ces gens écoutaient cet Appel et y répondaient, ils ne devraient pas être molestés; sinon, ils seraient traités en apostats, et attaqués en tant que tels. Avec ces instructions, Khâlid B. al-Walîd fut envoyé vers Tulayhah, alors que 'Ikrimah et Charhabh furent désignés pour punir Musaylamah, Khâlid B. Sa'îd affecté à la frontière syrienne, Muhâjir au Yémen, 'Alâ' à Bahrein, Hothayfah B. Mohsen et Arfajah à Mahra.

Tulayhah, l'Imposteur

Député par le Calife, Khalid marcha vers Tulayhah, l'imposteur. Sa colonne, de loin la plus importante des onze était composée d'un grand nombre de Compagnons du Prophète la fleur des Muhâjirîn. Par la suite, les Banî Tay, persuadés par 'Alî, se joignirent à Khâlid avec mille cavaliers. Ainsi renforcé, le contingent de Khâlid continua sa marche en avant. La rencontre entre les deux armées eut lieu à Bozakhah, où après une longue bataille, Tulayhah prit la fuite avec sa femme et se dirigea vers la Syrie. Khâlid resta près des Banî 'Âmir pendant un mois. Les Banû Hawâzin rentrèrent, offrirent leur soumission et payèrent la zakât.

Mâlik Ibn Nowayrah et son Sort Cruel

Ayant subjugué les tribus habitant les hauteurs et le désert du nord-ouest de Médine, Khâlid se dirigea vers le sud pour s'attaquer aux Banî Yerbi'. Mêlik B. Nowayrah, leur chef, était un homme d'allure noble, de grande valeur, un excellent cavalier, connu pour sa générosité et ses vertus princières ainsi que pour ses talents poétiques. Bref un homme dont toutes les qualités faisaient l'admiration des Arabes. A tous ces atouts s'ajoutait l'enviable chance - qui lui sera fatale - d'avoir pour épouse la plus belle femme de toute l'Arabie célèbre pour sa grâce royale, appelée, Om Tamim ou Om Motamim ou Layla.

Les hommes de Médine s'opposèrent d'abord au projet, alléguant que Khâlid n'avait pas autorité pour attaquer les Banî Yerbi'. Mais pour une raison quelconque, Khâlid y était résolu. Ainsi il leur répondit hautainement: «Je suis le Commandant, en l'absence des ordres, c'est à moi de décider. Je marcherai sur Mâlik Ibn Nowayrah avec les hommes de la Mecque et avec tous ceux qui choisiront de me suivre. Je n'y obligerai personne». Et il se mit en marche.

Ayant appris que Khâlid s'approchait à la tête d'une armée forte de quatre mille cinq cents hommes, Mâlik se résolut à une soumission immédiate.(26) Il était au courant de l'ordre d'Abû Bakr, selon lequel quiconque répondait volontiers à l'Appel à la prière ou n'opposait pas de résistance ne devrait pas être molesté. Mais Khâlid traita la région directement en territoire ennemi et envoya des groupes un peu partout pour tuer et faire prisonniers tous ceux qui hésitaient à se soumettre.

Parmi bien d autres, Mâlik fut emmené, avec sa femme, comme captifs. La beauté de cette dernière éblouit les yeux du rude soldat et durcit son coeur contre son mari. «Refuses-tu de payer la zakât?» demanda Khâlid sèchement à Mâlik: «Ne puis je pas prier sans toutes ces exactions?» lui répondit celui-ci. «La prière sans aumône n'est pas valable» rétorqua Khâlid. «Est-ce l'ordre de ton maiître?» dit Mâlik hautainement. «Oui, mon maître et le tien» hurla Khâlid, furieux. Et d'ajouter: «Par Allah, tu mérites la mort». «Est-ce là aussi l'ordre de ton maître?» répliqua Mâlik avec un sourire de mépris. «Encore! Coupez la tête de ce rebelle», s'écria Khâlid dédaigneusement.

Ses officiers intervinrent. Abû Qatadah et 'Abdullâh B. 'Omar témoignèrent que Mâlik avait tout de suite répondu à l'Appel à la prière et qu'il était un Musulman. La femme, le visage dévoilé et les cheveux ébouriffés, se jeta aux pieds de Khâlid, implorant pitié pour son mari qui, remarquant le regard admiratif de Khâlid sur la beauté charmeuse de sa femme s'écria: «Hélas! C'est là le secret de mon malheur! Sa beauté est la cause de ma mort!» «Non! C'est à cause de ton apostasie que Dieu te tue!» cria Khêlid. «Mais je ne suis pas un apostat! Je professe la vraie foi», protesta Mâlik.

Toutefois la rage feinte de Khâlid ne put être apaisée. Aussi donna-t-il le signal de la mort. A peine la profession de foi se dessina-t-elle sur les lèvres du malheureux, sa tête passa par le cimeterre de Dharar B. Azwar, un homme aussi brutal que Khâlid.

Khâlid, non content d'une telle brutalité, ordonna que les têtes des tués fussent jetées dans le feu brûlant sous les marmites. La tête de Mâlik avait une masse de cheveux avec des boucles flottantes, ce qui rendit le brûlant du crâne très difficile.(27) Dans la même nuit, alors que le sol était encore trempé de sang de Mâlik, sa femme fut jetée dans l'étreinte lascive de Khâlid.(28) Elle lui fut remariée un jour ou deux plus tard, sur place, et ce malgré le délai fixé par le Prophète pour le remariage d'une veuve.

Plainte auprès du Calife contre Khâlid

Les gens de Médine qui s'étaient opposés une première fois à la marche de Khâlid vers Banî Yerbi', et qui lui avaient fait des remontrances par la suite lors de l'exécution de Mâlik étaient choqués par le sort cruel qui lui avait été réservé et éprouvaient du mépris pour sa conduite après ce meurtre. Abû Qatada jura qu'il ne servirait plus jamais sous sa bannière. Aussi quitta-t-il le camp et partit tout de suite à Médine en compagnie de Motammim, le frère de Mâlik, qui déposa une plainte formelle auprès du Calife. 'Omar ayant entendu de Qatada et d'autres, tout sur cette affaire, défendit la cause du chef assassiné. Il demanda à Abû Bakr de faire lapider Khâlid jusqu'à la mort pour adultère ou de le faire exécuter pour l'assassinat d'un Musulman.(29) Mais Abû Bakr n'ayant pas accepté ces propositions, 'Omar lui suggéra alors que l'offenseur fût dégradé et enchaîné, faisant valoir qu'une épée trempée dans la violence et l'outrage doit être rengainée. Mais Abû Bakr fit remarquer que Khâlid avait péché plus par erreur qu'intentionnellement. Il observa également que Wahchî, qui avait tué Hamzah, l'oncle du Prophète, fut pardonné par celui-ci. Néanmoins, il somma Khâlid de justifier les charges qui pesaient sur lui.

Le Jugement d'Abû Bakr

Khâlid revint à Médine et, alors qu'il se rendait chez le Calife dans son habit de champ de bataille, le turban enroulé grossièrement autour de la tête et orné d'une flèche représentant son grade de général, il rencontra 'Omar qui le réprimanda, le traita de meurtrier, d'adultère, et arrachant la flèche de son turban, la brisa sur ses genoux. Khâlid ne sachant pas s'il allait être reçu par le Calife de la même façon, garda son calme et poursuivit son chemin vers Abû Bakr. Il glissa deux dinars au portier et lui demanda de l'introduire chez le Calife lorsqu'il serait seul et de bonne humeur.(30)

Une fois chez le Calife, il lui fit son récit des événements, qui fut accepté par Abû Bakr. Il le blâma seulement pour avoir épousé la veuve de sa victime sur le champ de bataille et dans des circonstances que répugnaient aux coutumes et aux sentiments des Arabes. Lorsqu'il sortit de chez le Calife, il montra à 'Omar par son attitude qu'il avait été disculpé. 'Omar garda le silence, mais sans croire à son innocence. Il n'oubliera ni ne pardonnera son atrocité. Lorsqu'il accédera au pouvoir, la révocation de Khâlid de son poste sera le premier ordre qu'il donnera.

Fujâ'ah al-Salmî

Fujâ'ah al-Salznî, un chef des Banî Solaym (et selon Ariza-i-Khawar et Tahthib-al-Matn, un Compagnon du Prophète qui avait participé à la Bataille de Badr) se présenta devant Abû Bakr et lui offrit ses services pour soumettre les tribus avoisinantes déloyales. Il demanda pour ce faire qu'on lui fournisse les armes et les équipements nécessaires à ses partisans. Une fois équipé par le Calife, il abusa, dit-on, de la confiance qui avait été mise en lui, en organisant des expéditions de pillage contre quiconque présentait pour lui une chance de pouvoir être pillé, sans chercher à savoir s'il s'agissait de tribus loyales ou déloyales. Le Calife ayant appris ce qui se passait, envoya Târiqah B. Hâjiz pour le ramener à la raison. Fujâ'ah défia son adversaire d'engager des pourparlers, et affirma qu'il avait lui-même reçu du Calife une mission similaire à la sienne. Ils finirent par se mettre d'accord pour comparaître devant le Calife pour s'expliquer.

Ainsi, mettant de côté ses armes, Fujâ'ah partit pour Médine avec Târiqah. Mais à peine s'était-il présenté devant le Calife, qu'il fut arrêté pour être brûlé vif. Il fut conduit immédiatement à Baqî' où on alluma un grand feu et on l'y jeta.(31) Abû Bakr, dont on dit qu'il avait un cur tendre, et qu'il était modéré dans ses jugements et généreux avec un ennemi désarmé, regrettera par la suite cet acte de sauvagerie qu'il avait commis. C'était là l'une des trois choses qui le hantèrent le plus vers la fin de sa vie et dont il disait souvent: «J'aurais voulu ne l'avoir pas fait».(32)

La Rébellion à Hadhramawt, Conduite par Ach'ath B. Qays

Ziyâd B. Labîd, le Gouverneur de Hadhramawt, suscita la haine des Banî Kinda par son âpreté dans le recouvrement de la Zakât. Un jour il mit la main sur un chameau appartenant à un certain Yazîd B. Mu'âwiyeh al-Qorê, et refusa de le rendre en échange d'un meilleur chameau que Yazîd avait offert. Ce dernier fit alors appel à Hârith B. Sorâqah, un notable puissant de la région. Celui-ci prit parti pour Yâzid et demanda à Ziyâd de restituer le chameau en échange d'un autre. Ziyâd persista toutefois dans son refus, ce qui exaspéra Hârith et le poussa à le retirer lui-même du hangar où les chameaux étaient gardés, et à déclarer sans détours: «Tant que le Prophète vivait, nous lui avons obéi. Maintenant qu'il est mort, nous ne sommes enclins à obéir qu'à son successeur, issu de sa propre famille. Le fils d'Abû Qohâfah n'a pas le droit de nous gouverner. Nous n'avons rien à faire avec lui».

Il composa un poème dans lequel il louait la famille du Prophète et critiquait Abû Bakr, et il l'envoya à Ziyâd. Ayant remarqué le mépris qu'éprouvaient les gens à son égard, Ziyâd fuit pour sauver sa vie et chercha refuge chez les Banî Zobayd, une tribu voisine. Mais ceux-ci le reçurent froidement et exprimèrent leur sympathie pour les vues de Hârith. Ils dirent que les Muhâjirîn et les Ançâr avaient privé l'héritier légal du Prophète de ses droits parce qu'ils étaient jaloux de la supériorité des Hâchimites, et qu'il était improbable que le Prophète n'est pas désigné un successeur parmi sa propre famille. Estimant qu'il n'était pas en sécurité avec de telles gens, Ziyâd fuit à nouveau pour chercher refuge chez d'autres tribus, mais partout il eut droit au même traitement. A la fin, il prit le chemin de Médine où il fit un rapport détaillé au Calife sur ce qui se passait. Abû Bakr, alarmé par ce rapport, mit à sa disposition quatre mille combattants pour subjuguer les tribus révoltées.

Ziyâd retourna ainsi à Hadhramawt et essaya pendant longtemps, mais en vain, de récupérer les gens et le pays. Ach'ath Ibn Qays, le Chef des Banî Kindah, lui opposa une résistance acharnée. Il est à noter que ce même Ach'ath avait embrassé l'Islam et prêté allégeance au Prophète en l'an 10 H. et qu'en outre il était fiancé avec la soeur d'Abû Bakr, Om Farwah. Ayant été mis au courant des difficultés dans lesquelles se trouvait Ziyâd, Abû Bakr ordonna à Mohâjir B. Abî Omayyah et à 'Ikrimah B. Abû Jahl de partir tout de suite respectivement de Çan'â' et d'Aden pour porter secours à Ziyâd.

Entouré par l'ennemi, Ziyâd envoya un appel urgent à Mohâjir pour venir le délivrer. Entre-temps Mohâjir et 'Ikrimah, partant respectivement de Çan'â' et d'Aden, firent leurjonction à Marab, et étaient en train de traverser le désert sablonneux de Sayhad qui les séparait de Hadhramawt. Prévenu de la situation critique de Ziyâd, Mohâjir se mit en route précipitamment à la tête d'un escadron mobile; et ayant rejoint Ziyâd, il se trouva nez à nez avec Ach' ath qui se réfugia dans le fort de Nojayr que Mohâjir investit immédiatement. 'Ikrimah le rejoignit rapidement avec le corps principal de l'armée.

Les deux forces constituèrent une armée suffisamment puissante dans la région avoisinante. Piquée au vif par la crainte d'être témoin de la ruine des proches, et préférant la mort au déshonneur, la garnison se mit en route et combattit chaque jour autour de la forteresse. Après une lutte désespérée dans laquelle toutes les voies d'accès à la ville furent jonchées de morts, la garnison fut refoulée. Entre-temps, Abû Bakr ayant reçu les nouvelles de la résistance obstinée des rebelles, donna l'ordre de leur infliger une punition exemplaire et de ne pas faire de quartier.

La malheureuse garnison, se trouvant face à un ennemi dont le nombre ne cessait de s'accroître, et alors qu'elle ne voyait aucune perspective de secours pour elle, fut prise de désespoir. Le rusé Ach'ath, ayant constaté la situation désespérée, prit contact avec 'Ikrimah et proposa perfidement de lui livrer la forteresse s'il acceptait d'épargner la vie de neuf personnes. Les soldats du Calife entrèrent ainsi dans la ville assiégée, tuèrent les combattants, et prirent les femmes comme captives. Ach'ath présenta la liste des neuf personnes à épargner: «Ton nom n'y figure pas!» dit Mohâjir à Ach'ath, qui avait oublié, dans sa précipitation, d'inscrire son propre nom sur la liste. «Dieu soit loué, Qui t'a fait condamner par ta propre bouche», lui dit Mohâjir.

Après l'avoir enchaîné et alors qu'il (Mohâjir) était sur le point de donner l'ordre de son exécution, 'Ikrimah s'interposa et le persuada, à contrecur, de soumettre son cas à Abû Bakr. Les pleurs des femmes captives voyant le massacre de leurs fils et de leurs maris accablèrent le traître, qui passait par là, de malédictions. (Un millier de femmes furent capturées dans la forteresse. Elles criaient au visage de Ach'ath, à son passage: «Il sent le feu» (c'est-à-dire, c'est un traître).

Abû Bakr Juge Ach'ath

«Une fois Ach'ath conduit à Médine, Abû Bakr le traita de pauvre pusillanime qui n'avait ni la force de diriger, ni même le courage de défendre son peuple et le menaça de mort. Mais finalement, tenant compte des accords conclus avec 'Ikrimah, et touché par ses serments que désormais il défendrait courageusement sa Religion, Abû Bakr non seulement lui pardonna, mais l'autorisa à se marier avec sa sur (Om Farwah). Ach'ath resta pendant un certain temps désuvré à Médine. On entendit un jour Abû Bakr dire que l'une des trois choses qu'il regrettait d'avoir faites pendant son Califat, c'était d'avoir épargné la vie de ce rebelle». ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir, p. 57)

«Om Farwah donna à Ach'ath une fille et trois fils. La fille (Jo'dah) empoisonnera al-Hassan fils de 'Alî, qui mourra des suites de cet empoisonnement. Deux de ses fils, Mohammad et Is-Hâq figureront contre al-Hussayn Ibn 'Alî et ses compagnons à Karbalâ'. Mohammad sera tué par la suite lors de la bataille opposant l'armée de Moç'ab à celle d'al-Mukhtâr qui voulait venger l'assassinat d'al-Hussayn».(33)

Expéditions vers des Pays Etrangers

Les apostats ayant été soumis et récupérés, et les révoltes écrasées, on put songer à la conquête de pays étrangers et des expéditions furent ainsi organisées contre la Syrie et l'Irak. Les Romains furent défaits à la bataille de Yarmûk, au terme de laquelle une grande partie de la Syrie fut mise sous domination musulmane, pendant les années 12-13 H. A la même période une grande progression fut réalisée vers les frontières de la Perse.

La Nomination de Yazîd

Vers la fin de l'année 12 H. (printemps de 634 ap. J. -C.), Yazîd, fils du tristement célèbre chef des Omayyades, Abû Sufiyân, fut envoyé en Syrie, à la tête d'un bataillon constitué après une grande levée à la Mecque, dans laquelle furent enrôlés beaucoup d'Omayyades et de célèbres notables de Quraych. Son frère Mu'âwiyeh, le rejoignit peu après avec son père Abû Sufiyân et sa sur Howayriyyah ainsi que d'autres membres de la famille.

Il ne serait pas déplacé de noter ici que la suprématie sur les Hâchimites, tant désirée par les Omayyades durant des générations et déjà presque réalisée après la mort d'Abû Tâlib avait été enrayée par le Prophète après la conquête de la Mecque. A présent, Abû Bakr, retournant la situation, offrit aux Omayyades une chance de regagner leurs positions en nommant Yazîd fils de Abû Sufiyân, Général de Division de ses forces armées, ce qui donna aux Omayyades une excellente occasion de rétablir leur pouvoir, une occasion trop belle pour ne pas être avidement saisie par eux, et un pouvoir trop longtemps désiré pour être relâché une fois qu'ils l'auront détenu.

Ainsi, très vite, Yazîd s'assurera la haute position du Gouverneur de Damas (14 H., soit l'été de 634 ap. J. -C.), sous le Califat de 'Omar. Quelques quatre ans plus tard (18 H., automne 639 ap. J. -C.) lorsque Yazîd ainsi que le Commandant en chef de Syrie, Abû 'Obaydah, périront par la peste, «'Omar nommera Mu'âwiyeh, fils d'Abû Sufiyân et frère de Yazîd, le Chef Commandant de la Syrie, et posera ainsi les fondations de la dynastie Omayyade». (34)

Abû Bakr, ne voyant que ses propres intérêts immédiats dans cette nomination, ne tint aucun compte de ses conséquences déterminantes en défaveur des Hâchimites, les descendants du Prophète, et Omar, en encourageant la cause des Omayyades, négligea la rivalité traditionnelle et ignora délibérément la haine profonde ressentie par les Omayyades envers les Hâchimites après la bataille de Badr dans laquelle 'Otbah, Chaybah et Walîd, les grands-pères de Yazîd et Mu'âwiyeh, ainsi que les éminents dirigeants de Quraych tombèrent sous les coups de sabres des Hâchimites. Le résultat de l'ascension des Omayyades sera, très évidemment, comme l'avait prévu et souligné Hobâb lors de l'élection de Saqîfah, la destruction de ceux qui avaient tué les Quraychites. Mu'âwiyeh établira très habilement son autorité, grâce à des manuvres à long terme, sur toute l'Arabie.

Après sa mort, son fils Yazîd vengera ses proches tués, et collectera les dettes de sang - qui seront restées impayées pendant deux générations - chez les descendants du Prophète à Karbalâ'.

La Connaissance du Coran par Abû Bakr

Abû 'Obaydah, citant Ibrâhîm al-Taymî relate qu'Abû Bakr avait été questionné à propos de la Parole du Très-Haut: «Des vignes et des légumes» (Sourate 'Abasa, verset 28), et qu'il répondit: «Quel ciel me couvrirait de ses ombres, et quelle terre me nourrirait, si je disais ce que je ne sais pas du Livre de Dieu». (M. Jarret, "History of Califat" d'al-Suyûti, op. cit.)

«Al-Bayhaqî et d'autres, citant Abû Bakr, relatent qu'on l'avait interrogé un jour sur le sens d'al-Kalâlah (Sourate al-Nisâ', verset 175), et qu'il répondit: Je vais vous donner une opinion concernant ce mot. Si elle est juste, elle est de Dieu, mais si elle est erronée, elle est de moi et de l'Esprit malin. Je pense que ce mot signifie "manque de parent et de descendant". Lorsque 'Omar fut devenu Calife, il dit: "Je me garde de rejeter ce qu'Abû Bakr a dit. Al-Zamakh-charî donne à ce mot trois sens dans son grand Commentaire: l. Quelqu'un qui n'a ni fils ni père vivant; 2. Quelqu'un qui n'a ni père vivant ni aucun descendant; 3. Quelqu'un qui n'a aucun proche vivant de ligne parentale directe, ni à travers ses proches enfants. (Voir, "History of Califat" de Major Jarret d'al-Suyûtî, op. cit.)

Al-Lalakai (Abul-Qâcim Hibat-Ullâh B. Hassan B. Manthur al-Radhî) relate dans sa "Sunnah", en citant Ibn 'Omar, qu'un homme était venu voir un jour Abû Bakr et lui dit: «Ne penses-tu pas que la fomication est prédestinée chez l'homme?» «Si», répondit-il. L'homme dit alors: «Donc, si Dieu l'a prédestinée chez moi, va-t-IL m'en punir cependant ?» «Oui, tu es fils d'une femme incirconcise, et par Allâh, s'il y avait un homme à côté de moi, je lui commanderais de te ramener à la raison». (Ibid.)

Mâlik et al-Dâr Qutnî, citant al-Qâcim B. Mohammad, relatent que deux grand-mères, la mère d'une mère et la mère d'un père, étaient allées voir Abû Bakr pour réclamer leur héritage, et qu'Abû Bakr accorda l'héritage à la mère du père. Sur ce, Abdul-Rahmân B. Sahel, un Ançârî qui avait combattu à Badr et qui était un associé des Banî Hârith, lui dit: «Ô Calife du Prophète de Dieu! Ne l'accordes-tu pas à celle dont on ne pourra hériter lorsqu'elle mourra?» (Selon la Loi musulmane un petit-fils n'hérite pas de sa grand-mère maternelle). Ainsi, il divisa l'héritage entre les deux grand-mères. (Ibid.)

Quelques Récits Concernant Abû Bakr

Al-Bazzâr (As-Sirar) relate la tradition suivante: Lorsque ce verset: «N'élevez pas la voix au-dessus de celle du Prophète» (Sourate al-Hujurât, 49: 2) fut révélé, Abû Bakr dit: «Ô Messager de Dieu! Je ne m'adressai à toi qu'avec une voix de décrépit». (Ce verset a été révélé après qu'Abû Bakr et 'Omar avaient élevé la voix si haut en parlant au Prophète à propos de la nomination d'un gouverneur, que leur attitude nécessita qu'elle fût dorénavant déclarée inadmissible - Sale).

Al-Dâr Qutnî relate qu'Abû Bakr embrassa une fois la Pierre Noire et dit: «Si je n'avais pas vu le Messager de Dieu t'embrasser, je ne t'aurais pas embrassée». (Ibid.)

Ahmad, dans le Zohd, citant Abû Imrân al-Juni, rapporte qu'Abû Bakr al-Çiddîq dit: «J'aurais voulu être un cheveu dans le corps d'un serviteur, d'un vrai Croyant». (Ibid.)

Le Prophète dit à Abû Bakr: «Le scepticisme (Chirk) s'émeut plus furtivement parmi vous que le grimpement d'une fourmi». ("Izâlat al-Khifâ" (en urdu), vol. II, p. 214)

La Maladie d'Abû Bakr. La Nomination de son Successeur

Au mois de Jamâdî II de l'an 13 H. (634 ap. J. -C.), Abû Bakr, ayant pris imprudemment un bain alors qu'il faisait très froid, attrapa la fièvre. Après une maladie d'une quinzaine de jours, lorsqu'il se sentit trop faible et épuisé, il perdit tout espoir de se rétablir, et exprima sa volonté de nommer 'Omar comme successeur pour lui éviter tout risque de perdre l'élection. Pour ne pas brusquer les gens avec cette décision, il la divulgua d'abord au cours d'une sorte de consultation avec 'Abdul-Rahmân qui, en apprenant la nouvelle, fit l'éloge de 'Omar pour ajouter tout de suite que celui-ci était trop dur. Puis il consulta 'Othmân qui dit: «'Omar a un fond meilleur que ses apparences». Sur ce, Abû Bakr dit: «Que Dieu te bénisse, Ô 'Othmân! Si je n'avais pas choisi 'Omar, je ne t'aurais pas enjambé».

Mis au courant de cette décision (selon "Târîkh al-Khamîs" et "Rawdhal al-Çafâ"), Talhah et beaucoup d'autres Compagnons du Prophète abordèrent Abû Bakr et protestèrent contre cette nomination. Talhah le blâma dans ces termes: «Comment répondras-tu à ton Seigneur pour avoir laissé Son peuple à la merci d'un maître aussi sévère que 'Omar». Abû Bakr fut excédé par ces propos et s'écria: «Relevez-moi!» Et appelant 'Othmân, il lui dicta sur-le-champ une ordonnance comme suit: «Moi, Abû Bakr, fils d'Abû Quhâfah, à la veille de l'approche de ma fin, fais la déclaration suivante de ma volonté aux Musulmans. Je nomme comme successeur...». Avant de pouvoir terminer la phrase, Abû Bakr s'évanouit.

'Othmân qui connaissait le nom qu'Abû Bakr prononcerait, ajouta à la phrasé le nom de "'Omar B. al-Khattâb". Lorsqu'Abû Bakr reprit conscience, il demanda à 'Othmân le nom du successeur qu'il avait écrit dans l'ordonnance, et dit: «Allâh-u-Akbar! Que Dieu te bénisse pour ta prévenance. Si j'étais mort dans mon évanouissement, les gens auraient été laissés dans le noir sans le rajout que tu as fait». Puis il continua à dicter: «Ecoutez-le et obéissez-lui: car il gouvernera avec justice, sinon, Dieu qui connaît tous les secrets, le traitera de la même façon. Je veux dire que tour ira bien, mais que je ne connais pas les secrets cachés dans les curs. Adieu».

L'ordonnance ayant été scellée avec son cachet, le Calife demanda qu'elle fût lue aux gens dans la mosquée. 'Omar lui-même fut présent lors de la lecture. Il faisait taire les bruits et réduisait les gens au silence afin qu'ils puissent entendre l'ordonnance.

Ibn Qotaybay écrit dans son livre, "Imâmat":(35) «Quand l'ordonnance eut été prise par Chahîd, un serviteur d'Abû Bakr, pour être lue aux gens, quelqu'un demanda à 'Omar qui accompagnait le porteur: "De quoi s'agit-il?" 'Omar répondit qu'il n'en savait rien, mais qu'elle (l'ordonnance) le concernait plus que tout autre. L'homme lui dit: "Si tu ne le sais pas, je sais qu'auparavant tu as fait Abû Bakr Calife, et maintenant, à son tour, il te fait Calife à sa place"».

«On dit à Abû Bakr pendant sa maladie: "Que diras-tu à ton Seigneur, maintenant que tu as désigné 'Omar pour gouverner ?" Il répondit: "Je Lui dirai que j'ai nommé le meilleur d'entre eux pour gouverner sur eux". ("Ibn Sa'd"; "History of Caifat", p. 122, trad. par M. Jarret de "Târîkh al-Kholafâ'" d'al-Suyûtî)

Abû Bakr al-Çiddîq dit un jour: "Il n'y a pas à la surface de la terre un homme qui ait, plus de valeur que 'Omar"». (Ibid.)

Le Lit de Mort d'Abû Bakr

Pendant sa maladie Abû Bakr exprima avec amertume son regret pour trois de ses actes: «J'aurais aimé ne les avoir pas faits».(36) Ce sont:

l. La rafle dans la maison de Fâtimah malgré les conspirations dont il dit avoir été l'objet;

2. Le fait d'avoir fait brûler vivant Fujâ'ah al-Salmî. Il dit à ce propos que cet homme aurait dû être soit relâché soit passé par le sabre, mais non pas brûlé;

3. Le fait d'avoir épargné le rebelle Ach'ath à qui il maria par la suite sa sur Om Farwah. Cet homme, dit-il, avançait toujours dans la bassesse.

«Al-Nasâ'î, citant Aslam, écrit que 'Omar entendit Abû Bakr lâcher ces mots: "C'est cela qui m'avait amené à ce à quoi je suis arrivé"». ("Al-Suyûtî", tradu. de M. Jarret, p. 104)

Quelque temps avant sa mort, Abû Bakr avait demandé: «Quel jour le Prophète est-il mort?», et on lui avait répondu qu'il était mort un lundi.

La Mort d'Abû Bakr

Abû Bakr mourut à l'âge de 63 ans, le mardi 22 Jamâdî II, de 1 an 13 H., soit le 22 août 634 ap. J. -C., après avoir gouverné pendant deux ans, trois mois et dix jours.(37) Sa femme Asmâ' Bint 'Omays, aidée de son fils 'Abdul-Rahmân, lui fit son dernier bain. 'Omar lut les prières en récitant le Tabkîr quatre fois. Une tombe fut creusée pour lui à côté de celle du Prophète, et la niche de sa tombe touchait celle du Messager de Dieu. II fut enterré en ayant la tête posée au niveau de l'épaule du Prophète.

Abû Bakr et les Rapports de sa Famille avec Celle du Prophète

Abû Bakr avait quatre femmes, dont une était morte de son vivant. Les descendants de chacune de ses femmes figurent dans le tableau suivant:

Les femmes mariées avec Abû Bakr avant sa conversion à l'Islam

l. Qutaylah, fille de 'Abdul-'Uzza:

- Asmâ' (morte 76 H.), femme de Zobayr B. al- 'Awwâm (mort 36 H.)

- 'Abdullâh (mort 64 H.)

- 'Abdul-Rahmân (mort 53 H.), son nom d'origine était 'Abd al-'Uzza. Il embrassa l'Islam après le Traité de Hudaybiyyah.

2. Om Roman, fille de Hârith (morte 7 H.)

- 'Ayechah (morte 58 H.)

Les femmes mariées avec lui après sa conversion à l'Islam

3. Habîbah, fille de Kharja Ançar

- Om Kulthûm, femme de Talhah (mort 36 H.), cousin d'Abû Bakr et fils de 'Obaydullâh

- Muhammad (mort 36 H.)

4. Asmâ', fille de 'Omays

- Mohammad (né 10 H., mort 38 H.)

Après la mort d'Abû Bakr, 'Alî épousa Asmâ', donc Mohammad fut élevé par 'Alî.

L'histoire montre qu'Abû Bakr lui-même ainsi que toute sa famille (sauf Asmâ' et son fils Mohammad) étaient hostiles à la famille du Prophète, en totale désobéissance avec ce que le Coran avait ordonné et avec ce que le Prophète avait dit concernant le respect et l'amour dus à sa famille. Ci-après la liste de ceux d'entre la famille de Abû Bakr, dont l'hostilité envers celle du Prophète fut particulièrement évidente:

l. Lors de son accession au Califat, Abû Bakr envoya 'Omar à la maison de Fâtimah pour obliger 'Alî à venir lui prêter serment d'allégeance par force. 'Omar menaça de brûler la maison avec Fâtimah à l'intérieur, et emmena 'Alî sous escorte chez Abû Bakr, où il fut si humilié et insulté qu'il pleura amèrement sur la tombe du Prophète pour se plaindre du mauvais traitement qu'il avait reçu. Par la suite Fâtimah fut tellement attristée par l'attitude d'Abû Bakr qu'aussi longtemps qu'elle survécut à son père, elle ne lui adressa plus jamais la parole, et que de son lit de mort, elle interdit qu'il assistât à ses funérailles.

2. La fille d'Abû Bakr, 'Âyechah, se révoltera contre 'Alî, le Calife en titre, et elle le combattra, à la tête de trente mille soldats, dans la bataille d'al-Jamal. Mais elle fut défaite après avoir subi de lourdes pertes.

3. Le fils d'Abû Bakr, 'Abdul-Rahmân, combattra pour la cause de sa sur dans la même bataille.

4. Le gendre d'Abû Bakr, Zobayr B. al-'Awwâm, le mari de Asmâ', la fille la plus âgée d'Abû Bakr, fut le commandant des armées de 'Âyechah. En pleine mêlée, il se retira et prit le chemin de la Mecque, mais il fut tué à une courte distance du champ de bataille.

5. Le petit-fils d'Abû Bakr, 'Abdullâh, le fils de Zobayr et d'Asmâ', fut le commandant de l'infanterie de 'Âyechah. Il était le fils adoptif de 'Âyechah. Après la bataille, il fut retiré d'un amas de tués jonchant le champ de bataille.

6. Le cousin d'Abû Bakr et mari de sa fille Om Kalthûm, Talhah, était le commandant des troupes de 'Âyechah. Au plus chaud de la bataille, Marwân (le Secrétaire et le génie malfaisant du Calife 'Othmân), officier dans la même armée, voyant Talhah engagé avec trop de zèle, dit à son serviteur: «Il y a seulement quelques jours que Talhah incitait avec tant de zèle à l'assassinat de 'Othmân, et le voilà maintenant qui se montre si zélé de demander de venger son sang. Quelle hypocrisie pour gagner de la grandeur dans ce monde!» Ce disant, il tira une flèche qui perça la jambe de Talhah et effraya son cheval qui s'enfuit sauvagement et fit tomber Talhah par terre. Celui-ci fut tout de suite emmené à Bassorah où il mourut peu de temps après.

7. Le cousin d'Abû Bakr, 'Abdul-Rahmân, frère de Talhan tomba lui aussi en combattant dans cette bataille.

8. Mohammad, fils de Talhah, tomba lui également dans cette bataille.

9. Jo'dah Bint Ach'ath, fille de la sur d'Abû Bakr, Om Farwah, empoisonna al-Hassan, fils de 'Alî (Ibn Abî Tâlib). Elle avait été subornée, pour commettre cette bassesse, par Yazîd, fils de Mu'âwiyeh, ou par celui-ci lui-même.

10. Is-hâq, le fils de la soeur d'Abd Bakr, Om Farwah, et de Ach'ath, ainsi que son frère, figurèrent dans l'armée de Yazîd combattant contre al-Hussayn, fils de 'Alî, lors de la tragédie de Karbalâ'.

Plus tard, le premier sera tué en combattant al-Mukhtâr dans la bataille qu'il engagera pour venger l'assassinat d'al-Hussayn, le second, qui avait arraché du cadavre d'al-Hussayn quelques vêtements, fut déchiqueté jusqu'à la mort par des morsures de chiens.

11. Moç'ab, fils de Zubayr, le fils adoptif d'Abû Bakr, combattit contre al-Mukhtâr, qui fut tué alors qu'il se battait pour venger le meurtre d'al-Hussayn.





'OMAR, LE DEUXIÈME CALIFE

L'Accession de 'Omar au Califat

'Omar assuma le Califat conformément au leg d'Abû Bakr, le mardi 22 Jamâdî II, de l'an 13 H., soit 634 ap. J. -C. Le lendemain matin du jour de la mort d'Abû Bakr, 'Omar monta sur la chaire et s'adressa aux gens. Ses premiers mots furent les suivants: «Ô Dieu! Je suis dur de tempérament rends-moi donc doux; et je suis faible, donc renforce-moi; et je suis avare, rends-moi donc généreux». ("History of Califat", p. 144, traduction anglaise de M. Jarret d'al-Suyûtî, op. cit.)

Le premier acte du nouveau Calife fut la promulgation d'un décret démettant Khâlid de son poste de Commandant de l'armée en Syrie. Il le laissa toutefois continuer son service sous le commandement d'Abû 'Obaydah. La deuxième chose qu'il fit fut d'exécuter l'ordre qu'Abû Bakr avait donné de procéder à une nouvelle levée pour renforcer la campagne d'al-Mothannâ en Irak. Un étendard fut planté dans la cour de la Grande Mosquée et une proclamation urgente fut faite, appelant les combattants à se rassembler autour de lui. S'ensuivit la prestation du serment d'allégeance qui ne put être accomplie qu'en trois jours.

Les Ancêtres et les Antécédents de 'Omar

'Omar était un Quraychite dont l'ancêtre commun avec le grand Prophète remontait à huit générations. Il était de la huitième génération de 'Adî, fils de Ka'b, le huitième aïeul du Prophète. Le clan auquel appartenait 'Omar avait tiré son nom de celui de 'Adî. Les Banfl 'Adî vivaient à l'origine à Çafâ dans la banlieue de la Mecque, mais à cause de l'attitude hostile de certains clans de Quraych, ils s'étaient déplacés pour s'établir dans la vallée de Thajnân, à environ quarante kilomètres au nord-ouest de la Mecque, sous la protection de Bani Sahm.

Le père de 'Omar, al-Khattâb, était à l'origine bûcheron de métier. Sa mère, Hantamah, était la fille de Hichâm et la soeur d'Abû Jahl.(38) Khattâb et 'Amr étaient les fils de Nofayl dont la veuve, Jaydah, la mère de Khattâb, s'était remariée avec 'Amr à qui elle donna un fils, Zayd, l'oncle de 'Omar. Pendant son Califat, lorsqu'il lui arrivait de passer par la vallée de Dzajnan, 'Omar se rappelait avec étonnement l'énorme différence entre sa position actuelle et les circonstances de son adolescence où, revêtu d'une chemise de laine rude, il gardait les moutons de son père dans cette vallée et ramassait les feuilles sèches et le bois à brûler qu'il portait sur sa tête le soir pour son père, de crainte d'être battu ou réprimandé pour négligence. Tandis qu'à présent, comme il le disait, il n'y avait pas d'intermédiaire entre lui et Dieu.(39)

An-Nawawî dit que 'Omar naquit treize ans après l'année de l'Eléphant. Il embrassa l'Islam à l'âge de trente-trois ans, et accéda au Califat à l'âge de cinquante-deux. Avant sa conversion à l'Islam, il était farouchement hostile au Prophète, autant que son oncle maternel Abû Jahl - le Pharaon des Quraych- qui fut tué dans la bataille de Badr.

Mohammad B. Sa'd, le Secrétaire de Wâqidî, citant Zohrî, affirme que l'épithète al-Fârûq, ajoutée au nom de 'Omar, lui fut décernée par les Ahl-al-Kitâb (les Juifs et les Chrétiens), et fut adoptée plus tard par les Musulmans, qui n'avaient rien entendu du Prophète à ce propos.(40)

'Omar fut le premier Calife à porter le titre d'Amîr al-Mo'minînes (le Commandeur des Croyants). Abû Bakr avait l'habitude de se donner pour titre officiel "Le Calife du Messager de Dieu", mais lorsque 'Omar accéda au Califat, il écrivait dans ses lettres officielles: «Du Calife du Calife du Messager de Dieu...». C'est plus tard qu'il adopta le titre d'Amîr al-Mo'minînes pour remplacer le premier, trop long et trop encombrant. Ce nouveau titre sera utilisé par tous les Califes qui lui succéderont. ("History of Califat", p. 143, traduc. de M. Jarret de "Târîkh al-Khafifâ'" d'al-Suyûtî)

L'Admonestation Faite par al-Hussayn

Alors que 'Omar prêchait du haut de la chaire un jour, al-Hussayn, fils de 'Alî, vint à son niveau et lui dit: «Descends de la chaire de mon père». 'Omar répondit: «C'est la chaire de ton père, non du mien. Mais qui t'a conseillé de me dire cela?» 'Alî se leva alors et dis: «Par Allah! Personne ne lui a conseillé de le faire».

L'Introduction des Tarâwîh

En l'an 14 H. 'Omar introduit le Service Spécial de récitation du Coran au mois de Ramadhân, et il réunit pour la première fois les gens pour une prière qu'il appela "Al-Tarâwih". (Ibid., p. 135)

De nombreuses conquêtes de territoires étrangers et de victoires constituent le trait marquant du règne de 'Omar.

Quelques Récits Relatifs au Califat de 'Omar

En l'an 14 H. Damas fut prise, une partie par la force et une partie par une convention. Yazîd, fils du chef des Omayyades, Abû Sufiyân, fut nommé Gouverneur de Damas. Il étendit par la suite son autorité jusqu'au désert de Tadmor, et il envoya son frère Mu'âwiyeh vers l'Ouest où, après avoir rencontré quelque résistance, à Saydâ et Beyrouth, il poussa sa conquête jusqu'à Arqâ au Nord.

En l'an 15 H., tout le pays de Jordanie fut conquis.

En l'an 16 H. 'Omar se rendit à Jérusalem et y conclut un traité. Takift fut pris. Khâlid défit les Romains près de Kinnisrine ou Chalcia. Ces conquêtes lui valurent le retour de la faveur du Calife, lequel le nomma Gouverneur de Kinnisrine. Par la suite Alep, puis Antioche - la troisième métropole du monde - tombèrent. La Syrie, depuis l'extrême nord jusqu'à la frontière de l'Egypte, fut mise sous l'autorité de l'Islam, et l'Empereur romain Héraclius abandonna pour toujours la Syrie. Seul Caesaria resta sous la domination romaine.

Al-Ahwâz et Madâ'in furent conquis la même année. Dans la bataille de Jalola, l'Empereur persan, Pazdjir, ayant été défait, fuit à Ray, la Capitale du nord de la Perse, en direction de la Mer Caspienne. Les ruines de Ray existent toujours, jusqu'à un certain point, à environ dix kilomètres au sud-est de Téhéran. La cité royale fut envahie et démolie par No'aym qui posa la fondation d'une nouvelle ville en 22 H.

Ziyâd

Parmi les prisonniers de guerre faits à Jalola, figurait un jeune homme appelé Ziyâd qui se distinguait par sa vivacité et son adresse. Il fut envoyé à Médine, en même temps que le cinquième du butin, au Calife. On avait des doutes sur sa naissance. Son père était, disait-on, l'Omayyade Abû Sufiyân qui, en état d'ivresse, aurait couché avec la mère du jeune homme, une esclave appartenant à une autre personne de Tâ'if. Ziyâd aurait donc été le fruit de cet épisode galant. Plus tard il présenta des signes de ses grands talents administratifs.

Abû Mûsâ al-Ach'arî, le Gouverneur de Basrah, lui transféra les sceaux de sa fonction. Plus tard il sera reconnu par Mu'âwiyeh (fils d'Abû Sufiyân) comme étant son frère, au mépris du public, scandalisé par cette reconnaissance illégale (selon la loi islamique). Il jouera par la suite un rôle important dans l'Histoire de l'Islam.

L'Ère Musulmane

Au mois de Rabî' I de la même année, l'Ère de l'Hégire, avec l'année commençant par le mois de Moharram, fut adoptée sur le conseil de 'Alî Ibn Abî Tâlib.(41)

La Révocation de Khâlid

En l'an 17 H., Basrah et Kufah furent fondées. Khâlid fit une fois encore l'objet de la disgrâce de 'Omar. Il s'était enrichi considérablement avec les butins de guerre en Mésopotamie. Beaucoup de ses vieux amis d'Irak s'étaient attroupés autour de lui dans l'espoir de quelque geste de bonté de sa part. Il avait donné mille pièces d'or à Ach'ath, le chef de Banî Kindah, et fait montre de beaucoup de largesse envers de nombreux autres amis.

Les extravagances de Khâlid suscitèrent donc la colère de 'Omar beaucoup plus que le fait d'avoir appris qu'il s'était baigné dans le vin à Amida, au point qu'il en exhalait l'odeur lorsqu'il marchait.(42) Khâlid fut inculpé par le Calife pour ces deux charges, mais lorsqu'il se présenta à Médine pour être jugé, seule l'extravagance fut retenue contre lui. Pour sa défense, il dit qu'il avait en tout et pour tout amassé soixante mille pièces qu'il avait obtenues comme butin de guerre, principalement pendant le Califat d'Abû Bakr. Il proposa que si la fortune amassée excédait cette somme, l'excédent en soit confisqué par l'Etat. Ainsi, on procéda à l'évaluation de ses biens, dont la valeur fut estimée à quatre-vingt mille pièces.

'Omar confisqua donc la différence entre la somme déclarée et l'estimation finale, et démit Khâlid de ses fonctions. Ce dernier se retira à Himç où il mourut en l'an 8 du Califat de 'Omar. Ainsi, l'homme à qui Abû Bakr avait dû tous les succès de son Califat et dont les victoires et conquêtes avaient élevé la position de 'Omar à celle d'un empereur, finit-il ses jours dans le dénuement et l'indifférence générale.

La Famine

En l'an 17-18 H. une famine ravagea le Hejâz. Cette année fut appelée l'année des "Cendres", parce que la terre fut couverte d'une couche de sol tellement desséché et sablonneux qu'il obscurcit la lumière par une brume épaisse et lourde. L'air était sec et poussiéreux et il n'y avait aucune trace de verdure sur le sol.

La Peste

En l'an 18 H. un fléau s'abattit sur la Syrie et fit des ravages dans les principaux quartiers des Arabes à Himç et à Damas: vingt-cinq mille personnes périrent par la peste. Abû 'Obaydah, qui avait la charge principale du Commandement en Syrie, fut victime de la peste. Yazîd, le Gouverneur de Damas ne put échapper, lui non plus au fléau qui se propagea jusqu'à Basrah en Irak.

La Nomination de Mu'âwiyeh, comme Gouverneur de Syrie

Abd 'Obaydah et Yazîd étant morts tous deux par la peste, 'Omar nomma Mu'âwiyeh B. Abî Sufiyân, Gouvemeur de Syrie, poste qui lui permit d'avoir le contrôle civil et militaire de cette province et de poser la fondation de la dynastie Omayyade.(43)

Mu'âwiyeh était un homme d'ambition illimitée, et il sut mettre cette nouvelle position au service de son ambition. Il consolida avec un grand zèle l'administration de la Syrie, et renforça avec une clairvoyance intelligente son contrôle sur cette province afin de faire face à tous les imprévus du futur. Son esprit factieux, hérité de ses parents (son père, Abû Sufiyân, fut l'ennemi le plus farouche des Hâchimites, tout comme son grand-père Harb et son arrière-grand-père Omayyah; sa mère Hind, qui éventra le cadavre de l'oncle du Prophète, pour lui arracher le foie et le sucer) l'amena à songer déjà à piétiner les droits divins de 'Alî, le lieutenant attitré et le cousin du Prophète, ainsi que le mari de sa fille favorite Fâtimah et le père de sa progéniture (du Saint Prophète).

'Alî n'était ni ambitieux ni envieux. Une seule chose lui tenait à cur: l'intérêt de l'Islam. Il conseilla très volontiers le Calife et lui proposait généreusement des solutions sages aux difficultés et problèmes qu'il rencontrait, solutions et conseils pour lesquels le Calife ne manquait pas de le complimenter par des propos tels que:(44) «Sans 'Alî, 'Omar serait mort», «Que Dieu prolonge ta vie», «Que Dieu te renforce », «Que Dieu préserve 'Omar d'une situation complexe dans laquelle Abul-Hassan ('Alî, le père d'al-Hassan) ne serait pas présent pour la résoudre».

Bien qu'il fût toujours honoré et complimenté publiquement pour son entendement et son esprit judicieux, on ne lui donna jamais la possibilité d'accéder au pouvoir. Au contraire on fit tout pour l'en écarter. Mu'âwiyeh atteindra, comme le montrent quelques événements historiques, les buts de sa politique prévoyante:

- En l'an 19 H. Caesaria (Césarée ou Kaysérie) fut vaincue, amenant tout le territoire syrien sous contrôle musulman.

- La même année fut marquée également par l'éruption volcanique d'une colline nommée Laylâ, au voisinage de Médine. Une expédition navale fut organisée contre l'Abyssinie et se solda par un désastre, tous les vaisseaux ayant fait naufrage.

- En l'an 20 H., Fustat fut prise à l'empereur romain, Héraclius, qui mourut la même année.

- En l'an 21 H. eut lieu la bataille de Nahâwand, à la suite de laquelle les Perses ne furent plus capables de résister aux Musulmans.

- En l'an 22 H., Azerbaijan, Ray et Hamadân furent également enlevés par force.

- En l'an 23 H. eut lieu la conquête de Kermân, Sujestân, Mekrân et Isfahân. Vers la fin de cette année, 'Omar fut poignardé de plusieurs coups.

La Connaissance du Coran par 'Omar

Pendant qu'il prononçait un sermon à Jérusalem en l'an 16 H., 'Omar cita quelques passages du Coran tels que: «Celui que Dieu dirige est bien dirigé, mais tu ne trouveras pas de maître pour guider celui qu'IL égare» (Sourate al-Kahf, 18: 17), ainsi que des passages de la Sourate al-Nisâ' (4: 90 et 142) et la Sourate Banî Isrâ'îl (17: 99). Un prêtre chrétien qui était assis devant lui se leva alors et s'écria: «Non, Dieu n'égare personne» à plusieurs reprises. Mais au lieu d'expliquer au prêtre la signification correcte du texte cité 'Omar ordonna à ceux qui se trouvaient à côté de lui de lui couper la tête s'il l'interrompait une nouvelle fois. Le prêtre ayant compris l'ordre qui avait été donné, garda le silence.(45)

Il convient de rappeler ici ce que 'Omar dit (d'après al-Bayhaqî et d'autres): «Je m'abstiens de rejeter quelque chose qu'Abû Bakr a affirmé» à propos de la réponse qu'Abû Bakr avait donnée à la question de savoir ce que signifie le mot coranique "al-Kalalah" (Sourate al-Nisâ', 4: 12 et 176): «Je vais donner un avis concernant ce mot. S'il est juste, il sera celui de Dieu, mais s'il est erroné, il sera de moi et de l'Esprit malfaisant. Je crois qu'il signifie: absence de parent ou de progéniture».(46)

'Omar avait l'habitude de se promener dans les rues et les marchés de Médine, fouet à la main, et de faire des rondes pendant la nuit à travers la ville. Une nuit, alors qu'il faisait sa ronde habituelle, il passa près d'une maison à l'intérieur de laquelle quelqu'un chantait. La porte étant fermée, 'Omar sauta le mur arrière de la maison et surprit un homme et une femme en train de prendre leur plaisir avec une bouteille de vin. S'adressant à l'homme sur un ton de colère, il le fustigea: «Ô ennemi de Dieu! Tu crois que ton péché passe inaperçu!» L'homme ayant reconnu en l'intrus le Calife, s'écria: «Que le Prince des Croyants se donne la peine de m'écouter un instant. Si je suis coupable d'un péché, tu en es triplement coupable par tes actes contraires aux prescriptions du Noble Livre qui:

1- T'ordonne de ne pas être curieux (Sourate al-Hujurât, 49: 12);

2- Te commande de n'entrer dans une maison que par la porte, et t'interdit notamment de l'introduire par l'arrière de la maison comme tu viens de le faire (Sourate al-Baqarah, 2: 185);

3- T'enjoint de ne pas entrer dans une maison sans l'autorisation de ses occupants, et de les saluer une fois entré après avoir obtenu leur autorisation (Sourate al-Nûr, 24: 27)».

'Omar, se sentant honteux d'ignorer ces vérités coraniques, leur demanda pardon pour cette intrusion, en contrepartie, dit-il, du pardon qu'il leur accorda pour leur péché. L'homme promit avec repentir de ne plus recommencer, et le Calife, ayant obtenu leur pardon, partit.(47)

Un jour, alors qu'il marchait dans la ville, 'Omar vit un beau jeune homme robuste des Ançâr. Désirant entrer en contact avec lui, il lui demanda un peu d'eau à boire. Le jeune homme lui offrit un verre plein de sirop à base de miel. 'Omar manifesta son indignation devant ce luxe en invoquant ce verset coranique: «Vous avez déjà dissipé les excellentes choses dont vous jouissiez durant votre vie sur la terre». Le jeune homme enchaîna tout de suite: «Et le Jour où ceux qui auront été incrédules seront exposés au Feu, on leur dira: "Vous avez déjà dissipé les excellentes choses dont vous jouissiez durant votre vie sur la terre".» (Sourate al-Ahqâf, 46: 20). Ainsi, rajoutant la première partie du verset cité par le Calife, il fit remarquer que ledit verset concerne les Infidèles et non les Croyants. 'Omar, but alors la boisson et s'exclama: «Les gens connaissent mieux que moi les Commandements du Coran».(48)

Un autre jour, du haut de la chaire, 'Omar ordonna que les gens s'abstiennent de porter le montant de la dot d'une femme au-delà de quatre cents dirhams, sous peine de voir la somme excédante confisquée par l'Etat. Une femme se leva alors sur-le-champ et protesta contre cet ordre, disant: «Ô fils de Khattâb! Est-ce qu'il faut suivre la Parole de Dieu ou la tienne?» 'Omar répondit: «Non, ce n'est pas ma parole, mais Celle de Dieu». Là, la femme récita ce verset coranique: «Si vous voulez échanger une épouse contre une autre, et si vous avez donné un qintâr(49) à l'une des deux n'en reprenez rien. Le reprendre serait une infamie et ton péché évident» (Sourate al-Nisâ', 4: 20). 'Omar, là encore, reconnaissant que non seulement les hommes, mais les femmes aussi connaissent les injonctions du Coran mieux que lui, retira son ordre.(50)

Le Sens du Jugement de 'Omar

'Abdul-Razzâq rapporte qu'une femme alla voir 'Omar un jour et lui dit: «Mon mari se lève la nuit pour prier, et jeûne toute la journée». 'Omar lui répondit: «Mais tu as beaucoup fait l'éloge de ton mari». Ka'b B. Siwâr s'étonna à cette réponse: «Mais elle est venue se plaindre de son attitude!» 'Omar dit: «Comment?» Il répondit: «Elle veut dire qu'elle n'a pas sa part de la compagnie de son mari». 'Omar lui dit: «Si tu le crois, juge donc entre eux». Ka'b fit: «Ô Prince des Croyants! Le Seigneur lui a permis d'avoir quatre femmes, de consacrer à chacune un jour sur quatre et une nuit sur quatre». ("History of Califat", p. 147, traduc. ang. de Major Jarret de "Târîkh al-Kholâfâ'" d'al-Suyîtî)

Jâbir Ibn 'Abdullâh se plaignit une fois devant 'Omar du traitement que lui réservaient ses femmes. 'Omar lui dit: «J'ai vraiment le même problème, au point que lorsque je demande quoi que ce soit, ma femme me dit: «Tu cours seulement après les filles d'une certaine tribu, et tu les guettes"». (Ibid.)

Les Erreurs Judiciaires de 'Omar

Après la mort de 'Otbah, le Gouverneur de Basrah, 'Omar nomma Moghîrah B. Cho'bah (l'un de ceux qui avaient apporté beaucoup d'assistance à 'Omar et Abû Bakr lors de l'élection de la Saqîfah) à sa place en l'an 15 H. C'était un homme d'aspect repoussant, borgne, roux et aux manières rudes. Dans sa jeunesse, il avait commis un meurtre à Tâ'if. Son harem se composait de quatre-vingts femmes et malgré cela ses passions vagabondes n'étaient pas satisfaites.

Om Jamîl, femme de Hajjâj B. 'Atîq et fille d'Afqam, de Banî Amîr, avait l'habitude de rendre visite à Moghîrah, en privé. C'était une femme de murs relâchées, et on savait qu'elle avait des relations sexuelles avec quelques autres notables de Basrah. Etant donné que Moghîrah n'était pas aimé des gens à cause de ses mauvaises murs et de ses habitudes vicieuses, il faisait l'objet du mépris et de la haine de la petite noblesse qui surveillait sa conduite. Abû Bekrah, un notable important de Basrah, qui vivait en face de la maison de Moghîrah, était assis un jour chez lui avec quelques amis. Soudain le vent souffla et ouvrit la fenêtre. Lorsqu'il se leva pour la refermer, son il tomba sur une scène révoltante qui se déroulait dans la chambre d'en face entre Moghîrah et Om Jamil. Il appela alors ses amis Nâfi', Ziyâd et Chibel, qui devinrent eux aussi les témoins de l'adultère et identifièrent Om Jamil lorsqu'elle se releva. Tout de suite après, Moghîrah sortit pour diriger la prière publique comme d'habitude. Les témoins le traitèrent publiquement d'adultère et rapportèrent immédiatement le scandale au Calife 'Omar, à Médine. 'Omar convoqua Moghîrah pour répondre à des accusations dont il faisait l'objet. Devant 'Omar il nia les faits et dit que c'était sa femme que les accusateurs avaient prise pour Om Jamîl. Les témoins, Abû Bekrah, Nâfi' et Chibel firent leur déposition de telle sorte qu'ils ne laissèrent aucun doute sur la culpabilité de l'accusé. Mais il fallait encore un quatrième témoin à charge pour que la preuve fût admise.

Il s'agissait de Ziyâd, auquel, dès qu'il se présenta (selon Ibn Khallakan), 'Omar dit: «Voilà l'homme qui peut sauver un Moghîrah». Et lorsque ce quatrième témoin fit sa déposition, des failles y apparurent.(51) Le Calife ordonna alors, et sans se soucier d'une erreur judiciaire, que les témoins qui avaient été à l'origine de l'accusation fussent fouettés conformément à la loi et que 1'accusé fût relâché. «Frappe fort et réconforte mon coeur!», cria le coupable cynique à l'adresse du ministre de la loi, hésitant. «Silence!», lui dit 'Omar. «Il s'en est fallu de peu que tu n'aies été déclaré coupable, et lapidé ensuite jusqu'à la mort comme adultère». «Le coupable se tut mais sans être confus». ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir, p. 265)

Par la suite, 'Omar dira à Moghîrah: «Chaque fois que je te vois, je crains que des pierres ne tombent sur moi du Ciel».(52) En l'an 21 H. (642 J. -C.), Moghîrah fut nommé à nouveau par 'Omar, Gouverneur de Kûfa.

'Omar Surveille les Citoyens

Une nuit, alors qu'il effectuait son tour habituel dans la ville, 'Omar entendit une femme arabe chanter:

«Cette nuit, alors que les étoiles errent

dans leur vaste voyage, je m'ennuie.

»Et je reste éveillée, car je n'ai personne

avec qui je puisse me réjouir;

»Et par Allah, s'il n'y avait pas de Dieu

dont on doive craindre les décrets!

»Mais je crains un Surveillant qui veille bien sur mon âme, et dont l' "enregistreur" ne néglige rien.

»La crainte du Seigneur et la honte me retiennent.

»Et mon mari, mérite trop d'honneur

pour que sa place soit prise».

Une chanson plaintive. 'Omar en écouta attentivement les paroles. A la fin, il s'exclama: «Mais qu'as-tu?» Elle répondit: «Tu as envoyé mon mari en service militaire depuis des mois et je languis de lui». Il lui dit: «Est-ce que tu veux commettre un péché?» Elle répondit: «A Dieu ne plaise». 'Omar lui dit alors: «Retiens-toi, car je vais vraiment lui envoyer un messager». Revenant à la maison, il demanda à sa fille Hafçah après combien de temps une femme commence à languir de la compagnie d'un homme. Elle laissa entendre que cela arrivait après quatre mois d'absence. Le Calife donna alors l'ordre que les troupes ne restent pas en service plus de quatre mois.(53)

Les Innovations de 'Omar

'Omar fut le premier à adopter l'usage du fouet ("History of Califat", traduc. ang. de M. Jarret de "Târîkh al-Kholafâ'" d'al-Suyûtî)

Il fut le premier à rassembler les gens pour prier sur le mort avec quatre Takbîrs seulement. (Ibid.)

'Omar fut le premier à interdire le "Mot'ah", le mariage à durée limitée. (Ibid.)

'Omar fut le premier à instituer al-Tarâwîh du mois de Ramadhân. (Ibid.)

'Omar fut le premier à se donner le titre de "Commandeur des Croyants". (Ibid.)

Le Récit de la Mort de 'Omar

Al-Zohtf affirme que 'Omar ne supportait pas qu'un captif ayant atteint l'âge de la puberté entre à Médine, mais qu'al-Moghîrah B. Cho'ayb, le Gouverneur de Kûfa lui avait écrit une fois pour lui dire qu'il avait avec lui un jeune homme travailleur habile, et lui demander la permission de l'envoyer à Médine, en lui précisant qu'il s'agissait d'un maître en plusieurs arts profitables pour les gens: il était forgeron, graveur et charpentier.(54)

'Omar l'autorisa alors à l'envoyer à Médine et al-Moghîrah lui imposa une taxe de cent dirhams par mois. Mais le jeune homme, une fois à Médine, se plaignit de la sévérité de la taxe. 'Omar lui dit que celle-ci n'était pas excessive. Le jeune homme, mécontent, partit en murmurant son indication. 'Omar attendit quelques jours et le convoqua en lui disant: «J'ai été informé que tu avais dit que si tu le voulais, tu serais capable de fabriquer un moulin qui moudrait grâce au vent?»

L'ex-captif regarda 'Omar d'un air maussade et dit: «Je ferai vraiment un moulin dont les hommes parleront». Lorsqu'il se fut retiré 'Omar dit à ceux qui l'entouraient: «Un esclave! Et le voilà qui me menace».

Peu après, Abû Lu'lu' s'arma d'un poignard à double lame dont il fixa la poignée à la ceinture, et se cacha dans le coin de l'une des embrasures de la Mosquée avant l'aube. Il resta aux aguets jusqu'au passage de 'Omar qui réveillait les gens pour la prière; Quand 'Omar fut à son niveau il lui porta trois coups (selon Ibn Sa'd). Parmi les blessures reçues, l'entaille faite au centre de l'abdomen, au-dessous du nombril, lui fut fatale.

«Le Calife blessé fut transporté dans sa famille, et le soleil étant sur le point de se lever, 'Abdul-Rahmân B. 'Awf dirigea la prière à la place de 'Omar, en se contentant de lire les deux plus courtes sourates. On apporta à 'Omar du vin de datte dont on lui fit boire. Il ressortit à travers la blessure, et on ne pouvait pas le distinguer du sang. Puis, on lui fit avaler du lait, qui ressortit lui aussi à travers sa blessure. On lui dit, pour le rassurer: "Vous n'avez rien de bien grave"». ("History of Califat", p. 138, traduc. ang. de M. Jarret, op. cit.)

La Désignation des Electeurs et du Mode d'Election du Successeur

'Omar fit venir 'Abdul-Rahmân, lequel s'appliqua à étancher ses blessures. Puis il convoqua 'Alî, 'Othmân, Zubayr et Sa'd B. Abî Waqqâç et leur dit qu'il avait choisi six parmi les Compagnons du Prophète pour élire l'un d'entre eux comme son successeur. C'étaient, 'Abdul-Rahmân B. 'Awf, 'Othmân B. 'Affân, 'Alî B. Abî Tâlib, Sa'd B. Abî Waqqâç, Zobayr B. 'Awwâm et Talha B. 'Obaydullâh.(55) Ce dernier étant absent de Médine sur le moment, 'Omar demanda aux autres de l'attendre trois jours, et de procéder à l'élection entre eux, s'il ne se présentait pas dans ce délai.(56)

Entre-temps, dit-il,(57) Sohayl dirigera les prières publiques. Lorsque les personnes convoquées repartirent, il appela(58) Miqdâd B. Aswad Kind, un Compagnon vétéran du Prophète, et lui demanda de réunir les électeurs dans un endroit après sa mort. En même temps, il ordonna à Abû Talha Ançâr, un guerrier d'un certain renom, de prendre position à la porte dudit endroit avec cinquante hommes afin d'empêcher quiconque, excepté son fils 'Abdullâh Ibn 'Omar, de s'approcher des électeurs, et il donna des instructions précises pour que l'élection ne durât pas plus de trois jours.

Puis, s'adressant à son fils, le Calife dit: «Sois vigilant, 'Abdullâh! Tu dois avoir une voix dans l'élection. Au cas où ils seraient en désaccord, sois avec la majorité, ou si les voix étaient à égalité, tu devrais choisir le groupe qui comprendrait 'Abdul-Rahmân; et si la minorité résistait, elle devrait être décapitée sur-le-champ».(59)

Remarque: Tous ces faits laissent penser qu'il s'agissait d'un étonnant plan du Calife mourant, 'Omar, pour liquider 'Alî! En effet, Sa'd et 'Abdul-Rahmân étaient des cousins, et le dernier étant marié à la soeur de 'Othmân, était devenu son allié. Ces trois étaient donc des alliés sûrs qui se soutenaient mutuellement. 'Abdullâh Ibn 'Omar, se rangeant selon la volonté de son père du côté de 'Abdul-Rahmân, était destiné à former la majorité prévue par 'Omar. De la minorité 'Alî étant le seul prétendant éprouvant une amère déconvenue, on pouvait logiquement s'attendre à ce qu'il résistât et fût par conséquent décapité sur-le-champ.

'Alî fit part, à son oncle al-'Abbâs, de sa certitude d'être écarté du vote dans le conclave.(60) Al-'Abbâs lui conseilla de ne pas participer à la fausse élection, mais 'Alî ne l'écouta pas, voulant éviter d'être blâmé de s'être abstenu et de négliger de revendiquer son droit au bon moment.

La foule s'était rassemblée aux portes de la maison du Calife blessé, et il était maintenant permis de venir le voir. Selon un récit, Ibn 'Abbâs eut une longue conversation avec 'Omar, pendant laquelle il essaya de convaincre 'Omar des droits de la famille du Prophète au Califat, mais le Calife ne voulait voir dans cette revendication qu'une question de jalousie.(61) Cela montre que l'inclusion du nom de 'Alî dans le conclave n'était pas par bienveillance envers lui, mais seulement dans l'intention de créer une occasion d'en finir avec lui une fois pour toutes.

'Omar était connu comme un avocat acharné de la vengeance et comme étant de tempérament féroce et impatient. Il était toujours prêt à dégainer son épée pour mettre à mort un prisonnier.(62)

Les gens se mirent à faire l'éloge du Calife blessé, en lui disant: «Tu étais ceci et cela», mais il répondait: «Cependant par Allah, j'aurais aimé pouvoir m'échapper du Jugement avec ceci pour richesse: je ne dois rien et on ne me doit rien, et que la compagnie du Messager de Dieu soit une sécurité pour moi». Puis Ibn 'Abbâs le loua, mais 'Omar dit:«Si je possédais la totalité de la terre en or, je le donnerais sûrement pour ne pas subir la terreur du Jour de la Résurrection».

Parfois 'Omar s'exclamait: «J'aurais voulu que ma mère ne m'ait pas mis au monde», ou «J'aurais préféré être un brin d'herbe».(63)

'Omar avait été poignardé le mercredi 26 Thilhaj de l'an 23 et fut enterré le dimanche ler Moharram de 1'an 24 H. Il avait environ soixante-trois ans au moment de sa mort. Sohayl pria sur la civière avec quatre Takbîrs. 'Omar fut enterré à côté de son ami Abû Bakr, près du tombeau du Prophète. II régna pendant dix ans, six mois et quatre ou huit jours. Il rapporta cinq cent trente-neuf hadiths du Prophète.

L'Apparition de 'Omar dans les Rêves après sa Mort

Ibn Sa'd rapporte, de Salîm Ibn 'Abdullâh Ibn 'Omar, qu'il dit avoir entendu un homme des Ançâr raconter qu'il avait prié Dieu pour qu'il revoie 'Omar en rêve, et qu'il l'avait vu effectivement, dix ans après: Il transpirait du front. Il lui avait demandé: «Ô Prince des Croyants, que faisais-tu?» 'Omar lui aurait répondu: «C'est tout juste maintenant que je me suis libéré du jugement, et sans Miséricorde de Dieu, j'aurais péri». ("Al-Suyûtî", traduc. ang., op. cit., de M. Jarret, p. 152)

Selon Zayd B. Aslam, 'Abdullâh B. 'Amr al-'Âç avait vu 'Omar dans un rêve et il lui avait dit: «Tu es parti si tôt!» 'Omar lui aurait répondu: «Depuis combien de temps vous ai je quitté?» Il dit: «Depuis douze ans». 'Omar de répondre: «C'est seulement maintenant que je me suis libéré du jugement». (Ibid., p. 162)





'OTHMAN, LE TROISIEME CALIFE

Le Conclave en l'An 24 H.

A propos de la mort du Calife 'Omar, nous avons déjà relaté comment, de son lit de mort, il avait nommé six électeurs parmi les Compagnons du Prophète afin qu'ils choisissent l'un d'entre eux comme successeur, et comment il avait posé une condition au déroulement de cette élection; celle-ci devait avoir lieu coûte que coûte en trois jours et ne pas dépasser ce délai. Après la mort de 'Omar, lorsque l'enterrement fut terminé, Miqdâd réunit les électeurs, en l'occurrence 'Abdul-Rahmân, 'Othmân, Sa'd, Zobayr et 'Alî, conformément à la volonté de 'Omar. Talha n'était pas encore arrivé. Le conclave eut lieu dans la maison de Miswâr, un cousin de 'Abdul-Rahmân. La porte de la maison était gardée par cinquante soldats sous le commandement d'Abû Talhah, afin d'empêcher quiconque, mis à part 'Abdullâh, le fils de 'Omar, d'y entrer. Celui-ci devait participer au vote, si nécessaire. Moghîrah B. Cho'bah et 'Amr B. al-'Âç, se tinrent cependant près de la porte afin de laisser croire qu'ils avaient, eux aussi, un rôle à jouer dans cette affaire.

Bien que, à présent, n'importe qui, et si insignifiant fut-il dans ses antécédents, ait pu croire avoir droit au Califat, vu l'exemple de la façon dont avaient pu accéder au pouvoir les deux premiers Califes, parmi les six candidats - électeurs, 'Alî avait de loin le plus de titres pour revendiquer cette dignité, puisqu'il était: de noble naissance, le plus proche parent du Prophète et la personne la plus en contact avec lui depuis son enfance, et en raison de sa très profonde connaissance du Coran, de ses raisonnements judicieux, et enfin et surtout - mais ce n'est pas tout - parce que le Prophète l'avait proclamé comme étant son lieutenant et celui qui occupait auprès de lui la même position qu'occupait Aaron auprès de Moïse. Cependant, 'Omar avait improvisé cinq autres candidats officiels pour rivaliser avec lui et ils gaspillèrent deux jours dans des disputes inutiles, chacun mettant en évidence son propre droit.

Finalement 'Abdul-Rahmân proposa de retirer(64) sa revendication du Califat si les autres s'engageaient à élire un Calife de son choix. 'Othmân fut évidemment le premier à accepter sa proposition. Les autres le suivirent, sauf 'Alî qui resta silencieux. Lorsque 'Abdul-Rahmân demanda à 'Alî de donner son consentement, il lui dit: «Il faut tout d'abord me promettre que ton choix ne sera pas dicté par des considérations de parenté ni d'amitié, et que tu ne tiendras compte que du droit seul».

'Abdul-Rahmân répondit: «Je te demande de t'engager à accepter le choix que je ferai et à t'opposer à tous ceux qui s'y opposeraient». Et 'Abdul-Rahmân d'ajouter: «Pour ma part, je m'engage à ne pas être mû par un intérêt personnel ni par des considérations d'amitié et de parenté». 'Alî accepta alors comme les autres, la proposition, et l'élection du Calife dépendit désormais de 'Abdul-Rahmân seul.(65)

'Abdul-Rahmân eut une longue consultation avec chacun des électeurs séparément. Zobayr était en faveur de 'Alî. On nesait pas avec certitude comment ni pour qui Sa'd vota. 'Othmân vota pour lui-même, et 'Alî fit de même. L'élection se restreignit désormais entre ces deux derniers, et on était à la troisième et dernière nuit de délibération.

L'Election en l'An 24 H.

Au lever du jour, la Mosquée grouillait inhabituellement de monde. La foule comprenait aussi bien des gouverneurs et des chefs des différentes provinces que de simples citoyens de Médine venus assister à la Prière du matin et attendre par la même occasion le résultat de l'élection de leur nouvel Emir. 'Abdul-Rahmân monta sur la chaire pour renseigner les gens sur l'élection. 'Ammâr B. Yâcir, un Compagnon vétéran du Prophète et le dernier Gouverneur de Kûfa, se leva et dit: «Si vous désirez vraiment éviter la division des Musulmans, saluez alors 'Alî comme Calife». Miqdâd fit de même. Mais une autre voix se leva tout de suite, criant: «Non! Si vous ne voulez pas qu'il y ait division entre les Quraych, saluez 'Othmân». C'était 'Abdullâh B. Abî Sarh, soutenu par Ibn Rabî'ah. Alors, le vénérable 'Ammâr se tourna vers Ibn Abî Sarh(66) et lui dit dédaigneusement: «Ô apostat! As-tu jamais auparavant conseillé les Musulmans pour que tu oses intervenir aujourd'hui?» Puis s'adressant à la foule, 'Ammâr, poursuivit:(67) «Ô gens! Le Messager de Dieu était l'homme honoré qui nous a élevés au faîte de l'honneur par la Religion Divine, pourquoi laisserions nous sortir cet honneur de sa Maison».

Un homme de Banî Makhzûm (la tribu à laquelle appartenait Khâlid Ibn al-Walîd) s'écria alors avec colère: «Tu dépasses les limites, Ô fils de Somayyah! Qui es-tu pour te permettre de te mêler des affaires des Quraych en choisissant leur propre Emir?».(68)

La tension montait, allait grandissant, lorsque Sa'd intervint et s'écria au visage de 'Abdul-Rahmân: «Fais ton travail avant que n'éclatent des troubles. Choisis celui que tu veux choisir». «Oui, ma décision est prise», répondit 'Abdul-Rahmân qui, ensuite, s'adressant à la foule, dit: «Silence!» Il appela 'Alî pour s'avancer au premier rang et lui dit: «Si je t'élis Calife, tu dois t'engager par la convention du Seigneur à agir selon le Livre de Dieu, l'exemple du Prophète et les précédents de ses successeurs». «J'espère le faire. J'agirai selon ma meilleure connaissance et mon meilleur jugement». Puis s'adressant à 'Othmân, 'Abdul-Rahmân lui posa la même question. Il répondit promptement: «Oui, je le ferai».

Là, soit parce qu'il était insatisfait de la réponse de 'Alî, soit parce qu'il avait préalablement pris une décision contre sa candidature, 'Abdul-Rahmân prit tout de suite la main de 'Othmân, leva le visage vers le Ciel et pria à haute voix: «Ô Seigneur! Entends-moi et sois mon témoin. Ce que (la charge) j'avais autour de mon cou, je le place autour du cou de 'Othmân». Ce faisant, il salua sur-le-champ 'Othmân en tant que nouveau Calife. Les gens suivirent son exemple.

«Ce n'est pas la première fois que je suis privé de mes droits légitimes, mais quant à toi, tu n'as pas agi sans regarder tes intérêts personnels ni impartialement», dit 'Alî à 'Abdul-Rahmân, lequel ne perdit pas une minute pour lancer à 'Alî sèchement cet avertissement: «Prends garde à toi, sinon tu te dénonces toi-même», faisant allusion à l'ordre donné par 'Omar de décapiter ceux qui résisteraient à sa décision. «Patience! C'est à Dieu qu'il faut demander secours contre ce que vous racontez». (Sourate Yûsuf, 12: 18).

Un Désastre Durable

Sir W. Muir écrit dans son "Annals of the Early Caliphate": «Le choix fait par 'Abdul-Rahmân posa les germes du désastre de l'Islam en général, et du Califat en particulier. Il conduisit à des dissensions qui plongèrent le monde musulman dans un bain de sang durant de longues années, menacèrent l'existence même de la Foi, et continuent jusqu'à nos jours à faire vivre les croyants dans un schisme désespérant et amer».

L'Inauguration du Califat de 'Othmân et son Premier Discours

C'est le 3, le 4 ou le 5(69) Moharram 24 H. (Novembre 644 ap. J. -C.) que le Califat de 'Othmân fut inauguré. Le vendredi suivant cette inauguration, il monta sur la chaire pour prononcer son discours inaugural devant le public. Mais il trouvait difficilement ses mots. Aussi s'écria-t-il: «Ô gens! Le premier essai est une tâche difficile, mais, après aujourd'hui, il y a encore d'autres jours, et si je suis toujours vivant, le discours vous sera livré après l'habitude, car nous n'avons jamais été prêcheurs et c'est Dieu qui nous apprendra». ("Ibn Sa'd") ("History of Califat", p. 169, trad. ang. de M. Jarret de "Târîkh al-Kholifâ" d'al-Suyûtî)

La Première Cour de Justice de 'Othmân

A peine entré en fonctions, 'Othmân se vit confronté à une affaire complexe dans laquelle il avait à prendre une décision contre le fils de 'Omar, son prédécesseur au Califat. L'affaire en question était la suivante:

'Obaydullâh, le fils de 'Omar, avait appris de 'Abdul-Rahmân, fils d'Abû Bakr, que la veille de l'assassinat de 'Omar il avait vu Abû Lu'lu', l'assassin de 'Omar, discuter en privé avec le Prince persan, Hormûzan et un esclave chrétien, nommé Jofina, et que surpris par sa présence, ils s'étaient séparés précipitamment, laissant tomber dans leur hâte un poignard à double lame avec le manche au milieu.

La description du poignard correspondait à celui avec lequel fut blessé 'Omar. Ayant entendu ce récit, 'Obaydullâh avait estimé qu'il y avait donc eu une conspiration. Rendu furieux par cette idée, il avait dégainé son épée et couru pour venger son père. Une fois tombé sur Hormûzan, il l'avait tué. Puis se dirigeant vers le lieu où se trouvait l'esclave, Jofina, il l'avait tué également. Et enfin il avait tué la fille d'Abû Lu'lu' également. Il avait fini par être arrêté par Sa'd Ibn Abî Waqqâç et mis en prison, en attendant la fin du conclave qui était alors en délibération.

Le lendemain, après l'inauguration du Califat de 'Othmân, Sa'd avait amené 'Obaydullâh à 'Othmân pour le punir conformément à la Loi pour l'assassinat d'un Croyant, car Hormuzân professait la foi musulmane, recevait une allocation de deux mille dirhams de la Trésorerie, et était sous la protection de 'Abbâs, l'oncle du Prophète. Ainsi, 'Othmân fut devant un dilemme: l'obligation de respecter la lettre de la Loi et sa répugnance à sanctionner le meurtre du père ('Omar) par l'exécution du fils ('Obaydullâh). Il n'y avait pas la moindre preuve, ni même aucune présomption contre le Prince persan. Convoquant un conseil, 'Othmân demanda aux membres leurs avis sur l'affaire.

'Alî et plusieurs autres déclarèrent que la Loi devait être appliquée et le coupable exécuté. D'autres dirent qu'ils étaient choqués à l'idée de voir condamner à mort aujourd'hui le fils du Commandeur des Croyants qui avait été assassiné lui-même peu de temps auparavant. A la fin, et au grand soulagement de 'Othmân, 'Amr Ibn al-'Âç recourut à un stratagème et suggéra qu'étant donné que l'acte de 'Obaydullâh avait eu lieu pendant l'interrègne situé entre le Califat de 'Omar et celui de 'Othmân, il n'entrait dans la compétence d'aucun d'entre eux. 'Othmân se mit ainsi avec bonheur à l'abri des ergoteurs et ordonna de relâcher 'Obaydullâh.

Il voulait dédommager le meurtre par une somme d'argent tirée du Trésor public, mais 'Alî protesta. 'Othmân paya alors la somme de sa propre poche.(70) 'Obaydullâh s'enfuit et resta impuni, et le meurtre de Hormuzân, l'ex-somptueux Prince persan ne fut pas vengé. Un sentiment de malaise s'empara de certains et les gens dirent que le Calife déviait déjà la Loi. Ziyâd Ibn Lobid, un poète de Médine satirisa à la fois le meurtrier et le Calife qui l'avait acquitté, par un vers mordant. Mais on le réduisit au silence et l'affaire fut classée.

Au troisième jour de son Califat (Moharram 24 de l'Hégire), 'Othmân évinça al-Moghîrah Ibn Cho'bah du gouvernement de Kûfa et nomma à sa place Sa'd Ibn Abî Waqqâç ("Rawdhat al-Ahbâb").

L'Année de l'Hémorragie

En cette année (24 H.) les gens assistèrent à l'apparition d'une maladie dont les victimes souffraient de saignements de nez. De là cette appellation de "l'année de l'hémorragie" (Ibid).

'Othmân lui-même fut atteint par cette maladie qui l'empêcha même d'aller au Pèlerinage du Hajj et qui l'obligea à envoyer une autre personne à sa place. (Al-Suyûtî, trad. ang. de M. Jarret, op. cit., p. 159)

Il est à noter ici que selon un hadith cité par Ibn Hajar dans son "Tahrîr al-Tinân", p. 141, le Prophète avait prédit: «L'un des oppresseurs, issu des Omayyades, sera atteint d'une maladie qui le fera saigner du nez».(71)

La Nomination de Walîd comme Gouverneur de Kûfa

En l'an 25 H. 'Othmân nomma son frère utérin, Walîd B. 'Oqbah B. Mo'ayt, Gouverneur de Kûfa, en destituant son prédécesseur Sa'd B. Abî Waqqâç. Walîd était un alcoolique, un débauché notoire et un homme célèbre pour ses scandales.(72) Son père 'Oqbah avait été fait prisonnier lors de la bataille de Badr, et alors qu'on allait l'exécuter, il dit avec désespoir: «Qui prendra en charge mes enfants?», ce à quoi le Prophète répondit: «Le feu de l'Enfer». Walîd était l'un de ces enfants. Le Calife se fit la mauvaise réputation de favoritisme envers ses proches parents sans mérites.

L'Extension des Limites de la Ka'bah

En l'an 26 H., lors du pèlerinage de la Mecque, 'Othmân, désireux de procéder à l'extension de l'enclos de la Ka'bah, ordonna l'acquisition des maisons contiguës aux murs de bornage existants de l'édifice. Quelques propriétaires refusèrent de céder leurs maisons, et 'Othmân donna l'ordre de les acquérir de force. Lesdits propriétaires se rendirent alors à Médine pour protester auprès du Calife contre cette acquisition forcée. Ils furent arrêtés et emprisonnés, mais relâchés par la suite sur la recommandation de 'Abdullâh B. Khâlid B. Osayd ("Ibn Athîr").

La Nomination de 'Abdullâh B. Abî Sarh, Gouverneur d'Egypte

La même année, 'Othmân démit 'Amr B. Al-'Âç, le conquérant de l'Egypte, de ses fonctions de Gouverneur d'Egypte pour nommer à sa place son propre frère de lait, 'Abdullâh B. Abî Sarh.(73) Il s'agit de ce même 'Abdullâh à qui avait fait allusion le verset 93 de la Sourate al-An'âm. 'Amr retourna à Médine pour y séjourner, tout comme l'avait fait l'ex-Gouverneur de Kûfa, Sa'd B. Abî Waqqâç. Ces deux hommes s'appliquèrent à critiquer l'action publique et privée du Calife. Et (selon "Habîb al-Sayyâr") l'opposition au Calife atteignit un tel degré que 'Amr, qui était marié à une sur de 'Othmân, se sépara d'elle. Désormais toutes les bouches étaient pleines d'accusations contre 'Othmân, à qui on reprochait son népotisme poussé à l'extrême.

Des Cadeaux Faramineux

En cette année, et l'année suivante (c'est-à-dire 26-27), les conquêtes musulmanes s'étendirent en Afrique de l'Egypte à l'est au Maroc à l'ouest, en passant par presque toute la côte, soit Tripoli, Tunis, l'Algérie et le Maroc. Les conquérants obtinrent d'immenses butins de guerre dont le cinquième fut envoyé au Calife pour être déposé dans le Trésor public et destiné aux pauvres. 'Othmân offrit la totalité de ces biens, y compris la part qui revenait à la famille du Prophète,(74) à son secrétaire Marwân. Le montant de ce cadeau était de cinq cent mille dinars.(75)

Or, il est à noter à propos de Marwân, que son père Hakam B. al-'Âç avait été banni à vie de Médine par le Prophète et que pour cette raison il n'avait pas été rappelé par les prédécesseurs de 'Othmân, en l'occurrence Abû Bakr et 'Omar. Mais Hakam et Marwân étaient des proches parents de 'Othmân, le premier étant son oncle et le second son cousin. Pour cette raison il les fit revenir et se rétablir tous les deux à Médine.(76)

Il maria sa fille à Marwân(77) et le nomma son propre Secrétaire. Outre le cadeau du butin de guerre mentionné plus haut, il lui céda Fadak(78) (la propriété réclamée par Fâtimah) qui resta en sa possession et en la possession de ses descendants jusqu'à l'époque où 'Omar Ibn 'Abdul-'Azîz (au deuxième siècle de l'Hégire) la remit à ses propriétaires légitimes, les descendants de Fâtimah.

'Othmân prodigua des cadeaux somptueux à ses proches et parasites. Par exemple, une fois il offrit cent mille dinars à al-Hakam. Il accorda à son cousin Hârith B. al-Hakam, qui était marié à sa fille, le droit de prélever la taxe sur les ventes (un dixième du montant de la vente) effectuées à Médine.(79) Or, ce revenu avait été destiné aux pauvres par le Prophète. Trois cent mille dinars furent alloués à 'Abdullâh B. Khâlid B. Osayd, un parasite, fils du cousin du père de 'Othmân. De même, 'Othmân donna cent mille dinars à son frère de lait 'Abdullâh B. Abî Sarh, l'apostat, qu'il avait nommé Gouverneur d'Egypte.

La Nomination de 'Abdullâh B. 'Âmir comme Gouverneur de Basrah

En l'an 28 H., le Calife destina Abû Mûsâ al-Ach'arî de sa fonction à la tête du gouvernement de Basrah, et nomma à sa place son propre cousin,(80) 'Abdullâh B. 'Âmir, un jeune homme de vingt-cinq ans.

La même année, 'Othmân se maria avec une dame chrétienne, Naela. II construisit un palais pour elle à Médine. C'est cette année-là que Chypre et Rhodes furent pris.

Révolte en Perse

En l'an 29 de l'Hégire, une révolte éclata en Perse. Astakhar, Isfahân et Chirâz durent être reconquis.

Une Décision Brutale et Injuste

Durant la même année, une femme qui venait de donner naissance à un enfant après seulement six mois de mariage fut présentée devant le Calife pour être jugée sur des présomptions d'adultère.(81) 'Othmân ordonna qu'elle fût lapidée jusqu'à la mort. Elle fut emmenée pour subir la sentence.

Entre-temps 'Alî fut informé de l'affaire. Il s'entretint tout de suite avec 'Othmân pour lui expliquer que selon la Loi du Seigneur, la durée minimale d'une grossesse est de six mois, et que par conséquent aucune femme qui accouche après ce délai ne doit être suspectée d'adultère, à moins qu'il ait des preuves contre elle.

'Othmân eut honte de son jugement dur et injuste, et il dépêcha des hommes pour empêcher son exécution. Mais une fois les messagers arrivés sur le lieu de l'exécution, ils constatèrent que celle-ci avait déjà eut lieu.

Retour aux Coutumes Païennes

En l'an 29 H. toujours, alors que 'Othmân accomplissait le pèlerinage de la Mecque, il y introduisit de nombreuses innovations, dont celle qui consistait à poursuivre la pratique des païens en dressant une tente spacieuse dans la plaine de Minâ, sous laquelle il distribua des provisions diverses aux pèlerins, et ce, bien que le Prophète eût soigneusement aboli cette coutume, en tant que vestige du paganisme.(82)

Des Actions Contraires aux Enseignements et aux Pratiques du Prophète

Le Prophète et ses deux premiers successeurs, Abû Bakr et 'Omar - et même 'Othmân lui-même, à Minâ et à 'Arafât réduisaient à deux Rak'ah toutes les prières de quatre Rak'ah.(83) Mais cette fois-ci (Pèlerinage de 29 H.), 'Othmân n'écourta pas ses prières. Ce comportement contraire aux enseignements et aux pratiques de la Foi suscita l'indignation des Musulmans en général et des éminents Compagnons du Prophète en particulier et fut très préjudiciable au Calife.

La Compilation du Coran en 30 H.

«Des différends éclatèrent à propos de la récitation du texte sacré du Coran dans de vastes provinces de l'Empire musulman: Basrah suivit la lecture d'Abû Mûsâ al-Ach'arî, alors que Kûfa adopta celle d'Abû Mas'ûd, son chancelier et le texte de Himç était différent de celui de Damas. Hothayfah exhorta 'Othmân à restaurer l'unité de la Parole Divine. Le Calife demanda qu'on rassemblât des échantillons des manuscrits en usage dans les différentes régions de l'empire, puis il désigna un Conseil pour collecter ces copies et les comparer avec les originaux sacrés gardés par Hafçah. Sous le contrôle de ce Conseil, les variations furent réconciliées pour en sortir un exemplaire faisant autorité. Des copies de cet exemplaire furent déposées à la Mecque, Médine, Kûfa et Damas. Et à partir de ces copies on multiplia des exemplaires conformes qui furent envoyés à travers l'empire. Tous les précédents manuscrits furent retirés pour être brûlés. Le texte standard devint le seul texte en usage. A Kûfa, Ibn Mas'ûd, qui vantait sa récitation parfaite, faisant autorité et aussi pure que si elle sortait des lèvres du Prophète, fut très mécontent de cette action. L'accusation de sacrilège porté contre 'Othmân et dû au fait d'avoir brûlé les précédentes copies du Texte Sacré commença à circuler parmi les citoyens factieux. Bientôt les accusations contre le Calife se répandirent à l'étranger et furent reprises avec zèle par les ennemis de 'Othmân». ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir, p. 307)

La Déposition de Walîd et la Nomination de Sa'îd

Walîd, le Gouverneur de Kûfa, conduisit un jour la prière du matin en assemblée en faisant quatre Rak'ah au lieu des deux Rak'ah réglementaires prescrites. Et pour cause! Il était en état d'ébriété.(84)

L'assemblée, qui comprenait un bon nombre de personnes pieuses, telles qu'Ibn Mas'ûd, était encore courroucée et sous le choc de cette violation flagrante de la prescription divine, lorsque Walîd, terminant la quatrième Rak'ah, s'écria à l'adresse des priants: «Quel beau matin! J'aimerais bien prolonger encore la prière, si vous êtes d'accord». Or, déjà des plaintes répétées étaient parvenues au Calife contre Walîd, à cause de sa débauche, mais souvent rejetées.

'Othmân était désormais accusé de ne pas écouter les griefs des plaignants et de favoriser un tel scélérat. Les gens réussirent par hasard à ôter la Chevalière de la main du Gouverneur alors qu'il était encore insensible sous l'effet de l'alcool, pour la remettre, à Médine au Calife comme, preuve du péché commis. Et malgré cela, le Calife se montrait hésitant et ne se décidait pas à infliger la peine requise contre le Gouverneur, son cousin utérin, ce qui lui valut l'accusation d'ignorer la Loi. Toutefois, à la fin 'Othmân accepta de se rendre à l'évidence et de démettre le Gouverneur de ses fonctions. Le Calife nomma à sa place, Sa'îd B. al-'Âç, un cousin.

Les Menaces de 'Othmân à l'Adresse du Peuple. 'Ammâr, maltraité

Ce qu'on reprochait le plus à 'Othmân, c'était les cadeaux faramineux qu'il avait offerts, au détriment du Trésor Public, à ses proches et à ses parasites, qui avaient été haïs et abhorrés par le Prophète.

Prenons-en quelques exemples. 'Othmân offrit cent mille dinars à al-Hakam, quatre cent mille à 'Abdullâh B. Abî Sarh, cinq cent mille à Marwân.(85) On commença à murmurer un peu partout contre cette attitude, et la grogne allait chaque jour grandissant, et les critiques devenaient de plus en plus virulentes. Sa conduite aussi bien privée que publique était scrutée. «A la fin, 'Othmân dit à ses détracteurs lors d'une réunion publique que l'argent qui se trouvait dans la Trésorerie était sacré et appartenait à Dieu, et qu'il allait (étant le successeur du Prophète) en disposer à sa guise malgré eux. Il proféra des menaces, lança des anathèmes contre tous ceux qui censuraient et critiquaient ce qu'il disait».(86)

Là, 'Ammâr B. Yâcir, l'un des premiers Musulmans, dont le Prophète lui-même avait dit qu'il était rempli de Foi de la pointe de la tête à la plante des pieds, exprima audacieusement sa désapprobation et se mit à reprocher à 'Othmân sa propension invétérée à ignorer l'intérêt public, et à l'accuser de faire renaître les coutumes païennes, abolies par le Prophète, au mépris total de la tradition sacrée instaurée par le Fondateur de l'Islam. 'Othmân n'hésita pas à ordonner que fût fouetté ce Compagnon courageux, et l'un des Omayyades, parent du Calife, se jeta sur le vénérable 'Ammâr, à qui 'Othmân lui-même donna un coup de pied, le jetant par terre.(87) Puis il fut battu jusqu'à l'évanouissement.

Les Banû Makhzûm, les descendants de l'oncle de 'Ammâr, ayant appris ce qui s'était passé, ramenèrent ce dernier et jurèrent que s'il mourait des suites des coups reçus, ils se vengeraient sur 'Othmân lui-même.

L'écho de cet outrage à la personne du Compagnon favori du Prophète fut propagé à travers le territoire de l'Empire musulman et contribua largement à soulever un mécontentement général.

Changement dans le Caractère National des Arabes

La conquête de la Perse, de la Syrie et de l'Egypte produisit un grand effet sur le caractère et les habitudes des très simples Arabes. Le Luxe permanent et la douce sensualité des magnifiques cités royales des pays conquis sapèrent la rude simplicité des habitants des déserts arabes. Les splendides palais, les foules d'esclaves, les multitudes de chevaux, de chameaux, le menu et gros bétail, une abondance de vêtements coûteux, la chère somptueuse, des parties de divertissements et de sports futiles devinrent désormais à la mode à travers l'Empire.

Par exemple, 'Othmân avait construit pour lui-même un palais, un bâtiment imposant, avec des colonnes en marbre, de grands portails et des jardins à Médine. Il avait construit six autres palais dont un pour Nâela, sa femme, et un pour chacune de ses filles. Il avait d'innombrables esclaves, des milliers de chevaux, de chameaux et de têtes de bétail. Ses propriétés à Wâdî al-Qorâ, à Honayn, étaient évaluées à plus de cent mille dinars. On dit qu'il avait amassé d'immenses trésors. A sa mort, cent cinquante mille dinars et un million de dirhams en pièces se trouvaient dans son trésor.

Zobayr avait construit des palais à Kûfa, à Fostat, à Alexandrie et dans la plupart des grandes villes de l'empire. Celui de Basrah existera jusqu'au quatrième siècle. Ses propriétés foncières en Irak lui rapportaient mille pièces d'or par jour. Il avait acquis pas moins de mille chevaux et de nombreux esclaves. Talha avait acquis des palais à Kûfa, à Médine, etc... Sa rente journalière en Irak et à Nahiya Sarah se montait à plus de deux mille dinars. 'Abdul-Rahmân avait mille chameaux, dix mille moutons et cent chevaux. Il laissa derrière lui une fortune évaluée à trois ou quatre mille dinars. Zayd, quant à lui, laissa comme héritage une grande quantité de lingots d'or et d'argent, et une propriété foncière évaluée à dix mille dinars. Mu'âwiyeh, en Syrie, dépassa tous les autres par la pompe et l'éclat de ses richesses.(88)

Le Bannissement d'Abû Thar al-Ghifârî

Abû Thar al-Ghifâri, un vénérable Compagnon du Prophète, et un ascète dans son train de vie, qui vivait en Syrie, fulminait contre l'émergence des riches et de l'extravagance, deux maux qui étaient à l'opposé de la simplicité du Prophète et qui, faisant irruption comme un torrent, ne cessaient de corrompre les gens. Cet ascète fut irrité par la pompe et la vanité qui sévissaient tant autour de lui, et il prêchait la repentante aux habitants et rappelait aux dilapidateurs ce qui les attendait: «Annonce un Châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l'or et l'argent (...) le Jour où ces métaux seront portés d'incandescence dans le Feu de la Géhenne et qu'ils serviront à marquer leurs fronts, leurs flancs et leur dos». (Sourate al-Tawbah, 9: 34-35). Il s'élevait contre l'invasion de la débauche, de la consommation de l'alcool, et des pratiques interdites de certains divertissements, musique et jeux de hasard. La foule s'attroupait pour l'écouter.

Mécontent des troubles que provoquaient ces diatribes dans les esprits, Mu'âwiyeh écrivit au Calife pour dénoncer Abû Thar.(89) 'Othmân donna l'ordre de le bannir tout de suite à Médine.(90) Mu'âwiyeh, en accord avec le Calife, ordonna qu'on amenât Abû Thar à Médine sur un chameau grincheux dessellé et conduit par un chamelier rude et brutal. Ainsi, Abû Thar qui était un vieillard aux cheveux et aux poils blancs de la tête aux pieds, grand, maigre et décharné, arriva à Médine les jambes meurtries et sanguinolentes, et souffrant de douleurs dans toute son ossature. Il fut reçu par le Calife chaleureusement.

Mais Abû Thar dit furieusement à ce dernier:(91) «J'ai entendu le Prophète dire: "Lorsque la postérité d'Abul-'Âç sera au nombre de trente, elle fera siennes les richesses du Seigneur et traitera le peuple de Dieu comme s'il était ses propres serviteurs et esclaves. Elle déviera du droit chemin. Puis le peuple sera libéré d'elle par le Seigneur"». 'Othmân fut très irrité par ce qu'il avait dit et le proscrit par la suite à Rabadha, un endroit sauvage dans le désert de Najd, où il mourra deux ans après dans la pénurie et l'abandon.

Abû Thar avait été l'une des quatre personnes(92) dont l'amour avait été ordonné aux gens par le Prophète qui avait déclaré à leur propos qu'elles étaient aimées de Dieu. Il avait été traité en ami par le Prophète. Lorsqu'il sentit que sa fin approchait, l'ermite demanda à sa fille de tuer un chevreau et de le préparer pour un groupe de voyageurs qui, dit-il, passeraient bientôt par là pour l'enterrer. Puis une fois que sa fille lui eut fait tourner la face vers la Ka'bah, il expira tranquillement. Bientôt le groupe attendu arriva. Il comprenait entre autres Mâlik al-Achtar de Kûfa, (et selon certains, Ibn Mas'ûd) qui l'enterra dans le lieu où il était mort, en se lamentant sur lui.(93)

Le récit touchant du rude traitement qui avait été réservé au prêcheur de la droiture sortait de toutes les bouches comme une plainte contre le Calife.(94)

Quelques jours après la mort d'Ibn Mas'ûd, qui avait été lui aussi maltraité par 'Othmân qui lui avait coupé son allocation à cause de son refus de céder son manuscrit du Coran pour qu'il soit brûlé, rendit encore plus pathétique le récit du drame d'Abû Thar.(95)

La Perte de la Chevalière de 'Othmân

La septième année de son Califat, un incident de mauvais augure survint à 'Othmân. Celui-ci perdit sa chevalière en la laissant tomber accidentellement dans le puits d'Aris dans la banlieue de Médine. C'était une bague en argent sur laquelle il y avait l'inscription: "Mohammad, le Messager de Dieu". Elle appartenait originellement au Prophète, qui l'avait fait faire en l'an 6 H. pour signer les lettres qu'il envoyait aux cours étrangères. Après sa mort, la bague avait été portée et utilisée par Abû Bakr et 'Omar comme symbole de Commandement. 'Othmân aussi l'utilisa de la même façon, et sa perte fut considérée comme ayant une signification sinistre. Tous les efforts déployés pour retrouver la précieuse relique furent vains. Ce mauvais présage pesait lourd sur l'esprit de 'Othmâne, bien que la bague eût été remplacée par une autre, du même modèle.

La Fin de l'Empereur Perse et de son Empire

En l'an 31 H., Yezdjird, l'Empereur perse, qui fuyait d'une forteresse à une autre pour échapper à la poursuite des Musulmans, fut tué à Merv par un propriétaire de moulin chez qu'il avait cherché refuge. Le Gouvernement perse prit fin avec son dernier monarque, et tous les territoires lui appartenant tombèrent finalement sous le contrôle de l'Islam

Emeute à Basrah

En l'an 32 H. une émeute éclata à Basrah, mais elle fut rapidement et momentanément étouffée par Ibn 'Âmir, le Gouverneur de cette ville.

Révolte à Kûfa

Vers l'an 33 H., une révolte eut lieu à Kûfa. Elle avait pour cause principale la tyrannie du Gouvernement, Sa'îd B. al-'Âç, un cousin de 'Othmân. Il avait suscité en général la haine des principaux citoyens, mais depuis qu'il avait offensé tout particulièrement Mâlik al-Achtar qui était un chef notoire et le favori des Kûfites, ceux-ci se réunissaient chaque jour chez Mâlik al-Achtar pour critiquer l'action publique et privée du Gouverneur, saisissant toutes les occasions pour afficher leur mépris non seulement de l'administration de Sa'îd, mais aussi du Calife.

Un jour, Sa'îd envoya un officier pour disperser l'une de ces réunions, mais les participants se précipitèrent sur lui et le frappèrent jusqu'à ce qu'il perdit conscience. Sa'îd se plaignit auprès du Calife des machinations des chefs actifs. 'Othmân ordonna que vingt d'entre eux fussent expulsés en Syrie afin d'y être étroitement surveillés par Mu'âwiyeh.

Ainsi, Mâlik al-Achtar, Thabit B. Qays, 'Âmir B. Qays, Kumayl B. Ziyâd, Jondab B. Ka'b, Zayd B. Sohan, 'Orwah B. al-Jo'd, So'so'ah B. Sohan, 'Omay B. Sabi, 'Amr B. al-Homaq et dix autres furent-ils bannis en Syrie.

Mu'âwiyeh les logea dans l'Eglise de Saint Mary et, compte tenu de leurs rangs et positions, s'efforça de les réconcilier par la douceur, mais ils ne cessèrent jamais d'injurier la famille Omayyade en général et le Calife en particulier. Un jour, au cours d'une vive discussion sur ce sujet avec Mu'âwiyeh, ils l'attaquèrent et le saisirent par la barbe.(96) Mu'âwiyeh se contenta de crier: «Attention! Vous n'êtes pas à Kûfa! Si jamais les Syriens apprenaient vos insultes, par le Ciel, je ne serais pas capable de les empêcher de vous mettre en pièces». Mais Mu'âwiyeh ayant désespéré de les pacifier, écrivit à 'Othmân tout à leur sujet.

Le Calife lui donna pur instructions de transférer ses hôtes incommodes à 'Abdul-Rahmân fils de Khâlid B. al-Walîd, qui était le Gouverneur de Himç et dont on prévoyait, d'après ses manières rudes, de les traiter comme ils le mériteraient. Lorsqu'ils arrivèrent à Himç, 'Abdul-Rahmân ne leur accorda aucune audience pendant un mois. Finalement il les reçut très sèchement, et il les insultait chaque fois qu'ils paraissaient devant lui, les faisant poursuivre par son cheval et ne leur adressant la parole que lorsqu'il descendait du cheval. De cette façon, il put les soumettre rapidement et à la longue, il leur permit de retoumer à Kûfa. Mais Mâlik continua à résider à Himç jusqu'à ce qu'il ait appris que Sa'îd était absent de Kûfa et qu'il se trouvait à Médine.

Le Retour de Mâlik à Kûfa; Abû Mûsâ Al-Ach'arî, Nommé Gouverneur

Mâlik al-Achtar réapparut à Kûfa en l'an 34 H., pendant l'absence de Sa'îd, le Gouverneur, et il reprit sa place à la tête des opposants Kûfites au régime. Lorsque Sa'îd revint à Kûfa, il constata que sa route était barrée par les habitants de la ville, qui s'étaient rassemblés en grand nombre sur les remparts pour l'intercepter au passage. Alarmé par leur attitude hostile, il rebroussa chemin pour regagner Médine. Le Calife pour faire de nécessité vertu, accéda au désir des Kûfites de remplacer Sa'îd par Abû Mûsâ al-Ach'arî.

Les Gens Prennent Conscience de la Faiblesse de 'Othmân

Bien que 'Othmân eût déjà perdu l'estime du peuple comme en témoignent les illustrations ci-après, l'erreur qu'il commit en cédant par faiblesse aux rebelles fut encore plus fatale à son gouvernement. Alors que les gens autour de lui le regardaient avec mépris, ceux qui se trouvaient dans les provinces lointaines de l'empire et qui souffraient de la sévérité et de la tyrannie des gouverneurs despotiques, constatant la faiblesse de 'Othmân, s'enhardirent jusqu'à élever la voix pour appeler à un soulèvement. Des lettres séditieuses s'échangeaient désormais librement, et des messages partaient même de Médine vers les différentes provinces, professant que l'épée serait vite plus nécessaire, ici même, à l'intérieur, que dans les territoires étrangers.(97)

Des Illustrations des Agissements Outrageants de 'Othman

Sa'îd B. al-'Âç, le Gouverneur de Kûfa, étant en colère contre Hichâm B. 'Otbah, un neveu de Sa'd B. Abî Waqqâç, brûla la maison de Hichâm à Kûfa et la réduisit en cendres. Sa'd B. Abî Waqqâç, un des premiers Compagnons du Prophète, l'ex-Gouverneur de Kûfa et actuellement un citoyen notable de Médine, vint voir 'Othmân et lui demanda de punir en représailles Sa'îd et d'indemniser la victime. Il attendit quelque temps, mais constatant que le Calife ne faisait rien pour satisfaire à sa demande, Sa'd, soutenu par 'Âyechah, brûla la maison de Sa'îd à Médine, et le Calife ne put entreprendre aucune mesure contre lui.(98)

«'Abdul-Rahmân B. 'Awf, qui n'avait pas oublié sa part de responsabilité dans l'élection de 'Othmân, était lui-même mécontent des agissements de ce dernier, et on lui attribue la première dénonciation de l'irrespect de la Loi affiché par le Calife. Un beau chameau faisant partie de la Zakât d'une tribu bédouine fut offert comme une rareté par le Calife à l'un de ses proches parents. 'Abdul-Rahmân, scandalisé par le détournement des biens religieux destinés aux pauvres, mit la main sur l'animal, l'égorgea et en distribua la viande entre les gens. La révérence personnelle attachée jadis au successeur du Prophète de Dieu laissa la place désormais au manque d'égards et à l'irrespect».

«Même dans les rues, 'Othmân était accueilli par des cris lui réclamant de déposer Ibn 'Âmir et 'Abdullâh Ibn Abî Sarh, l'impie, et de s'écarter de Marwân, son principal conseiller et confident».

«'Amr (B. al-'Âç), qui était devenu un mécontent notoire depuis sa déposition, est présenté comme parlant à 'Othmân, et bien en face, outrageusement et 'Othmân est présenté comme lui rendant la monnaie de sa pièce en le traitant de pou dans ses vêtements».

La Liste des Charges contre 'Othmân

Il ne serait pas déplacé de citer ici, du long chapitre des charges contre 'Othmân, une liste des reproches plus marquants du grand public.(99)

1- D'avoir fait revivre certaines coutumes que le Prophète avait pris soin d'abolir.

2- D'avoir violé les enseignements et les pratiques du Prophète en accomplissant les prières de Mina à 'Arafât.

3- D'avoir agi en violation des précédents d'Abû Bakr et de 'Omar en s'asseyant sur la marche supérieure de la chaire place que seul le Prophète avait l'habitude d'occuper.

4- Le fait d'avoir réhabilité et fait revenir al-Hakam et Marwân qui avaient été bannis par le Prophète. ("Abul-Fidâ'")

5- D'avoir commis le sacrilège de brûler les manuscrits sacrés du Coran.

6- D'avoir offert à ses proches des cadeaux faramineux, soutirés des biens religieux destinés aux pauvres.

7- D'avoir démis de leurs fonctions de vénérables Compagnons du Prophète pour mettre à leur place ses propres proches impies.

8- D'avoir maltraité 'Ammâr B. Yâcir, un vénérable Compagnon du Prophète.

9- D'avoir maltraité et banni le pieux Abû Thar, le Compagnon favori du Prophète, dans un endroit désert où il mourut dans le besoin, son allocation ayant été supprimée.

10- D'avoir maltraité 'Abdullâh B. Mas'ûd et d'avoir coupé son allocation.

11- D'avoir banni de Kûfa, Mâlik al-Achtar et Ka'b.

12- D'avoir banni 'Obaydah B. Samit pour avoir déchiré l'outre à vin apportée à Mu'âwiyeh. ("Târîkh al-Khamîs"; "Al-Imâmah wal Siyâsah")

13- D'avoir accordé à ses proches l'utilisation exclusive de l'eau de pluie rassemblée dans des réservoirs pour l'usage commun. (Ibid.)

14- D'avoir réservé les terres pastorales pour l'usage exclusif de ses propres bêtes. (Ibid.)

15- D'avoir restreint l'exclusivité des Mers à ses propres vaisseaux de commerce. (Ibid.)

16- D'avoir dénigré 'Abdul-Rahmân B. 'Awf comme un hypocrite. Les gens disaient que si celui-ci était un hypocrite, son choix de 'Othmân comme Calife avait donc été illégal, ou bien s'il était dénigré par malveillance par 'Othmân, dans ce cas-là, ce demier ne méritait pas le Califat. (Ibid.)

Des Voix Menaçantes d'Avertissement

Lorsque Mâlik al-Achtar avait été banni avec les autres notables de Kûfa, Ka'b B. 'Abdah, un homme célèbre pour sa piété, écrivit de Kûfa à 'Othmân une lettre de protestation contre le bannissement et le mit en garde contre les dangers imminents que représentait la tyrannie de Sa'îd.

En recevant le message 'Othmân se mit en colère et demanda qu'on emprisonnât ou frappât impitoyablement le messager, mais sur intervention de 'Alî, il lui permit finalement de retoumer sans être puni. Cependant 'Othmân écrivit à Sa'îd pour faire fouetter Ka'b et le punir. Sur ce point Talha et al-Zubayr firent des remontrances à 'Othmân et l'avertirent que sa mauvaise administration aboutirait à une explosion pareille à un volcan de feu qui l'engloutirait. Rendu sensible à cet avertissement, il écrivit de nouveau à Sa'îd pour lui demander de faire revenir Ka'b de l'exil.(100)

Entre-temps, des messages affluèrent de toutes les provinces vers Médine pour demander aux notables de la ville les moyens de se débarrasser de l'oppression et de la cruauté auxquelles les gouverneurs despotiques les avaient soumis. Mû par ces appels au secours, 'Alî se rendit chez 'Othmân et dit:

«Les gens se plaignent de tes gouverneurs et sont venus réclamer une réforme, et ils te tiennent pour responsable des agissements de tes gouverneurs. Ils te reprochent de ne pas écouter leurs griefs réitérés. Prends donc garde à la trahison, sinon elle tempêtera comme les vagues furieuses de la mer. Crains Dieu et rends-leur justice, afin qu'ils retournent satisfaits».

'Othmân répondit: «J'ai fait de mon mieux. Concernant les gouverneurs, ne concèdes-tu pas que mes gouverneurs ne sont autres que Moghîrah B. Cho'bah qui avait été nommé par 'Omar comme gouverneur de Basrah et déposé par la suite pour avoir été accusé d'adultère, avant d'être nommé à nouveau par le même 'Omar gouverneur de Kûfa? Et Mu'âwiyeh aussi a été choisi par 'Omar! Je n'ai fait que le nommer Commandant principal de la Syrie».

«Oui, répondit 'Alî, mais 'Omar avait le contrôle total de ses fonctionnaires. Ils obéissaient à ses ordres, et lorsqu'ils commettaient une faute, il les punissait, alors que tu les traites avec mollesse et que tu ne les sanctionnes pas en raison de tes liens de parenté avec eux. N'admets-tu pas que les serviteurs de 'Omar ne le craignaient pas autant que le craignait Mu'âwiyeh?» 'Othmân acquiesça.

'Alî continua: «Mais maintenant, il fait ce qui lui plaît en ton nom, et toi tu sais tout cela, sans lui demander des comptes». Ayant fait cette mise en garde au Calife, 'Alî repartit.(101)

Selon les termes de Sir W. Muir: «Etant donné que le message qu'avait apporté 'Alî provenait du peuple, 'Othmân se dirigea immédiatement vers la chaire où il appela la foule rassemblée là, à la prière à la mosquée. S'adressant aux gens, il leur reprocha de donner libre cours à leurs langues et de suivre des dirigeants méchants dont l'objectif était de noircir sa réputation, d'exagérer ses fautes et de taire ses vertus: "Vous me blâmez, s'écria-t-il, pour des choses que vous supportiez gentiment de 'Omar. Il vous piétinait, il vous battait avec son fouet et il abusait de vous. Et malgré cela vous acceptiez tout de lui avec patience: aussi bien ce que vous aimiez que ce que vous détestiez. J'ai été gentil avec vous, je vous ai tourné le dos, j'ai retenu ma langue de vous injurier et ma main de vous frapper. Et vous voilà qui vous soulevez contre moi". Puis après s'être appesanti sur la prospérité intérieure et extérieure de son règne, il conclut ainsi: "Abstenez-vous donc, je vous adjure, d'abuser de moi et de mes gouverneurs pour éviter d'allumer les flammes de la sédition et de la révolte à travers l'empire". Cet appel, dit-on, fut gâché par son cousin Marwân qui s'écria alors: "Si vous vous opposez au Calife, nous ferons appel à l'épée". "Silence!", cria 'Othmân à son visage. Marwân se tut et 'Othmân descendit de la chaire. La harangue n'eut pas un long effet. Le mécontentement s'étendit et les rassemblements contre le Calife se multiplièrent». ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir)

Conférence des Gouverneurs à Médine en 34 H. (655 ap. J. -C.)

 Il était de coutume que les gouverneurs des différentes provinces se rendent à la Cour Califale à Médine à leur retour du Pèlerinage de la Mecque. La saison du Pèlerinage de la onzième année du Califat de 'Othmân s'étant approchée 'Othmân promulgua un édit demandant aux citoyens qui avaient une raison ou une autre de se plaindre de leurs gouverneurs de se présenter à cette occasion afin qu'ils puissent s'exprimer en présence des gouverneurs mis en cause et que justice leur fût rendue. Après le Pèlerinage, les gouverneurs furent présents à la Cour du Calife, mais les plaignants n'osèrent pas demander justice en présence de leurs gouverneurs respectifs contre lesquels ils avaient des griefs. Le Calife discuta cependant de la situation avec les gouverneurs et leur demanda leur avis sur le meilleur moyen d'endiguer le mécontentement croissant. L'un de ces gouverneurs (Sa'îd) suggéra que l'on passât par l'épée les meneurs; un autre ('Abdullâh) proposa que ces derniers soient réduits au silence grâce à des cadeaux généreux; un troisième (Ibn 'Âmir) conseilla que l'on envoie quelques-uns des chefs des émeutiers dans des forces expéditionnaires afin de les détourner ainsi de leurs activités actuelles. La conférence fit long feu et n'aboutit à aucun accord. Rien ne fut fait pour mettre fin aux crises menaçantes, et le Calife donna aux gouverneurs l'autorisation de repartir en leur disant seulement qu'ils devaient user de tous les moyens pour contrôler la situation.

Les Prédictions de Ka'b al-Ahbar

Pendant son séjour à Médine, Mu'âwiyeh rencontra Ka'b al-Ahbar, un Juif converti et un célèbre diseur de bonne aventure.(102) Il lui demanda de prédire l'issue du mécontentement actuel. Ka'b lui dit: «La fin de 'Othmân est proche. C'est le mulet gris qui gagnera dans la longue course après beaucoup d'effusion de sang», c'est-à-dire Mu'âwiyeh lui-même, lequel depuis ce moment-là fixa résolument un il sur le Califat.(103)

Les Délégations demandent la Réforme et 'Othmân fait Preuve d'Inconstance

A leur retour à leurs sièges, les gouverneurs se montrèrent encore plus arrogants et plus cruels. Les opprimés quant à eux, se réunissant en secret, décidèrent d'envoyer leurs représentants une fois de plus à 'Othmân pour le prévenir, et se donnèrent un nouveau rendez-vous ici même au cas où leurs efforts en vue de faire entendre raison à 'Othmân n'aboutiraient pas - pour se diriger vers Médine et demander à 'Othmân, sous la menace de leurs forces combinées, d'abdiquer le Califat. Les délégations arrivèrent à Médine au mois de Rabî' I, 35 H. et présentèrent une longue liste de griefs, demandant la réparation des préjudices subis et, à défaut, l'abdication du Calife. Ils furent toutefois calmés par l'intercession de 'Alî et la promesse de réparations et des dons généreux de la Trésorerie.

Lorsqu'ils furent partis, Marwân, le mauvais génie de 'Othmân, reprocha à ce dernier d'avoir fait preuve de faiblesse par son arrangement et lui conseilla d'annoncer du haut de sa chaire que les délégations étant guidées par de faux motifs, ne pouvaient espérer obtenir grand chose et les délégué ne purent faire mieux que retourner chez eux désappointés. Othmân suivant aveuglément les conseils de son secrétaire, prononça le lendemain un sermon du haut de la chaire, rejetant les revendications des délégations.

'Amr Ibn 'Âç qui était présent dans l'assemblée protesta contre le discours en disant que les délégations n'étaient pas retournées de leur propre initiative, mais qu'on les avait fait partir avec le plus grand soin possible pour éviter une crise. Des murmures s'élevèrent contre le discours indélicat du Calife et 'Othmân lui demanda de présenter des excuses pour sa mauvaise conduite. Mécontent, 'Othmân échangea insolemment des mots durs avec 'Amr.

Mais, sur-le-champ, des voix s'élevèrent de tous les coins de la mosquée pour demander à 'Othmân de faire acte de contrition pour sa faute. Le Calife alarmé par l'attitude irrespectueuse de l'assemblée (laquelle, au lieu de s'adresser à lui par son titre "Amîr al-Mu'minîne" comme d'habitude, l'appela par son nom seul: 'Othmân), manifesta la repentante exigée; et descendant de la chaire, déconfit, il regagna sa maison.

En apprenant le contenu du discours de 'Othmân, 'Alî l'admonesta pour la futilité de sa conduite et lui conseilla de corriger la mauvaise image qu'il avait donnée de lui-même aux gens en exprimant son sincère regret pour ce qui s'était passé. 'Othmân s'exécuta, et pour prouver sa sincérité, il invita les gens qui désiraient parler librement avec lui à venir dans son palais.

Lorsque quelques hommes influents allèrent voir Othmân dans son palais, Marwân, là encore, fit des reproches au Calife, insinuant que le fils d'Abû Tâlib ('Alî) l'avait intelligemment induit en erreur et qu'en lui faisant avouer ses fautes, il atteignait son objectif de prouver les accusations portées contre le Calife. Il persuada facilement l'inconstant Calife de lui donner la permission de mettre les visiteurs à la porte, et Marwân parla à ces derniers sur un ton tellement brutal qu'il les rendit rapidement furieux.

Ils allèrent tous voir directement 'Alî pour lui raconter ce qui s'était passé. S'étant assuré des faits, 'Alî fut très indigné et déclara qu'il n'aurait plus rien à voir avec les affaires de 'Othmân.

Nâ'ilah (Naelah), la femme de 'Othmân, qui avait entendu la parole de Marwân et ressenti la profonde colère des visiteurs, prévint son mari contre la tempête qu'il était en train de provoquer contre lui-même, et obtint de lui une fois encore de manifester de l'amitié envers 'Alî qui seul, dit-elle, pourrait vraiment être l'intermédiaire auprès de ses opposants. Plusieurs petites délégations attendirent de la même façon la réforme promise par 'Othmân, mais celui-ci, sous l'influence renouvelée de Marwân, ne tint pas ses promesses.

Selon Major Price: «Le sénile Calife était souvent conseillé par 'Alî, mais l'influence maligne de son secrétaire Marwân intervenait perpétuellement pour l'empêcher de tirer avantage des bons conseils qu'il avait reçus. En fait, Marwân avait un grand ascendant sur 'Othmân et était l'esprit insinuateur et actif de son gouvernement et le mauvais génie de 'Othmân. II peut être justement considéré comme la principale cause de la ruine de 'Othmân».(104)

Des Délégations Menaçantes d'Egypte, de Kûfa et de Basrah

Les délégations dont il était question plus haut retournèrent à leurs bases, mais les délégués égyptiens(105) furent arrêtés dès leur arrivée par le Gouverneur qui en tua les dirigeants et emprisonna les autres. Enragés par cette injustice, six à sept cents Egyptiens, dont des notables tels que 'Abdul-Rahmân B. Adis, 'Amr B. Homaq, Kinânah B. Bochar, Sodan B. Ahmar sortirent de Fostat et se mirent en marche sous le commandement d'al-Ghâfiqî B. Harb. Muhammad, le fils d'Abû Bakr, était lui aussi avec eux. De même, quelque deux à trois cents hommes, incluant beaucoup de personnalités influentes, tels que Ziyâd B. Sohan, Ziyâd Ibn Naçr, Yazîd B. Qays, partirent de Kûfa sous le commandement de Mâlik al-Achtar. Basrah aussi envoya un contingent dirigé par Hurquç B. Zubayr et comptant autant d'hommes que ceux de Kûfa.

Sous prétexte du Pèlerinage de la Mecque, ils entreprirent leur voyage deux mois avant le Pèlerinage annuel et campèrent comme une armée dans des camps séparés, à une lieue de Médine, au mois de Chawwâl, 35 H. Les Egyptiens dressèrent leurs tentes à Thi-Marwa, les Kûfites à Al-A'was et les hommes de Basrah àThi-Khachab, endroits qui se trouvaient dans le proche voisinage de la ville.

Désespérés d'obtenir de 'Othmân toutes mesures de réparation et de réforme, ils prirent la résolution d'obliger le Calife, qui avait l'habitude de trahir ses promesses, à abdiquer et d'élire un autre à sa place. Ils envoyèrent un message au Calife lui demandant de choisir entre déposer leurs gouverneurs respectifs et de démissionner lui-même. Alarmé par cette attitude menaçante de la foule, 'Othmân envoya Moghîrah B. Cho'bah et 'Amr B. al-'Âç pour les persuader que toute suite à donner à leurs plaintes serait décidée conformément au Coran et à la Sunnah. Mais les contestataires repoussèrent les deux messagers en les traitant avec des mots vulgaires et grossiers. Consterné par ce résultat, et poussé par sa femme Naelah, 'Othmân fit appel une fois encore à 'Alî et le pria d'aller pacifier la foule rebelle.

'Alî consentit, à condition que 'Othmân fasse l'expiation de ses erreurs du haut de la chaire. Harassé et épouvanté, le Calife monta sur sa chaire et admit d'une voix brisée par les sanglots et les larmes, ses erreurs et implora le pardon de Dieu tout en exprimant sa repentance et son regret. Toute l'assistance fut émue et attendrie.

Le repentir public de 'Othmân et l'intervention de 'Alî, qui était révéré en raison de sa position de plus proche parent du Prophète et de ses qualités personnelles, produisirent l'effet escompté sur les insurgés.

La Nomination de Mohammad Ibn Abî Bakr pour Remplacer Ibn Abî Sarh en Egypte

Les Egyptiens insistèrent toutefois et dirent qu'ils n'accepteraient rien de moins que la déposition de 'Abdullâh Ibn Abî Sarh, le Gouverneur d'Egypte, et son remplacement par un homme de leur choix. 'Othmân céda et ils demandèrent que 'Alî fût le garant de l'exécution de l'engagement de 'Othmân. «Ils désignèrent à l'unanimité, Mohammad, le frère de 'Âyechah, qui avait été en fait utilisé comme boutefeu pour allumer cette insurrection par sa sur intrigante, dans le but de porter Talhah au Califat». ("Successors of Mohammad" de W. Irving)

Un document fut rédigé, signé et scellé par le Calife, attesté par 'Alî, Talhah, Zubayr et 'Abdullâh Ibn 'Omar, et remis aux mains des Egyptiens.

L'Interception de la Lettre Perfide

Cette action du Calife satisfit manifestement les insurgés qui levèrent leur campement et prirent le chemin du retour. Mohammad B. Abî Bakr se dirigea avec les Egyptiens vers l'Egypte pour y prendre ses nouvelles fonctions.

Au troisième jour de leur voyage de retour, Mohammad et sa suite virent un esclave noir monté sur un dromadaire rapide passer à la hâte à une courte distance d'eux. Il fut arrêté et emmené devant Mohammad. Interrogé sur sa destination et sa mission, il dit qu'il était l'esclave de 'Othmân et qu'il avait une commission importante à faire au gouverneur d'Egypte. On lui dit alors qu'il était maintenant devant le Gouverneur à qui il devrait faire la commission. Il répondit que son message était destiné à 'Abdullâh Ibn Abî Sarh. Il nia être en possession d'aucune lettre, mais en procédant à une fouille de sa personne et de ses bagages, on découvrit la lettre en déchirant son outre d'eau. La lettre fut ouverte tout de suite devant tous ceux qui étaient rassemblés là. Elle contenait des instructions du Calife à 'Abdullâh B. Abî Sarh, ordonnant à ce dernier de faire disparaître secrètement Mohammad B. Abî Bakr avec plusieurs dirigeants de son parti aussitôt qu'ils arriveraient en Egypte, de détruire l'ordre de nomination de Mohammad, et d'emprisonner tous ceux qui avaient envoyé des plaintes à Médine.

Il est plus facile d'imaginer que de décrire ce que Mohammad B. Abî Bakr et les Egyptiens qui se trouvaient avec lui ressentirent à l'ouverture de ladite lettre. Leur indignation n'avait pas de limites et aucun mauvais langage ne semblait suffire à qualifier l'attitude perfide du Calife. Aussi décidèrent-ils de se venger eux-mêmes de l'auteur de cette perfidie. Ils firent ainsi demi-tour vers Médine et dépêchèrent des messagers rapides aux délégations de Basrah et de Kûfa qui étaient elles aussi sur leur chemin de retour, afin de les informer du complot du Calife et de leur demander de revenir immédiatement à Médine pour les aider à déposer 'Othmân. Ils hâtèrent eux-mêmes le pas en direction de Médine sans cesser de maudire le Calife, tout au long de leur trajet, pour son lâche plan attenter à leur vie, et de se féliciter de leur chance d'échapper au danger imminent qui les attendait.

Des Sentiments de Colère contre 'Othmân

Les nouvelles du retour des Egyptiens à Médine et de l'interception de la lettre du Calife suscitèrent des sentiments de colère chez toute la population qui ne se retenait plus de dire du mal du Calife. A l'exception des proches parents de 'Othmân tout le corps des Mohâjirines et tous les citoyens de Médine criaient d'une seule voix leur indignation à l'égard du Calife et leur sympathie envers les malheureux Egyptiens.

On entendit même 'Âyechah, la Mère des Croyants, dire: «Tuez le Na'thal.(106) Que Dieu le tue».

Les Egyptiens trouvèrent dans cette incitation au meurtre du Calife, exprimée par la Mère des Croyants une justification de leur furie meurtrière contre 'Othmân. Bref, le Calife était universellement condamné et détesté. Entre-temps, les hommes de Basrah et de Kûfa, alarmés par les mauvaises nouvelles, retournèrent à Médine pour soutenir les Egyptiens qui reçurent aussi l'assistance d'une faction de mécontents de Médine. Ainsi, dix mille contestataires se réunirent contre le Calife pour le forcer à abdiquer.

Les Dénégations de 'Othmân à propos de la Lettre Perfide

'Alî revint chez le Calife pour lui expliquer les circonstances dans lesquelles les insurgés étaient revenus à Médine. 'Othmân nia avoir connaissance de la lettre et accepta de recevoir une délégation des dirigeants des rebelles. Les délégués présentèrent la lettre mais 'Othmân jura solennellement qu'il n'en savait rien. Les délégués demandèrent au Calife qui en était alors l'auteur, et le Calife répéta qu'il n'en savait rien.

«Mais, dirent-ils, elle était pourtant portée par ton propre esclave, monté sur ton propre chameau, sur ton propre ordre, avec ton propre sceau, et malgré tout cela tu continues à affirmer n'en avoir pas connaissance!»

'Othmân répéta encore que malgré tout, il n'en savait rien. «Cela doit donc être une manigance de Marwân, dirent-ils alors», et ils le prièrent de le convoquer pour lui demander des explications à ce sujet. Mais 'Othmân ne voulut pas appeler son Secrétaire, qui était à la fois son cousin et son gendre. Courroucés par les dénégations de 'Othmân et son refus d'appeler Marwân qui se trouvait cependant en ce moment dans la même maison, ils insistèrent que même si la lettre était l'uvre de Marwân, et que 'Othmân dise la vérité ou non, dans les deux cas, il était soit un fripon soit un imbécile indigne du Sceptre qu'il détenait, et devait par conséquent abdiquer.

'Othmân répondit qu'il n'ôterait pas les vêtements dont le Seigneur l'avait revêtu, et leur offrit de donner satisfaction à tout ce qu'ils lui demanderaient de raisonnable, et leur exprima sa repentance de ce qui était arrivé. Les délégués répondirent qu'ils ne pouvaient avoir aucune confiance en lui étant donné qu'il leur avait promis souvent réparation, mais sans jamais tenir ses promesses. Le ton de l'altercation monta. 'Alî se leva alors et partit chez lui. Tout de suite après son départ, les délégués quittèrent les lieux pour rejoindre leurs troupes. 'Alî quitta Médine, dégoûté des affaires de 'Othmân.

La Part de 'Âyechah dans l'Incitation au mauvais Traitement Réservé à 'Othmân

Âyechah participa avec zèle à l'excitation du mécontentement et incita les insurgés à considérer 'Othmân comme apostat.(107) Elle l'accusa d'avoir détourné l'argent public au bénéfice de ses proches parents et d'avoir disposé du Trésor public comme s'il était le sien. Elle le maudit comme étant privé des Bénédictions de Dieu pour avoir laissé les gens à la merci de ses proches parents païens auxquels il avait confié le commandement des populations pour régner sur elles comme maîtres absolus. Elle dit que si elle n'avait pas été Musulmane, elle aurait voulu le voir égorgé comme un chameau. En entendant ces propos, 'Othmân, voulant lui rendre la monnaie de sa pièce, récita le verset 10 de la Sourate al-Tahrîm (qui fait allusion à la trahison de 'Âyechah et Hafçah): «Dieu a proposé en exemple aux incrédules la femme de Noé et la femme de Loth. Elles vivaient toutes deux sous l'autorité de deux hommes justes d'entre Nos serviteurs; elles les trahirent mais cela ne leur servit en rien contre Dieu. On leur dit: "Entrez toutes deux dans le Feu avec ceux qui y pénètrent"». Elle ameuta les mécontents contre 'Othmân en disant que les chemises qui enveloppaient le corps du Prophète n'avaient pas encore changé de couleur que déjà ses articles de foi avaient été faussés et traités comme lettres mortes par 'Othmân.

Etant donné que la saison du Hajj approchait, et que 'Âyechah voulait partir en Pèlerinage, elle paracheva sa participation dans le meurtre du Calife en ameutant les insurgés et en leur disant continuellement: «Tuez ce vieux magicien! Que Dieu le tue!»

Lorsqu'elle prit la route vers la Mecque, Marwân lui dit qu'elle se dégageait des conspirateurs après leur avoir commandé de supprimer le Calife. Elle rétorqua qu'elle aurait aimé le voir pendu par le cou, enfermé dans un sac et traîné jusqu'à la Mer Rouge.

Simon Ockley écrit dans "History of the Saracens": «'Âyechah, la veuve de Mohammad, était l'ennemi mortel de 'Othmân. Toutefois, il aurait certainement mieux valu à une personne qui prétendait être la femme d'un prophète inspiré de passer les jours de son veuvage dans la dévotion et les bonnes actions plutôt que dans la méchanceté et en infraction avec l'état. Mais elle était si engagée aux côtés de Talhah et du fils d'al-Zubayr, qu'elle voulait faire accéder au Califat, qu'aucune considération de vertu ou de décence ne pouvait la retenir de faire tout ce qui était en son pouvoir pour comploter en vue de la mort de 'Othmân».

L'Attitude Violente contre 'Othmân

Le palais de 'Othmân fut encerclé par les insurgés, mais pendant plusieurs semaines le Calife put sortir pour conduire les prières habituelles dans la Mosquée. Les insurgés eux aussi assistaient avec les autres fidèles aux prières. Mais un jour, ils jetèrent de la poussière sur le visage de 'Othmân. Le vendredi suivant, une fois la prière terminée, 'Othmân monta sur la chaire, appela tout d'abord les priants à un meilleur sens civique, et se tournant ensuite vers les insurgés, il dit à leur adresse(108): «Le Prophète a maudit les gens qui se rebellent contre le Calife (le Successeur) et le lieutenant du Prophète, et le peuple de Médine condamne cette attitude illégale».

Il leur conseilla de se repentir de leurs mauvaises actions et de les expier en faisant le bien. Ce sermon souleva tout de suite un tumulte et les gens jetèrent des pierres en direction du Calife, dont l'une atteignit 'Othmân et le fit tomber de sa chaire par terre, il perdit connaissance, mais sans être grièvement atteint, puisqu'il put résider pendant quelques jours encore aux prières.

A une autre occasion, alors que le Calife s'adressait à l'assemblée des priants à la Mosquée sur le même ton en s'appuyant sur le bâton du Prophète (une relique sacrée passée du Prophète à ses successeurs), un Arabe prit le bâton et le brisa sur la tête de 'Othmân.

Le Blocus du Palais de 'Othmân

L'attitude violente de la bande d'émeutiers obligea 'Othmân à s'enfermer dans son palais, et un blocus s'ensuivit. L'entrée du palais, où une garde d'hommes armés avait été postée par 'Othmân, restait toutefois en sûreté. Etant donné que la saison du Hajj (Pèlerinage) était toute proche, les amis de 'Othmân lui conseillèrent de partir en Pèlerinage à la Mecque afin que la piété de cet acte, l'inviolabilité sacrée de l'habit de pèlerin, et l'immunité des mois de trêve fussent une source de protection pour lui, mais il rejeta le conseil, et montant sur le toit de son palais, il appela 'Abdullâh, le fils de 'Abbâs, qui faisait partie de la garde de la porte, et lui ordonna de conduire les rites de Pèlerinage à la Mecque. Ce dernier s'exécuta et se dirigea vers la Mecque.

Dès que 'Othmân fut convaincu que les rebelles étaient prêts à aller jusqu'au bout comme ils l'avaient déjà montré, il envoya des messages d'appel au secours à Mu'âwiyeh en Syrie, 'Abdullâh B. 'Âmir à Basrah et 'Abdullâh B. Abî Sarh en Egypte, et il expédia une lettre à Ibn 'Abbâs pour qu'il en fasse la lecture aux pèlerins et qu'il se dépêche à son secours.

La Collusion de Talhah avec les Insurgés

Talhah pressait les Insurgés de renforcer le blocus du palais afin que les privations dues au siège se fassent sentir plus durement aux assiégés.(109) 'Othmân, qui écoutait parfois de l'intérieur du palais ce qui se disait parmi les assiégeants à l'extérieur, entendit cette demande de Talhah. Il fut étonné de voir Talhah vraiment de collusion avec les insurgés, et il le maudit pour ses buts ambitieux.

Les insurgés renforcèrent donc vigoureusement le blocus et toutes les approches du palais furent interdites, ne laissant ouverts aucune sortie et aucun accès. L'approvisionnement du palais en eau fut coupé et la pénurie pesait de plus en plus lourd sur les assiégés. Lorsque 'Othmân constata qu'il était réduit à ce point aux abois, il fit appel à 'Alî et lui demanda de venir à son secours.

Selon certains historiens, 'Alî réprimanda les insurgés pour avoir coupé l'approvisionnement en eau, et envoya ses fils, al-Hassan et al-Hussayn avec quelques outres pleines d'eau au palais de 'Othmân. Les insurgés, respectueux de la mémoire du Prophète qui avait caressé ces deux enfants (devenus maintenant de jeunes hommes) dans son giron de longues années, les laissèrent entrer sans les toucher, et l'eau parvint ainsi à 'Othmân et à tous ceux qui étaient enfermés avec lui.

Craignant, au vu de la férocité avec laquelle son palais était mis sous pression, que sa fin ne fût très proche, 'Othmân, du toit en terrasse de son palais, fit les salutations usuelles préparatoires à une ouverture de dialogue avec les insurgés en contrebas, mais personne ne répondit à la salutation. Il demanda alors si Talhah se trouvait parmi eux. Ayant reçu une réponse affirmative de Talhah lui-même, le Calife lui reprocha de n'avoir pas répondu à sa salutation, ce à quoi, Talhah rétorqua qu'il avait répondu, mais que sa voix n'était pas parvenue jusqu'à ses oreilles. Puis 'Othmân demanda si al-Zubayr et Sa'd Ibn Abî Waqqâç étaient aussi parmi eux. Tous deux firent entendre leur voix.

Le Calife s'adressa alors à eux dans les termes suivants que nous résume Sir W. Muir: «Mes compatriotes. J'ai prié Dieu qu'IL remette le Califat à qui le mériterait». Ensuite il parla de sa vie passée et dit comment le Seigneur avait fait de lui le successeur de Son Prophète, et le Commandeur des Croyants. Et d'ajouter: «Maintenant vous vous êtes soulevés pour assassiner l'élu du Seigneur. Attention, vous les hommes! (en s'adressant aux assiégeants). Oter la vie à quelqu'un n'est légal que sous trois conditions: qu'il soit apostat, meurtrier ou adultère. Prendre ma vie sans ces conditions, c'est poser l'épée sur vos propres nuques. La sédition et l'effusion de sang ne vous quitteront jamais». Les insurgés l'avaient écouté jusqu'au bout, et à la fin ils crièrent qu'il y avait une quatrième raison qui justifiait l'exécution de quelqu'un, à savoir l'étouffement de la vérité par l'iniquité, et du droit par la violence, et que, en raison de son impiété et de sa tyrannie, il devait abdiquer ou mourir. Sur le moment 'Othmân resta silencieux. Puis, se levant calmement, il ordonna aux gens de retourner chez eux, et il repartit vers sa môme demeure avec un faible espoir de soulagement.

»Selon certaines traditions, 'Othmân décida 'Alî à lui obtenir une trêve de trois jours sous prétexte de vouloir faire parvenir aux gouverneurs des ordres de réforme de l'administration, alors qu'il consacra traîtreusement ce délai à renforcer ses positions défensives et, le délai expiré, il présenta comme excuse à l'absence de réformes le trop bref délai. ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir, pp. 335 - 336)

L'Assassinat de 'Othmân

Le siège avait duré quarante jours. Après le premier soulèvement, 'Othmân avait continué à présider aux prières pendant plus de trois semaines, et par la suite, il s'était enfermé dans son palais en raison de l'attitude violente des insurgés et du renforcement de l'encerclement. Les nouvelles parvenues aux insurgés, et faisant état de la demande de secours envoyée par le Calife aux provinces, doublées de l'incident ci-dessus relaté, poussèrent les rebelles à précipiter les choses afin de terminer leurs opérations. Selon Major Price: «Pendant le siège, l'un des Compagnons du Prophète s'avança et demanda que 'Othmân apparaisse sur la terrasse, car il avait quelque chose à son avantage qu'il voulait lui communiquer».

Le Calife consentit et la conférence fut ouverte. Alors, l'un des assiégés sortit subitement son arc et tira à partir de l'un des remparts du palais, tuant le conseiller officieux sur-le-champ. Les assiégeants se mirent à vociférer et exigèrent que le meurtrier leur fût livré, mais 'Othmân refusa fermement, déclarant que ceux dont le seul crime était le loyalisme et la dévotion ne devaient jamais subir une punition. Mais l'issue de l'épreuve de force fut considérablement hâtée par cet acte de trahison gratuit. Les assaillants mirent donc le feu aux entrées du palais et firent irruption avec férocité à travers les portes en passant par les toits à terrasse.

D'un autre côté, Marwân et Sa'îd Ibn al-'Âç, à la tête de cinq cents soldats, s'étaient préparés à faire l'accueil qui convenait aux rebelles. Le vieux Calife s'efforça de dissuader ses partisans de toute résistance inutile. Entre-temps, les insurgés avaient frayé leur chemin à l'intérieur du palais, et une courte et sanglante épreuve de force s'engagea dans les cours.

Marwân, qui était debout et bien en évidence à la tête de ses hommes, reçut un coup de cimeterre qui lui fit perdre conscience, alors que Sa'îd fut obligé, peu après, par une blessure de quitter cette scène de sang et d'outrage. Le combat faisait néanmoins rage avec la même férocité jusqu'à ce que Mohammad, le fils d'Abû Bakr, pénétrant dans l'appartement où 'Othmân était assis, les yeux fixés intentionnellement sur les pages sacrées du Coran. Il saisit son souverain par la barbe, mais 'Othmân ayant évoqué la mémoire de son père, il se retira sans lui faire plus de mal.

Kinânah, le fils de Bochr, entra par la suite dans la chambre et s'apprêtait à le frapper, mais plusieurs autres y firent irruption avec des épées nues et firent couler le premier sang du monarque sans défense. Nâ'ilah, la femme de 'Othmân, se jeta sur son mari et s'efforça de parer les coups de cimeterre, mais dans ces efforts de tendresse elle perdit les doigts de la main et le malheureux Calife expira bientôt sous les coups incessants.

Trois jours s'écoulèrent avant que les meurtriers n'autorisent l'inhumation de son corps. C'est grâce à l'intercession de 'Alî que cette autorisation fut obtenue finalement. Et ayant placé son corps sur l'une des portes du palais qu'ils arrachèrent et utilisèrent en guise de civière, ils enfouirent ses restes mutilés dans un recoin, entre la fosse commune de Médine et celle des Juifs, trois hommes des Ançâr ayant insisté pour que son corps ne soit pas laissé parmi ceux des vrais croyants. Toutefois, plus tard, Mu'âwiyeh transférera le tombeau dans le cimetière musulman.

'Othmân fut assassiné à l'âge de quatre-vingt-deux ans, le 18 Thilhajh, 35 H., après avoir régné pendant onze ans, onze mois et quatorze jours.

Salmân al-Fârecî

A la fin du règne de Othmân, au cours de l'année 35 H., Salmân al-Fârecî, qui était reconnu comme un membre de la famille du Prophète, mourut à l'âge de deux cent cinquante ou (selon certaines sources) de trois cent cinquante ans.





'ALÎ IBN ABÎ TÂLIB,
LE QUATRIEME CALIFE







Réflexions Concernant l'Election d'un Calife à la Place de 'Othmân

Après la mort de 'Othmân, la terreur régna dans la ville et les régicides en devinrent les maîtres en l'absence de tout gouvernement. Les citoyens, constatant l'état tumultueux de la populace en révolte, et craignant une guerre civile, réclamèrent l'élection immédiate d'un Calife. L'attitude menaçante de ceux qui étaient venus de différentes parties de l'Empire, c'est-à-dire d'Egypte, de Syrie, de Mésopotamie et de Perse à cette occasion, avait de quoi alarmer beaucoup de gens, car ils avaient décidé de ne pas se disperser avant de savoir qui serait leur Souverain.

Il y avait deux candidats, Talha et Zubayr (tous deux, frères de lait de 'Âyechah), qui aspiraient au Califat en s'appuyant sur le soutien puissant de 'Âyechah, mais malheureusement pour eux, elle n'était pas présente à Médine à ce moment-là, puisqu'elle se trouvait à la Mecque, comme nous l'avons déjà noté. Talhah - qui avait pris une part active dans l'incitation des assiégeants de la maison de 'Othmân à précipiter le cours des choses - et son associé, Zubayr, étaient appuyés dans leur candidature par quelques gens de Basrah et de Kûfa, mais la majorité du peuple de Médine, qui prétendait jouir du droit exclusif d'élire un Calife, s'était choisi un troisième homme plus digne de ce poste. C'était un homme admiré aussi bien par ses amis que par ses ennemis, pour son courage, son éloquence, sa magnanimité, sa piété, sa noblesse et sa proche parenté avec le Prophète.

Il s'agissait évidemment de 'Alî, le cousin germain du Prophète, et le père de la postérité du Prophète, par sa fille bien-aimée, Fâtimah. Il était considéré comme le prétendant naturel au Califat, et les gens, désireux à présent d'être gouvernés par l'héritier du Prophète, voulaient voir 'Alî élevé à sa légitime dignité. Talhah et Zubayr, alerté par l'atmosphère générale favorable à 'Alî, se tinrent tranquilles, et pensèrent qu'il était plus prudent de dissimuler leurs sentiments au point d'accepter de prêter serment d'allégeance à 'Alî lorsqu'il fut élu, avec la ferme intention d'abjurer dès qu'une occasion favorable se présenterait à eux.

L'Election de 'Alî

Donc plusieurs notables de la ville de Médine se rendirent chez 'Alî et lui demandèrent d'accepter de gouverner. En réponse, il leur affirma qu'il n'avait pas d'attirance pour le pouvoir temporel, et qu'il prêterait volontiers d'allégeance à quiconque ils éliraient. Mais les Médinois insistèrent sur le fait qu'il n'y avait aucune autre personne aussi qualifiée que lui pour ce poste. Cependant 'Alî resta, malgré toute leur insistance, ferme dans son refus, et dit qu'il aimerait mieux servir un autre comme conseiller que de se charger du gouvernement lui-même.

Les insurgés, soucieux de remettre la ville dans son état normal après l'avoir réduite eux-mêmes au présent état de désordre, étaient les plus ennuyés par la difficulté du choix d'un Calife. Aussi insistèrent-ils pour que, avant leur départ, les citoyens de Médine qui prétendaient jouir du droit exclusif de choisir le futur Calife, procèdent à son élection en un jour, car elles étaient les seules personnes qualifiées pour régler la controverse, en précisant que si ce choix n'était pas fait dans le délai imparti, ils (les insurgés) passeraient par les armes les notables de la ville.

Alarmés par cet ultimatum, les gens revinrent chez 'Alî le soir même et lui expliquèrent la situation, le suppliant de reconsidérer sa position et les menaces qui pesaient sur la Religion. Cédant finalement à leur argumentation pathétique, 'Alî accepta leur requête, bien qu'avec réticence, en leur disant: «Si vous m'excusez et élisez un autre que vous jugeriez plus digne que moi d'être élu, je me soumettrai à votre choix et je prêterai allégeance à votre élu. Si non, et si je dois me conformer à votre désir et accepter votre offre, je vous dis franchement dès le début que je conduirai l'administration d'une façon totalement indépendante et que je traiterai tout selon le Livre Sacré du Seigneur et mon jugement».

En fait «'Alî craignait les intrigues de 'Âyechah, Talhah, Zubayr et de toute la famille Omayyade (dont le chef était Mu'âwiyeh, le lieutenant de 'Othmân en Syrie) dont il savait qu'ils saisiraient toutes les occasions pour s'opposer à son gouvernement». ("History of the Saracens" de S. Ockely, p. 289)

L'Inauguration du Califat de 'Alî

Le lendemain matin (le quatrième jour après l'assassinat de 'Othmân), les gens se rassemblèrent en grand nombre dans la grande Mosquée où 'Alî apparût habillé d'une simple robe de coton et coiffé d'un rude turban autour de la tête, et portant dans sa main droite un arc et dans sa main gauche des pantoufles qu'il avait ôtées par respect pour le lieu.

Talhah et Zubayr n'étant pas présents, il demanda qu'on les fasse venir. Lorsqu'ils arrivèrent, ils lui tendirent leurs mains en signe d'approbation de son élection au Califat. Mais 'Alî se garda de répondre à leur geste et leur dit que s'ils étaient sincères dans leur cur, ils devaient lui faire serment d'allégeance en bonne et due forme, leur assurant qu'en même temps, si l'un d'entre eux acceptait le Califat, il était, quant à lui, tout à fait disposé à lui prêter serment d'allégeance en toute sincérité et qu'il serait plus heureux de le servir en tant que conseiller que de gouverner lui-même. Tous les deux déclinèrent cette offre, et pour exprimer leur satisfaction de son accession au Califat, ils avancèrent leurs mains pour lui rendre hommage.

Le bras de Talhah avait été estropié à la suite d'une blessure survenue lors de la bataille d'Ohod. Aussi ne pouvait-il le tendre qu'avec difficulté. Et étant le premier à commencer la cérémonie d'hommage, l'assistance considéra son attitude comme une mauvaise augure et un assistant fit cette remarque: «Il est probable que ce sera une piètre affaire que celle qui commence par une main estropiée». La suite des événements donnera raison au présage.

L'assistance prêta ensuite serment d'allégeance à 'Alî, et son exemple fut suivi par tout le peuple. Aucun des Omayyades ni des proches partisans de 'Othmân ne se présenta. 'Alî, pour sa part, ne pressa personne de venir lui prêter serment d'allégeance. Il y avait aussi certains notables de Médine qui restèrent à l'écart, ne voulant pas rendre hommage à 'Alî.

Il s'agissait (selon al-Mas'ûdî) de Sa'd Ibn Abî Waqqâç, Maslamah Ibn Khâlid, Al-Moghîrah Ibn Cho'bah, Qidâmah B. Matzun, Wahbân Ibn Sayfi Abdullâh B. Salmân, Hasan Ibn Thâbit, Ka'b Ibn Mâlik, Abû Sa'îd Khudrî, Mohammad Ibn Maslamah, et 'Abdullâh Ibn 'Omar(110), Fidhalah Ibn 'Abîd, Ka'b Ibn Ajza.

Habib al-Sayyâr ajoute à cette liste: Zayd Ibn Thâbit, Osma Ibn Zayd, Abû Mûsâ al-Ach'ari, Zayd B. Râfi', Salma Ibn Salma, Sohayb Ibn Sinân, No'mân Ibn Bachîr et al-Tabari y ajoute: Râfi' Ibn Khadij. Ces gens furent surnommés les Mo'tazilah.

Les insurgés, ayant rendu hommage à 'Alî, retournèrent chez eux.

Les Cris de Vengeance pour l'Assassinat de 'Othmân

Après l'inauguration du Califat de 'Alî, Talhah et Zubayr, accompagnés de plusieurs autres, vinrent voir 'Alî et lui demandèrent que le meurtre de 'Othmân soit absolument vengé, offrant leurs services pour atteindre ce but. 'Alî savait parfaitement que le crime avait été perpétré devant leurs yeux et que leur cri de vengeance n'était destiné qu'à provoquer des troubles en excitant la foule des ennemis.

Il leur expliqua donc que l'événement avait ses fondements dans de vieilles dissensions, qu'il y avait plusieurs parties dont les opinions divergeaient sur ce point, que ce n'était pas encore le moment de susciter une guerre civile, que le mécontentement était à l'instigation du diable qui, une fois maître du terrain, ne le lâcherait pas facilement, et que toutes les mesures qu'ils suggéraient de prendre n'étaient autres que la propre proposition du diable en vue d'encourager l'agitation et les troubles. Il les informa toutefois qu'il avait déjà convoqué Marwân, le secrétaire de 'Othmân, et Nâ'ilah la femme de ce demier (qui étaient tous deux tout le temps dans la même maison avec le Calife assassiné) afin de les interroger sur les vrais coupables qui avaient perpétré le meurtre. Marwân était réticent, alors que Nâ'ilah dit que les meurtriers étaient au nombre de deux, mais elle ne put ni nommer ni identifier aucun d'eux. 'Alî ajouta à l'adresse des partisans de la vengeance que plusieurs personnes étaient suspectées d'être impliquées dans le crime, mais qu'il n'y avait pas de preuves formelles contre elles.

Dans ces conditions, jura-t-il, à moins que toutes les parties s'unissent, si Dieu le voulait, il était difficile de faire des pas concluants. Il demanda aux visiteurs quelle méthode d'action ils proposaient pour atteindre le but. Ils répondirent qu'ils n'en connaissaient aucune. Puis, il dit: «Si vous parvenez à désigner un jour les assassins de 'Othmân, je ne manquerai pas de faire valoir la majesté de la Loi Divine en leur faisant payer ce qu'ils doivent».

Ils restèrent silencieux. Ainsi, leur proposition insidieuse ayant été déjouée, ils repartirent. En même temps, averti par le départ soudain des familles Omayyades, 'Alî commença à s'assurer la bonne volonté des Quraych et des Ançâr en leur montrant sa haute appréciation de leurs mérites, car il voulait avoir autant d'alliés que possible pour faire face aux difficultés qu'il craignait de la part des Omayyades.

Les Réformes Envisagées par Ali

L'affaire suivante, qui fit l'objet de l'attention particulière du nouveau Calife, était la révocation des impies qui gouvernaient les différentes provinces avec une telle tyrannie que les gens avaient été acculés au désespoir, ce qui avait coûté la vie à 'Othmân. Beaucoup d'abus avaient été commis durant le règne de ce dernier, ce qui commandait une action immédiate, d'autant plus nécessaire que la plupart des gouvernements de provinces se trouvaient toujours entre les mains de personnes au passé douteux et à la foi suspecte.

Déterminé à opérer une réforme radicale, 'Alî décida de déposer Mu'âwiyeh et les autres gouverneurs qui avaient été nommés par son prédécesseur. 'Abdullâh Ibn 'Abbâs, qui venait de rentrer de son Pèlerinage à la Mecque, s'opposa fermement à cette mesure, et notamment à celle de la déposition de Mu'âwiyeh, et conseilla à 'Alî d'ajourner l'exécution de cette réforme pendant un certain temps, au moins jusqu'à ce qu'il se trouvât solidement établi sans son autorité.

Il argua: «Si tu déposes Mu'âwiyeh, les Syriens, solidement attachés à lui pour sa munificence, se révolteront contre toi tous ensemble, ne te reconnaîtront pas comme Calife, et pis, t'accuseront du meurtre de 'Othmân. Il serait donc plus sage de le laisser continuer dans ses fonctions jusqu'à ce qu'il se soumette à ton autorité, et une fois cela fait, il te sera facile de le faire sortir par les oreilles de chez lui quand tu le voudras». «En outre, rappela-t-il à 'Alî, Talhah et Zubayr ne sont pas des hommes sur qui on peut compter, et j'ai de bonnes raisons de les soupçonner de porter les armes contre toi très bientôt et de se joindre peut-être à Mu'âwiyeh».

«Mais, protesta 'Alî, la Loi Divine n'autorise pas les tromperies astucieuses. Je dois suivre strictement les principes authentiques de la Religion, et c'est pourquoi je ne dois pas permettre à une impie de rester à ce poste. Mu'âwiyeh n'aura rien d'autre que l'épée de ma part. Je ne peux le garder même pas un seul jour». «Bon! continua-t-il. Je te nomme, Ô Ibn 'Abbâs». «Cela est pratiquement impossible», s'écria ce dernier. «Mu'âwiyeh ne me laisserait pas en vie, à cause de ma parenté avec toi».

Quand les réformes avancèrent, Talhah et Zubayr vinrent voir 'Alî et posèrent leurs candidatures pour être nommés respectivement gouverneurs de Kûfa et de Basrah. Mais 'Alî refusa poliment en faisant observer que dans les circonstances présentes, et critiques, il avait besoin de bons conseillers comme eux à ses côtés.

Ayant choisi ses hommes pour le gouvernement des différentes provinces, 'Alî les envoya à leurs destinations respectives au mois de Moharram 36 H. pour remplacer les gouverneurs destitués. Ainsi, il envoya: l- 'Obaydullâh Ibn 'Abbâs au Yémen; 2- Qays Ibn Sa'd Ibn 'Obâdah en Egypte; 3- Quthâm Ibn 'Abbâs à la Mecque; 4- Samâhah Ibn 'Abbâs à Tihâmah; 5- 'Awn Ibn 'Abbâs à Yamânah; 6- 'Othmân Ibn Honayf à Basrah; 7- Ammara Ibn Chahab à Kûfa; 8- Sa'îd Ibn 'Abbâs à Bahrein; 9- Sahl Ibn Honayf en Syrie.

'Obaydullâh arriva au Yémen et s'aperçut que Ya'lâ, son prédécesseur, avait transféré vers la Mecque tout le trésor,(111) évalué à environ soixante mille dinars, qu'il céda à 'Âyechah avec six cents chameaux dont l'un était une rareté, un animal de grande taille et de bonne race, évalué à deux cents pièces d'or. Il s'appelait al-'Askar et fut spécialement offert pour l'usage personnel de 'Âyechah. 'Obaydullâh prit toutefois ses fonctions de gouverneur du Yémen.

Qays Ibn Sa'd, lorsqu'il s'approchait de l'Egypte, fut accueilli par la résistance du parti de 'Othmân, dans la garnison frontalière, mais il réussit à gagner le siège de son gouvernement en feignant devant les opposants d'être attaché à la cause de 'Othmân. Son prédécesseur, 'Abdullâh Ibn Abî Sarh, ayant acquis la certitude de sa proche révocation, avait déjà pris le chemin de la Syrie afin de se réfugier chez Mu'âwiyeh comme l'avaient fait la plupart des Omayyades depuis l'accession de 'Alî au Califat.

'Othmân Ibn Honayf, qui était allé à Basrah, y entra sans opposition, mais Ibn 'Âmir, son prédécesseur, était déjà parti avec tout le trésor pour rejoindre Talhah et Zubayr. 'Othmân occupa son poste, mais il constata que la désaffection pour 'Alî sévissait chez un grand nombre de gens.

'Ammârah, rencontra sur sa route vers Kûfa, à un relais appelé Zabala, Tulayhah et Qa'qa' qui lui conseillèrent de retourner à Médine étant donné, lui affirmèrent-ils, que les Kûftes étaient résolus à ne pas se séparer d'Abû Mûsâ al-Ach'arî qui avait été nommé selon leur propre choix par le dernier Calife. Ils l'avertirent que s'il tentait d'entrer à Kûfa, il aurait à faire face à une forte hostilité. 'Ammârah rebroussa chemin vers Médine et fît un rapport sur ce qui s'était passé au Calife.

Lorsque Sahl, le nouveau gouverneur de Syrie, arriva à Tabûk, il rencontra un groupe de cavaliers qui lui dirent que le peuple syrien réclamait vengeance pour 'Othmân et qu'il n'était pas prêt à accueillir un homme nommé par 'Alî qû il n'avait pas reconnu comme Calife. N'étant pas préparé à assurer son avance, Sahl retourna à Médine et relata les faits à 'Alî.

Le Plan des Omayyades en Vue de Soulever les Gens contre 'Alî

Entre-temps, les Omayyades, ne négligeant rien qui puisse servir à perturber 'Alî et son gouvernement, apportèrent, sur les instances d'Om Habîbah, une veuve du Prophète et la soeur de Mu'âwiyeh, la chemise tachée de sang que 'Othmân portait lors de son assassinat, ainsi que les doigts estropiés de Nâ'ilah, sa femme, à Mu'âwiyeh en Syrie où il les utilisa comme un instrument pour susciter l'esprit de vengeance chez les gens.(112) 'Amr Ibn al-'Âç, le conseiller spirituel de Mu'âwiyeh, dit à ce dernier: «Montre à l'ânesse son ânon, elle remuera ses entrailles», et Mu'âwiyeh, s'exécuta en suspendant ladite chemise, sur laquelle on avait attaché les doigts estropiés de Nâ'ilah, sur la chaire de la Mosquée de Damas. Parfois ces reliques étaient transportées au campement de l'armée. Ces objets, exposés quotidiennement aux regards, exaspéraient les Syriens qui pleuraient tellement que leurs joues et leurs barbes étaient mouillées par leurs larmes et qu'ils jurèrent de tirer vengeance des assassins de 'Othmân.

Le Défi de Mu'âwiyeh à l'Autorité de 'Alî

Lorsque Sahl retourna à Médine, 'Alî demanda à Talhah et Zubayr de rendre compte de l'étendue de la division des partis, division contre laquelle il les avait mis en garde. Ils répondirent que s'ils étaient autorisés de sortir de Médine, ils accepteraient d'être comptables de la perpétuation des troubles. 'Alî leur dit que la sédition est comme le feu, plus il brûle, plus il s'intensifie et brille, et que toutefois, il le supporterait aussi longtemps que possible, mais que s'il devenait insupportable il essaierait de l'éteindre. Il se résolut tout d'abord à écrire une lettre à Mu'âwiyeh et à Abû Mûsâ pour leur demander de présenter leur allégeance.

Abû Mûsâ lui répondit que lui et les Kûifites, à quelques exceptions près, étaient entièrement à sa disposition, mais de la part de Mu'âwiyeh aucune réponse n'était parvenue bien que plusieurs semaines se fussent écoulées. En fait, Mu'âwiyeh avait retenu le messager de 'Alî pour être témoin de l'état d'esprit de ses armées qui réclamaient à grands cris et impatiemment "vengeons le sang dé 'Othmân" et qui, étant soumises au gouverneur de Syrie, n'attendaient qu'un mot de lui pour marcher contre tous ceux qu'elles croyaient être responsables de l'assassinat du précédent Calife.

Après plusieurs semaines, Mu'âwiyeh autorisa le messager à retourner à Médine, en compagnie de son propre messager, porteur d'une lettre, sur l'enveloppe de laquelle il y avait la mention: «De Mu'âwiyeh, dès son arrivée à Médine, le messager de ce dernier accrocha la lettre en haut d'un bâton de sorte que tout le monde puisse la lire dans les rues. Etant ainsi prévenus de la désaffection de Mu'âwiyeh pour 'Alî, les gens s'assemblèrent en foule, soucieux de connaître le contenu du message. C'était juste trois mois après l'assassinat de 'Othmân que le message fut présenté à 'Alî, lequel en lut l'adresse et, enlevant le cachet, il découvrit que l'intérieur était tout blanc, ce qu'il considéra à juste titre comme un signe d'extrême confiance. Etonné par l'effronterie dédaigneuse de Mu'âwiyeh, il demanda au messager d'en expliquer l'énigme. Le messager, ayant obtenu l'assurance qu'il aurait la vie sauve, répondit: "Sache donc que j'ai laissé derrière moi en Syrie soixante mille guerriers pleurant le meurtre de 'Othmân sous sa chemise tachée de sang, exposée à côté de la chaire de la grande Mosquée de Damas, tenant tous à se venger de toi pour l'assassinat du Calife».(113)

«De moi! s'étonna 'Alî. Je fais de Dieu le témoin de mon innocence dans cette affaire. Ô mon Dieu! J'implore Ta protection contre cette fausse accusation». Puis, 'Alî déclara que seule l'épée pourrait arbitrer entre Mu'âwiyeh et lui-même, et se tournant vers Ziyâd Ibn Handhalah, qui était assis à côté de lui, il ordonna qu'une expédition contre la Syrie soit proclamée, ordre que Ziyâd communiqua rapidement aux gens.

Le Départ de Talhah et de Zubayr

Talhah et Zubayr, dont le désir de quitter Médine avait été deux fois contrecarré, et qui voyaient à présent comment les événements tournaient, devinrent soucieux d'avoir leur liberté d'action et de mouvement, liberté dont ils ne pouvaient jouir tant qu'ils restaient à Médine. Encore une fois ils vinrent voir 'Alî et lui demandèrent de les laisser partir pour la Mecque sous prétexte d'accomplir le Pèlerinage Mineur. 'Alî, qui avait compris leur véritable motivation, leur rappela leur déclaration faite librement lors de leur prestation de serment d'allégeance le jour de l'inauguration de son Califat, et les laissa partir en leur disant qu'il s'attendait à des choses étranges de leur part, et que pour cette raison il insistait pour qu'ils mettent sous serment leur sincérité.

'Alî commença la préparation de l'expédition vers la Syrie, en faisant appel à l'assistance de toutes les provinces tout en recrutant à Médine même. Mais avant d'engager le combat contre Mu'âwiyeh, il eut à faire face à une autre rébellion sérieuse, décrite en détail ci-après.

Le Plan de Rébellion de 'Âyechah

'Âyechah rencontra, sur son chemin de retour de la Mecque, Ibn Om Kalab, à Sarif. Celui-ci l'informa du meurtre de 'Othmân et de l'accession de 'Alî au Califat. En apprenant ces nouvelles, elle se mit à crier : «Ramenez-moi à la Mecque, et de répéter, Par Dieu! 'Othmân était innocent, je vengerai son sang!». Elle fut ramenée sur-le-champ à la Mecque avec sa complice Hafçah,(114) et elle commença à y propager la sédition.

Dans ses "Annals of the Early Caliphate" (pp. 351-352), Sir W. Muir fait la relation suivante de ce que fit 'Âyechah concernant cet incident: «Pendant le début de la période troublée de 'Othmân, 'Âyechah, dit-on, contribua à l'exaspération du mécontentement du peuple à son égard. Il est dit qu'elle était la complice des conspirateurs, parmi lesquels figurait son frère, Mohammad fils d'Abû Bakr, comme un des principaux chefs. Quand elle apprit la nouvelle de son assassinat, sur son chemin du retour de la Mecque, elle déclara qu'elle vengerait la mort de 'Othmân. "Quoi! s'écria son informateur, étonné par son zèle. Maintenant tu dis cela, alors que pas plus tard qu'hier tu incitais à le supprimer en tant qu'apostat?" "Oui! lui répondit-elle. Car, bien qu'il se soit repenti de ce dont les rebelles l'accusaient, ils l'ont tué". En réponse, son informateur récita des vers tendant à dire: "Tu étais la première à fomenter le mécontentement. Tu nous commandais de tuer le prince pour son apostasie, et maintenant", etc...»

En tout état de cause, on doit admettre que 'Âyechah était une femme jalouse, violente et intrigante, caractère qui explique pour beaucoup ce qui paraîtrait bizarre autrement. En réalité, 'Âyechah espérait que soit Talhah soit Zubayr succéderait à Othmân, mais à présent ayant appris, contrairement à son espérance, l'élection de 'Alî qu'elle détestait, elle était extrêmement perturbée dans son esprit et se résolut à adopter une attitude d'hostilité ouverte. Se déclarant vengeresse du sang de 'Othmân, elle persuada le grand et puissant clan des Omayyades, auquel appartenait 'Othmân, de se joindre à sa cause.

Les Omayyades qui résidaient encore à la Mecque et ceux qui s'étaient enfuis de Médine lors de l'accession de 'Alî au Califat se rassemblèrent avec empressement sous son drapeau. Les gouverneurs déposés de plusieurs provinces, entraînant avec eux facilement un grand nombre de mécontents, firent, eux aussi, les uns après les autres, cause commune avec elle. Ya'lâ, l'ex-gouverneur du Yémen lui fournit un moyen précieux de mener puissamment une guerre, en mettant à sa disposition le trésor qu'il avait emporté avec lui du Yémen.

Talhah et Zubayr Rejoignent 'Âyechah dans sa Rébellion

C'était environ quatre mois après le meurtre de 'Othmân que Talhah et Zubayr arrivèrent à la Mecque et trouvèrent que les choses avaient bien progressé. Ils avaient des liens de parenté avec 'Âyechah dont la sur cadette était une épouse de Talhah (qui était également un cousin de son père Abû Bakr) et la sur aînée une épouse de Zubayr dont le fils, 'Abdullâh, avait été adopté par 'Âyechah. Malgré leur serment d'allégeance à 'Alî - serment dont ils disaient maintenant qu'il avait été pris sous la contrainte et qu'il était donc nul d'après eux ils exprimèrent leur désir d'épouser la cause de 'Âyechah, cause qui, en cas de succès, servirait sûrement leurs intérêts. Par conséquent, ils la rejoignirent et commencèrent à travailler contre 'Alî, déclarant aux factions de la Mecque que les affaires de 'Alî se trouvaient dans des conditions bien troubles.

«'Âyechah, Talhah et Zubayr, qui avaient été toujours des ennemis de 'Othmân et qui s'étaient affirmés, en fait, comme les organisateurs de sa mort et de sa destruction, lorsqu'ils virent 'Alî, qu'ils détestaient autant sinon plus que 'Othmân, investi de la fonction de Calife, se servirent des amis réels et sincères de 'Othmân comme d'un instrument de leurs complots contre le nouveau Calife. Ainsi c'est pour des motifs très divers qu'ils se rassemblèrent tous sous le slogan de la vengeance du sang de 'Othmân». ("History of the Saracens" de Simon Ockley, p. 294).

L'étendard de la rébellion fut hissé et le discours de ces personnages distingués était écouté avec un vif intérêt par les revanchards et factieux Arabes dont les pères et frères avaient été tués par 'Alî lorsqu'il défendait le Prophète et sa cause dans les différentes batailles qui avaient opposé l'Islam naissant aux Quraych païens à l'époque du Prophète. Beaucoup d'Arabes mécontents s'assemblèrent sous l'étendard de la révolte. Le trésor détourné par Ibn 'Âmir, le gouverneur déposé de Basrah, fut utilisé par Talhah et Zubayr pour équiper leurs forces armées.

Le Conseil de Guerre

Les préparatifs de la guerre ayant été achevés, les dirigeants de la rébellion tinrent un conseil pour discuter du lieu où les opérations pourraient être menées avec succès. 'Âyechah proposa de marcher sur Médine et d'attaquer 'Alî dans sa capitale pour frapper à la racine, mais on lui objecta que le peuple de Médine était unanimement acquis à 'Alî et qu'il était trop puissant pour être défait. Quelqu'un suggéra de se diriger vers la Syrie et de mener une attaque conjointe avec les insurgés de cette province, mais Walîd Ibn 'Oqbah s'opposa fermement à cette suggestion, déclarant que Mu'âwiyeh n'approuverait pas la présence de ses supérieurs dans sa capitale, et encore moins le contrôle de ses armées par eux dans ces moments critiques, et que de plus il considérerait cela comme une ingérence dans son dessein d'accéder à l'indépendance, dessein qui l'avait en fait conduit à ne pas envoyer le secours demandé de lui en sa qualité de principal vassal de 'Othmân dont les jours qui lui restait à vivre étaient alors pourtant comptés.

A la fin, Talhah leur ayant affirmé qu'il avait un parti fort en sa faveur à Basrah, et qu'il était sûr de la reddition de cette ville, on se résolut à faire mouvement vers celle-ci. Par conséquent une proclamation par battement de tambour fut faite à travers les rues de la Mecque, annonçant que 'Âyechah, "la Mère des Croyants", accompagnée des dirigeants distingués, Talhah et Zubayr, se dirigeait personnellement vers Basrah, que tous ceux qui désiraient venger l'atroce mort du "Prince des Croyants", c'est-à-dire 'Othmân, et servir la cause de la foi, devaient se oindre à elle, même s'ils étaient sans équipement, car celui-ci leur serait fourni dès qu'ils se présenteraient.

'Âyechah Incite Om Salma

'Âyechah demanda à Om Salma - une autre "Mère des Croyants" - qui se trouvait à la Mecque pour le Pèlerinage, de l'accompagner dans son aventure, mais elle repoussa avec indignation cette demande, et demanda à 'Âyechah comment elle pouvait justifier sa violation des Commandements du Prophète en s'opposant à 'Alî qui était lui aussi Calife dûment et unanimement élu par le peuple de Médine et reconnu par les peuples de plusieurs provinces.

Et récitant cette parole du Prophète: «'Alî est mon lieutenant aussi bien de mon vivant qu'après ma mort. Quiconque lui désobéit, me désobéit du même coup», elle demanda à 'Âyechah si elle avait oui ou non entendu le Prophète prononcer cette parole. Elle répondit par l'affirmative.

Puis Om Salma lui rappela la Prédiction du Prophète, qu'il avait exprimée à l'adresse de ses femmes: «Peu après ma mort, les chiens de Hawab aboieront contre l'une de mes épouses qui sera parmi la bande rebelle. Oh! j'ai su qui elle était! Gare à toi, Ô Homayra! Je crains que ce ne soit toi».

En entendant ces démonstrations de la vérité, 'Âyechah fut alarmée. Continuant son avertissement, Om Salma dit: «Ne te laisse pas égarer par Talhah et Zubayr. Ils vont t'empêtrer dans l'erreur, mais ils ne seront pas capables de te sortir du courroux ni de la disgrâce qui te frapperont».

'Âyechah retourna à son logis presque encline à renoncer à son plan, mais les adjurations de son fils adoptif, 'Abdullâh fils de Zubayr, persuadèrent sa nature vindicative de se venger de l'homme qui s'était associé un jour au Prophète en la suspectant de la fausse accusation dont elle avait fait l'objet

«'Âyechah, faisant fi des contraintes de son sexe, se prépara à partir en campagne et à ameuter le peuple de Basrah comme elle venait de le faire avec celui de la Mecque. Hafçah, la fille de 'Omar, une autre "Mère des Croyants", fut empêchée par son frère (qui venait de s'enfuir de Médine et de se mettre à l'écart de toutes les parties) d'accompagner sa soeur de veuvage». ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir, p. 353).

La Marche de 'Âyechah sur Basrah

A la fin, 'Âyechah monta dans une litière sur le chameau al-'Askar, et quitta la Mecque à la tête de mille volontaires dont six cents montaient des chameaux quatre cents des chevaux. Elle était accompagnée de Talhah à sa droite et Zubayr à sa gauche. Sur son chemin, beaucoup de gens se joignirent à elle, gonflant le nombre de ses combattants à trois mille hommes.

Moghîrah Ibn Cho'bah, l'ex-Gouvemeur de Basrah et de Kûfa, qui avait présidé à ces deux gouvernements à l'époque du Calife 'Omar, et Sa'îd, l'un des vétérans de la Mecque, et un Mohâjir de la première Emigration, qui accompagnaient eux aussi la chevauchée, ayant des soupçons sur les vraies motivations de Talhah et Zubayr, demandèrent à ceux-ci qui serait Calife en cas de victoire.

«Celui d'entre nous deux qui sera choisi par le peuple» fut leur réponse tout faite. «Et pourquoi pas un fils de 'Othmân?» demanda Sa'îd. «Parce que les plus âgés étant des chefs distingués et des Muhâjidn, ne doivent pas être commandés», répondirent-ils. «Mais je crois, dit Sa'îd, que si l'objet de votre campagne est de venger la mort de 'Othmân son successeur de droit doit être son propre fils. Or deux de ses fils, Obân et Walîd, sont déjà dans votre camp. Votre nomination signifierait que, sous le prétexte de vouloir venger le Calife assassiné, vous avez combattu dans votre propre intérêt». «En tout cas, répliquèrent-ils, il appartiendra aux hommes de Médine de choisir quiconque ils voudront».

Moghîrah et Sa'îd, se méfiant des dirigeants de la rébellion, décidèrent de se retirer, et en conséquence ils tournèrent leurs talons vers la Mecque avec leurs partisans qui formaient une partie de l'armée rebelle. Se tournant vers les troupes, alors qu'ils passaient près d'elles, ils s'écrièrent: «Tuez les assassins de 'Othmân, détruisez-les tous sans exception». Moghîrah cria à l'adresse de Marwân et d'autres: «Où allez-vous traquer les meurtriers? Ils sont devant vos yeux sur les bosses de leurs chameaux (en pointant son doigt vers Talhah, Zubayr et 'Âyechah). Tuez-les et retournez chez vous. Ils sont l'objet même de votre vengeance. Ils ont trempé autant que tout autre dans cette sale affaire».

L'armée continua toutefois sa marche, tout en reprenant à son compte, et à cor et à cri ce qu'elle venait d'entendre. On argua à son intention que la question de la succession était prématurée, et 'Âyechah déclara que le choix d'un successeur était le droit exclusif des Médinois et qu'il devait rester le leur comme auparavant. Et pour éviter toute inquiétude supplémentaire, elle ordonna à 'Abdullâh, le fils de Zubayr, de conduire les prières quotidiennes.

'Âyechah dans la Vallée de Hawab

Sur leur route vers Basrah, les rebelles apprirent que 'Alî, le Calife, était sorti de Médine pour les poursuivre. Pour arriver à Basrah sans interruption et sans obstacle 'Âyechah ordonna qu'on changeât de route. Quittant la route principale, ses armées s'engagèrent sur des sentiers en direction de Basrah. Pour dissiper l'ennui des longues nuits de l'automne, le guide passait son temps à chanter et occasionnellement à crier le nom de chaque vallée, désert ou village par lesquels on passait. Arrivé une nuit à un lieu déterminé, il cria: «La vallée de Hawab ».

Frappée de stupeur par ce nom, un frisson traversa tout le corps de 'Âyechah lorsque sur-le-champ les chiens du village entourèrent son chameau et se mirent à aboyer vers elle plus bruyamment. «Quel est cet endroit?» hurla-t-elle. Le guide répéta sur le même ton habituel: «La Vallée de Hawab». La prédiction du Prophète, récemment remise à sa mémoire par Om Salma, comme on vient de le noter un peu plus haut, s'empara maintenant de son esprit, et elle s'exclama en tremblant: «Innâ Lillâhi wa Innâ Ilayhî râje'ûn» (Nous appartenons à Dieu et nous devons retoumer à Lui).

Faisant agenouiller son chameau, elle descendit de sa litière et gémit en lâchant un profond soupir: «Hélas! Hélas! Je suis en fait la misérable femme de Hawab. Le Prophète m'en avait déjà prévenue». Elle déclara qu'elle ne ferait pas un pas de plus avec cette expédition de malheur.

Talhah et Zubayr la pressèrent en vain de poursuivre son voyage, en lui racontant que le guide s'était trompé de nom et que cet endroit ne s'appelait pas Hawab. Ils subornèrent même cinquante témoins pour qu'ils le jurent, mais elle ne les crut pas et refusa d'avancer.

On dit que ce fut le premier faux témoignage public survenu depuis l'avènement de l'Islam. Ainsi cette nuit-là, et toute la journée suivante, les rebelles restèrent à Hawab. Talhah et Zubayr étaient déconcertés et ne savaient pas quoi faire.

Finalement, recourant à un stratagème intelligent, ils purent mettre l'armée sur pied en criant soudainement: «Vite! Vite! 'Alî s'approche rapidement pour nous surprendre». Ce disant, ils commencèrent à détaler. 'Âyechah, frappée de terreur, tourna tout de suite les talons, trouva son chameau et entra promptement dans sa litière. La marche fut ainsi reprise.

Le Campement de 'Âyechah à Khoraybah

Dans sa hâte d'arriver à Basrah l'armée rebelle avança rapidement et, arrivant près de la ville, elle campa à Khoraybah. 'Âyechah fit venir un notable de Basrah, Ahnaf Ibn Qays, et lui demanda de rejoindre son étendard. Après quelques discussions sur le sujet, il refusa de prendre les armes contre le Calife. Mais décidé toutefois à rester neutre il quitta Basrah avec six mille partisans et campa à Wâdi-1-Saba, dans les faubourgs de Basrah.

'Âyechah envoya un message à 'Othmân Ibn Honayf, le gouvemeur de Basrah, l'invitant à venir la voir. Ibn Honayf enfila immédiatement son armure et, suivi d'un grand nombre de citoyens, se dirigea vers le campement de 'Âyechah. Mais à sa grande surprise, il trouva l'armée des insurgés déployés sur le terrain de manuvre, suivie par un grand nombre de ses concitoyens factieux qui avaient en même temps rejoint 'Âyechah pour se ranger de son côté. Des pourparlers s'engagèrent:

«Talhah et Zubayr s'adressaient alternativement aux foules, et ils furent suivis par 'Âyechah qui haranguait les gens du haut de son chameau. Sa voix, qu'elle avait élevé pour se faire entendre par tout le monde, devint stridente et aiguë, au lieu d'être intelligible, ce qui suscita l'hilarité de la foule. Une querelle éclata à propos de la justice de son appel, les différentes parties se mirent à échanger des injures, à se traiter de menteuses et à se lancer l'une contre l'autre de la poussière au visage. L'un des hommes de Basrah se tourna alors vers 'Âyechah et lui lança: "Honte à toi, Ô Mère des Croyants!" Et d'ajouter: "L'assassinat du Calife était un crime cruel, mais moins abominable que ton oubli de ta condition et de ton sexe. Pourquoi as-tu abandonné le calme de ta maison et ton voile protecteur pour monter comme un homme imberbe sur ce maudit chameau et fomenter querelles et dissensions parmi les fidèles?" Un autre homme de la foule s'écria, moqueur, aux visage de Talhah et Zubayr: "Vous avez amené votre mère avec vous. Pourquoi n'avez-vous pas amené vos femmes aussi?". Des insultes fusèrent de partout, des épées furent tirées, et des escarmouches éclatèrent, et les antagonistes se battirent jusqu'à ce que l'heure de la prière les eût séparés». ("Successors of Mohammad" de W. Irving, p. 172).

Les entrées de la cité étaient désormais hermétiquement fermées aux insurgés. Quelques jours passèrent, pendant lesquels des escarmouches eurent lieu, causant des pertes sérieuses aux partisans du gouverneur et permettant aux insurgés de s'implanter un peu dans la ville. Finalement une trêve fut conclue, aux termes de laquelle un messager serait envoyé à Médine pour vérifier si Talhah et Zubayr avaient prêté serment d'allégeance à 'Alî, le jour de l'inauguration de son Califat, volontairement ou sous la contrainte.

Dans le premier cas, ils devraient être traités en rebelles, et dans le second, leurs partisans à Basrah auraient raison de soutenir leur cause. Les insurgés, qui désiraient avoir une sérieuse occasion de vaincre le gouverneur et de prendre possession de la ville, acceptèrent cet arrangement pour gagner du temps. Un messager fut ainsi envoyé à Médine. Lorsqu'il délivra sa commission, tout le monde garda le silence. A la fin, Osâmah se leva et dit qu'ils avaient été contraints. Mais cette affirmation lui aurait coûté la vie sans l'intervention de son ami Sohayl, un homme d'influence et d'autorité, qui le prit sous sa protection et l'amena chez lui.

'Âyechah S'Empare de Basrah

Dans l'intervalle, les dirigeants des insurgés s'efforcèrent d'attirer Ibn Honayf, le Gouverneur de Basrah, dans leur campement en lui envoyant des messages amicaux, mais il soupçonna une tricherie derrière ces messages et s'enferma chez lui en se faisant suppléer par 'Ammâr dans son poste. Talhah et Zubayr, prenant avec eux une élite de leurs partisans, une nuit de tempête, se mêlèrent à l'assemblée des priants dans la mosquée, surprirent le gouverneur, et après avoir tué quarante hommes de sa garde, ils le firent prisonnier. Le jour suivant, Hâkim Ibn Jabalah essaya de libérer le prisonnier, mais il perdit la vie et celle de soixante-dix partisans dans cette tentative.

Une bataille sérieuse fit rage dans la ville, aboutissant à une déconfiture totale et à des pertes considérables parmi les partisans de 'Alî. 'Âyechah entra en grand apparat dans la ville, et le gouvernement de Basrah, ainsi que le Trésor, passèrent aux mains des insurgés. Peu après la capture de 'Othmân Ibn Honayf, on demanda à 'Âyechah comment elle voulait qu'on disposât de lui. Elle le condamna à mort, mais sur les instances d'une femme de sa suite elle consentit à épargner sa vie. Il fut toutefois condamné à subir des maux encore pires jusqu'à ce qu'il pût échapper à ses ravisseurs. Les poils de sa barbe, ses moustaches et ses sourcils furent arrachés un à un, et il fut honteusement exposé au pilori.

'Alî Apprend la Nouvelle de la Révolte de 'Âyechah

Le lecteur se demandera sans doute avec anxiété ce que faisait 'Alî, le Calife, pendant tout ce temps-là. Nous allons donc laisser de côté les insurgés, maintenant maîtres de Basrah, pour suivre les traces de 'Alî.

Les nouvelles des troubles survenus à la Mecque étaient parvenues à Médine. Mais 'Alî avait dit que tant qu'une action de grande envergure des insurgés n'aurait pas menacé l'unité de l'Islam, il ne prendrait pas de mesures énergiques contre eux.

Après quelques temps, Om Salma, qui avait repoussé fermement les propositions de 'Âyechah à la Mecque, comme on l'a vu plus haut, s'étant rendue à Médine rapidement après le départ des insurgés pour Basrah, avait informé 'Alî de la révolte de 'Âyechah, Talhah et Zubayr.(115) Un autre message, en provenance d'Om al-Fadhl la veuve d'al-'Abbâs, qui se trouvait à la Mecque, était parvenu également à 'Alî, faisant état des mouvements des rebelles contre le Calife et de leur marche sur Basrah.

En apprenant cette nouvelle, 'Alî avait fait rassembler les gens dans la grande Mosquée et les avait appelés aux armes pour poursuivre les rebelles. Le discours éloquent et les appels chaleureux du Calife avaient été accueillis avec froideur et apathie par l'assemblée.(116)

Personne ne paraissait prêt à répondre à l'appel, notamment parce que certains dans l'auditoire avaient pris en considération le fait que la personne contre laquelle on les pressait de prendre les armes n'était autre que la Mère des Croyants, 'Âyechah, et redoutaient une guerre civile; d'autres encore se demandaient si 'Alî n'avait pas été impliqué indirectement dans la mort de 'Othmân.

Pendant trois jours consécutifs, 'Alî fit de son mieux pour que les gens bougent et réagissent. Finalement, le troisième jour, Ziyâd Ibn Handhalah se leva et s'avança vers 'Alî en disant: «Laisse-les rester à l'arrière, moi, j'avancerai». Suivant son exemple, deux Ançâr, Abul-Hathim et Khazima Ibn Thâbit s'avancèrent en prononçant ces propos: «Le Prince des Croyants est innocent du meurtre de 'Othmân, nous devons le rejoindre». Sur-le-champ Abû Qatâda, un autre Ançârî, un homme distingué, se leva et, tirant son épée, s'exclama: «Le Messager de Dieu, que la paix soit sur lui, m'avait ceint avec cette épée. Je l'ai gardée rengainée depuis longtemps, mais à présent il est grand temps de la dégainer contre ces méchants hommes qui trompent toujours le peuple». ("History of the Saracens" de Simon Ockley, p. 300).

Même Om Salma dit avec zèle:(117) «Ô Commandeur des Croyants! Si la loi le permettait, je t'aurais accompagné dans ton expédition, mais je sais que tu ne me le permets pas. Aussi je t'offre les services de mon fils 'Omar B. Abî Salma, qui m'est plus cher que ma propre vie. Laisse-le partir avec toi pour partager vos chances». 'Alî accepta l'offre et 'Omar Ibn Abî Salma l'accompagna dans l'expédition. C'était un homme de valeur, de piété et de beaucoup d'autres qualités, et il sera nommé plus tard, gouverneur de Bahrein.

La Marche de 'Alî contre 'Âyechah

Finalement, une armée de neuf cents hommes put être levée difficilement. L'attitude froide des Médinois dans cette conjoncture critique découragea tellement 'Alî qu'il décida de ne pas revenir parmi eux et de choisir un autre endroit pour le siège de son gouvernement. Il sortit cependant à la tête de cette petite force de neuf cents hommes(118) dans l'intention de surprendre les rebelles sur leur chemin vers Basrah.

Arrivé à Rabdhah (aux abords de Najd), il constata que les insurgés étaient déjà partis et qu'ils se trouvaient bien loin devant. Bien que rejoint dans sa marche par les Banî Tay et quelques autres tribus loyales, il n'était pas suffisamment équipé pour avancer davantage. Aussi ordonna-t-il qu'on fasse halte à Thî-Q'ar (Thî-Qâr), en attendant l'arrivée de renforts de Kûfa, ville à laquelle il avait envoyé Mohammad Ibn Abî Bakr et 'Abdullâh Ibn Ja'far pour demander à son gouvemeur Abû Mûsâ al-Ach'arî d'inciter les gens à rejoindre leur Calife afin d'aller avec lui auprès des rebelles et d'essayer de réunir les gens divisés.

La Conduite d'Abû Mûsâ al-Ach'arî envers le Calife

Abû Mûsâ al-Ach'arî n'était pas bien disposé envers le Calife, qui avait auparavant envoyé 'Ammâr Ibn Chahab pour le remplacer, comme nous l'avons déjà vu. En outre, c'était un homme qui manquait d'enthousiasme dans l'accomplissement de ses tâches. 'Âyechah lui avait déjà écrit des lettres pour dissuader ses concitoyens de prêter serment d'allégeance à 'Alî et pour les persuader de se lever pour venger le meurtre de 'Othmân. Prenant acte du succès de 'Âyechah à Basrah, il avait déjà commencé à nuancer son allégeance à 'Alî et à défendre la cause de 'Âyechah devant les gens.

Lorsque les messagers du Calife arrivèrent à Kûfa et qu'ils délivrèrent leur message, un silence complet régna sur l'assemblée dans la mosquée. Finalement les gens demandèrent à Abû Mûsâ ce qu'il leur conseillait à propos de la demande du Calife de le rejoindre. Il répondit gravement que sortir ou rester à la maison étaient deux choses différentes. Le premier était un acte pour le monde d'ici-bas, le second pour celui de la vie future. A eux donc de choisir.

Choqués par ces propos tendancieux, les envoyés du Calife lui en firent le reproche. Ce à quoi il répondit que le serment d'allégeance envers 'Othmân l'engageait encore - tout comme il engageait encore leur maître (c'est-à-dire 'Alî) - ainsi que son peuple, lequel était déterminé à liquider les assassins du défunt Calife où qu'ils se trouvent, et que, aussi longtemps que les meurtriers resteraient tranquilles, il ne participerait à aucune expédition.(119) Il demanda à Mohammad Ibn Abî Bakr et 'Abdullâh Ibn Ja'far de retourner chez 'Alî pour lui répéter ce qu'il venait de leur dire.

Dans l'intervalle, 'Othmân Ibn Honayf, l'ex-Gouverneur de Basrah, se rendit à Thî-Qa'r. Il était dans un drôle d'état.(120) Le Calife le reconnut et lui dit en souriant qu'il l'avait laissé un vieil homme et qu'il revenait auprès de lui tel un jeune imberbe. En fait, 'Othmân avait eu une barbe remarquablement belle, dont la perte, doublée de la perte de ses cheveux et sourcils lui donnait une apparence étrange. Il raconta à 'Alî ses mésaventures avec les dirigeants des insurgés, et le Calife sympathisa avec lui pour les souffrances qu'il avait subies, et le réconforta en l'assurant que ses peines seraient comptées comme mérites. Puis il dit que les hommes qui avaient été les premiers à le reconnaître comme Calife, étaient aussi les premiers à abjurer leur serment d'allégeance et les premiers à se rebeller contre lui. Il s'étonna de leur soumission volontaire à Abû Bakr, 'Omar et 'Othmân, et de leur opposition à lui-même.

Aussitôt que Mohammad Ibn Abî Bakr et 'Abdullâh Ibn Ja'far retournèrent à Médine et rapportèrent ce qu'Abû Mûsâ avait dit, le Calife dépêcha(121) Ibn 'Abbâs et Mâlik al-Achtar à Kûfa où ils délivrèrent le message du Calife demandant l'assistance des Kûfites. Mais au lieu d'encourager ces derniers à répondre à l'appel du Calife, Abû Mûsâ leur dit:

«Frères! Les Compagnons du Prophète sont plus savants que les Non-Compagnons à propos de Dieu et de Son Prophète. Le désaccord est parmi les Compagnons qui savent mieux à qui il faut faire confiance. Vous ne devez donc pas vous mêler de leurs affaires, car le Prophète a dit une fois: "Il y aura des troubles pendant lesquels il vaudra mieux (pour le Musulman) être couché que réveillé, réveillé qu'assis, assis que debout, debout qu'en marche, en marche que sur une monture". Rengainez donc vos épées, cassez vos arcs et déposez vos lances. Gardez tranquillement vos maisons et accueillez-y avec hospitalité les blessés jusqu'à ce que les troubles cessent. Laissez les Compagnons du Prophète se mettre tous d'accord entre eux. Vous n'avez besoin de faire la guerre contre aucun d'entre eux. Que ceux qui sont venus vous voir de Médine, retournent d'où ils sont venus».

Abû Mûsâ al-Ach'arî démis de ses Fonctions de Gouverneur de Kûfa

Lorsque Ibn 'Abbâs et Mâlik al-Achtar retournèrent à Médine et rapportèrent au Calife ce qu'avait fait Abû Mûsâ al-Ach'arî, il envoya son fils, al-Hassan, accompagné de 'Ammâr Ibn Yâcir qui avait été pendant un temps Gouverneur de Kûfa durant le règne du Calife 'Omar, et qui avait été très maltraité par la suite par le Calife 'Othmân pour ses remarques franches. Mâlik al-Achtar (un homme d'initiative et de détermination, qui exerçait une grande influence sur les Kûfites) et qui avait été irrité par les équivoques d'Abû Mûsâ lors de sa précédentes mission, suivit al-Hassan dans son voyage, en compagnie de Qardhah Ibn Ka'b al-Ançârî qui venait d'être nommé Gouverneur de Kûfa en remplacement d'Abû Mûsâ al-Ach'arî.

Abû Mûsâ les reçut tout à fait respectueusement, mais lorsqu'on demanda aux Kûfites, rassemblés dans la mosquée, leur participation à l'expédition contre les insurgés, conformément au message du Calife, il s'y opposa aussi vigoureusement qu'il l'avait fait auparavant, invoquant le même hadith, cité dans le précédent paragraphe, à savoir: «Il y aura des troubles pendant lesquels il vaudra mieux être couché que réveillé, etc.».

'Ammâr Ibn Yâcir, le vénérable Compagnon favori du Prophète, âgé alors d'environ quatre-vingt dix ans, un soldat austère et vétéran, et à présent général de Cavalerie dans l'armée de 'Alî, ayant entendu le discours malicieux d'Abû Mûsâ, lui répliqua vivement qu'il avait fait un mauvais usage de la parole du Prophète, laquelle visait à réprimander des hommes de l'espèce d'Abû Mûsâ lui-même, qu'il valait mieux qu'ils restent couchés que réveillés, assis que debout, etc... Cependant, Abû Mûsâ persistait à décourager les gens de répondre aux propositions des envoyés de 'Alî. Un tumulte s'éleva lorsque Zayd Ibn Sihân intervint pour lire une lettre de 'Âyechah lui commandant soit de rester neutre soit de la rejoindre.(122)

Après avoir fait la lecture de cette lettre, il en sortit une autre adressée au grand public de Kûfa, leur demandant de faire de même. Après la lecture de ces deux lettres, il fit remarquer: «Le Coran et le Prophète commandent qu'elle ('Âyechah) reste tranquille chez elle, et que nous combattions jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de sédition. Elle nous ordonne donc de jouer son rôle alors qu'elle a pris le nôtre pour elle». D'aucuns parmi l'assistance reprochèrent à Zayd sa remarque contre la Mère des Croyants.

Abû Mûsâ reprit son discours pour poursuivre son opposition au Calife, ce qui conduisit certains parmi les auditeurs à lui reprocher son infidélité et sa déloyauté et à l'obliger à quitter la chaire qui fut ensuite occupée par al-Hssan Ibn 'Alî. Abû Mûsâ dut quitter non seulement la chaire, mais aussi le mosquée tout de suite, quelques soldats de la garnison stationnée au palais du Gouverneur étant venus se plaindre d'avoir été battus sévèrement avec des bâtons.(123)

Il est à noter que le débat se déroulait à la mosquée, Mâlik al-Achtar avait pris avec lui un groupe de ses partisans et s'était emparé par surprise du palais du Gouverneur, et les hommes de la garnison avaient été bruyamment battus et envoyés à la mosquée pour interrompre le débat. Cette prompte action eut l'effet escompté. En outre elle rendit l'impassibilité froide de la conduite d'Abû Mûsâ tellement ridicule et méprisable que les sentiments du peuple se retournèrent immédiatement contre lui. Lorsqu'il sortit de la mosquée, il se rendit hâtivement à son palais où Mâlik lui ordonna de vider les lieux immédiatement. La foule assemblée à l'entrée était prête à piller ses biens, mais Mâlik intervint et impartit à Abû Mûsâ un délai de vingt-quatre heures pour qu'il emportât ses effets.

Al-Hassan Ibn 'Alî Réussit une Levée de Neuf Mille Kûfites

Du haut de sa chaire, al-Hassan adressa avec éloquence à l'assemblée un discours dans lequel: «il confirma l'innocence de son père en ce qui concerne l'assassinat de 'Othmân. Il dit que son père, soit avait tort, soit subissait une injustice. S'il avait tort, Dieu 1'en punirait et s'il subissait une injustice, IL lui viendrait en aide. L'affaire était donc entre les Mains du Très-Haut. Talhah et Zubayr qui avaient été les premiers à inaugurer son Califat, avaient été aussi les premiers à se retourner contre lui. Qu'avait-il donc fait, en tant que Calife, pour mériter cette opposition? Quelle injustice avait-il commise? Quelle avidité ou quel égoïsme avait-il manifestés». ("Successors of Mohammad" de W. Irving, p. 177).

L'éloquence d'al-Hassan eut un pouvoir réel sur l'assistance. Les chefs des tribus se dirent les uns aux autres qu'ils avaient tendu leurs mains en guise d'allégeance à 'Alî, et que ce dernier leur avait fait honneur en leur demandant d'être les arbitres dans une si importante affaire. Ils regrettèrent de n'avoir pas tenu compte des précédents messagers du Calife, ce qui avait conduit ce dernier à députer son fils pour demander leur assistance. Ils conclurent finalement qu'ils devaient obéir à leur Calife et répondre à une demande si raisonnable.

Al-Hassan leur dit qu'il allait retourner auprès de son père et que ceux qui se croyaient prêts à l'accompagner devaient le faire, alors que les autres pouvaient le suivre par voie de terre ou par bateaux. Ainsi neuf mille Kûfites(124) rejoignirent 'Alî par terre et par bateaux. En leur souhaitant la bienvenue, 'Alî leur dit: «Je vous ai fait venir ici pour être témoins entre nous et nos frères de Basrah. S'ils acceptent de se soumettre pacifiquement, c'est tout ce que nous désirons, mais s'ils persistent dans leur révolte, nous les amènerons à la réconciliation gentiment, à moins qu'ils ne se mettent à nous offenser. Pour notre part, nous ne négligerons rien qui puisse, d'une façon ou d'une autre, contribuer à un arrangement que nous devons préférer à la désolation de la guerre». ("History of the Saracens" de S. Ockley, p. 305).

L'armée du Calife, ayant reçu des renforts de diverses régions, devint forte d'environ vingt mille hommes qui s'avancèrent vers Basrah. Pendant qu'il était stationné avec son année à Thî-Qâr, 'Alî avait écrit des lettres à 'Âyechah, Talhah et Zubayr pour les mettre en garde contre les démarches déraisonnables qu'ils avaient entreprises, et pour leur dire qu'aucun d'entre eux ne pouvait prétendre être le vengeur du sang de 'Othmân, ce dernier étant un Omayyade, alors qu'aucun d'eux n'appartenait aux Banî 'Omayyah.(125)

'Âyechah avait répondu que les choses étaient arrivées à un point où les avertissements n'avaient plus aucune utilité, alors que Talhah et Zubayr ne donnèrent pas de réponse écrite, se contentant de faire parvenir à 'Alî un mot pour l'informer qu'ils n'étaient pas disposés à obéir à ses ordres et qu'il avait toute la liberté de faire ce qu'il voulait.

L'Arrivée de 'Alî à Basrah

L'armée de 'Âyechah comptait trente mille hommes dont la plupart étaient de nouvelles recrues, alors que celle de 'Alî se composait principalement de vétérans, d'hommes ayant déjà servi dans les forces armées, et de Compagnons du Prophète. Lorsque 'Alî apparut avec ses forces armées déployées en un imposant ordre de bataille devant Basrah, 'Âyechah et ses confédérés furent frappés de terreur. Une fois proche de Basrah, 'Alî envoya Qa'qâ' Ibn 'Amr, un Compagnon du Prophète, aux dirigeants des rebelles en vue de négocier avec eux un plan de paix,(126) si possible.

'Âyechah répondit que 'Alî devait négocier personnellement avec eux. Lorsque 'Alî arriva, des messages circulèrent dans les rangs des forces hostiles en vue de compromettre la négociation.(127) On voyait 'Alî, Talhah et Zubayr tenir de longues conversations, faisant le va-et-vient ensemble à la vue des deux armées, et les négociations paraissaient tellement dans la bonne voie que tout le monde pensa qu'on allait aboutir sûrement à un arrangement pacifique; car par son impressionnante éloquence, 'Alî toucha les curs de Talhah et de Zubayr en les mettant en garde contre le jugement du Ciel et en les défiant à une ordalie où l'on invoquerait la malédiction divine contre ceux qui avaient encouragé et suggéré le meurtre de 'Othmân et incité les malfaiteurs à le commettre.

Au cours de l'un de leurs entretiens, 'Alî demanda à Zubayr: «As-tu oublié le jour où le Messager de Dieu t'avait demandé si tu n'aimais pas son cher "fils" 'Alî et où tu lui as répondu: "Si". Ne te rappelles-tu pas cette prédiction du Prophète: "Cependant, il arrivera un jour où tu te soulèveras contre lui et où tu apporteras des misères à lui et à tous les Musulmans"».

Zubayr répondit qu'il s'en souvenait parfaitement, qu'il se sentait désolé, que s'il s'en était souvenu auparavant, il n'aurait jamais porté les armes contre lui. Zubayr semblait donc déterminé à ne pas se battre contre 'Alî. Il retourna à son camp et informa 'Âyechah de ce qui s'était passé entre lui et 'Alî.

«On dit qu'à la suite de cette allusion à la prédiction du Prophète, Zubayr renonça à combattre contre 'Alî, mais malgré ladite prédiction prophétique, 'Âyechah était si pleine de haine contre 'Alî qu'elle ne pouvait accepter aucun arrangement, à n'importe quelle condition. D'autres disent que c'est le fils de Zubayr, 'Abdullâh (adopté par 'Âyechah) qui l'avait fait changer d'avis en lui demandant si c'était la peur des troupes de 'Alî qui l'avait conduit à cette volte-face. A ceci Zubayr répondit "Non mais le serment prêté à 'Alî". 'Abdullâh lui suggéra alors d'expier son serment en libérant un esclave, ce qui l'amena à se préparer sans plus d'hésitation à combattre contre 'Alî». ("History of the Saracens" de S. Ockley, p. 307).

Les deux armées étaient face à face sur le même champ de bataille. Durant la nuit chaque partie chargea l'autre, les deux parties s'accusant mutuellement d'avoir ouvert les hostilités. Le lecteur pourra lui-même déduire quelle est la partie à blâmer pour cette attaque nocturne, quelle partie essayait d'arriver à un arrangement pacifique pour éviter l'effusion de sang et laquelle mettait en échec ces tentatives de paix. Les circonstances relatées ci-dessus sont assez claires pour éclairer et indiquer la vérité.

La Bataille d'Al-Jamal (du Chameau)

Le lendemain matin, tôt, le vendredi 16 Jamâdî II de l'an 36 H. (Nov., 656 ap. J. -C.), 'Âyechah entra dans le champ de bataille, assise dans une litière sur son grand chameau, al-'Askar. Elle fit l'inspection de ses troupes, qu'elle animait par sa présence et par sa voix. Dans l'histoire, cette bataille fut appelée "La Bataille du Chameau", en raison de la présence de la bête étrange sur laquelle était montée 'Âyechah, et ce, bien qu'elle fût livrée à Khoraybah, près de Basrah.

L'armée de 'Alî faisait face à l'ennemi en ordre de bataille, mais le Calife avait ordonné à ses combattants de ne charger que si l'ennemi les attaquait le premier. En outre, il leur donna l'ordre strict de ne jamais achever un blessé, de ne jamais poursuivre un fuyard, de ne pas s'emparer de butin et de ne jamais violer une maison. Et alors qu'une pluie de flèches lancées par l'ennemi tombait sur les troupes de 'Alî, celui-ci ordonna à ses soldats de ne pas rpondre au tir et d'attendre.

«Jusqu'au dernier moment 'Alî fit preuve d'une répugnance implacable à l'effusion du sang de Musulmans, et juste avant la bataille il s'efforçait encore d'obtenir l'allégeance de l'adversaire par un appel solennel au Coran. Une personne, nommée Muslim, s'avança alors immédiatement, levant un exemplaire du Coran dans sa main droite. Muslim se mit à fustiger l'ennemi pour l'amener à renoncer à ses desseins injustifiés. Mais la main qui portait le Livre Sacré fut coupée par un soldat de l'armée ennemie. Il porta alors le Coran dans sa main gauche, mais celle-ci fut à son tour coupée par un autre cimeterre. L'homme ne fut pas pour autant découragé, et il serra le Coran contre sa poitrine avec ses bras mutilés, continuant ses exhortations jusqu'à ce qu'il fût achevé par les sabres de l'ennemi. Son corps fut par la suite récupéré par ses amis et des prières furent faites sur lui par 'Alî lui-même. Le Calife ramassa ensuite une poignée de sable, la lança en direction des insurgés, invoquant contre eux la vengeance de Dieu. En même temps, l'impétuosité des hommes de 'Alî ne pouvait être retenue plus longtemps. Tirant leurs sabres et pointant leurs lances, ils se lancèrent vaillamment dans le combat qui fut livré de tous côtés avec une férocité et une animosité extraordinaires». ("Mohammadan History" de M. Price, cité par S. Ockley, op. cit., p. 308).

Le Sort de Talhah

Alors que la bataille faisait rage et que la victoire commençait à pencher du côté de 'Alî, Marwân Ibn al-Hakm (le Secrétaire Particulier du précédent Calife, 'Othmân), l'un des officiers de l'armée de 'Âyechah, remarqua que Talhah incitait ses troupes à se battre vaillamment.(128) «Voyez ce traître! dit-il à son serviteur. Tout récemment encore, il était l'un des assassins du vieux Calife. Et le voilà qui prétend être le vengeur de son sang. Quelle plaisanterie!» Ce disant, il tira dans un accès de haine et de furie une flèche qui perça sa jambe droite et la traversa pour toucher son cheval qui se cabra et jeta le cavalier par terre.

En ce moment d'angoisse, Talhah s'écria: «Ô mon Dieu! Venge 'Othmân sur moi selon Ta Volonté», avant d'appeler au secours. Constatant que ses chaussures ruisselaient de sang, il demanda à l'un de ses hommes de le ramasser, de le faire monter sur son cheval, derrière lui, et de le convoyer à Basrah. Et sentant sa fin proche, il appela l'un des hommes de 'Alî qui se trouvait là par hasard: «Donne-moi ta main, dit le mourant repentant, afin que j'y pose la mienne en guise de renouvellement de mon serment d'allégeance à 'Alî». Talhah rendit son dernier soupir en prononçant ces mots de repentir.

Lorsque 'Alî entendit le récit de sa mort, son cur généreux fut touché, et il dit: «Allâh ne voulait pas l'appeler au Ciel avant d'effacer sa première violation de serment par ce dernier serment de fidélité». Le fils de Talhah, Mohammad, fut lui aussi tué dans cette bataille.

Le Sort de Zubayr

Les remords et la componction avaient envahi le cur de Zubayr après avoir écouté le rappel par 'Alî de la prédiction du Prophète. Il ne fait pas de doute qu'il avait participé à la bataille sur l'instance de 'Âyechah et de son fils et à contre-coeur. Par la suite, il avait vu 'Ammâr Ibn Yâcir,(129) le vénérable et vieux Compagnon du Prophète, connu pour sa probité et son intégrité, être un Général dans l'armée de 'Alî. Il s'était rappelé alors avoir entendu de la bouche du Prophète que 'Ammâr serait toujours du côté des partisans de la justice et du bon droit et qu'il tomberait sous les sabres de mauvais rebelles. Tout avait semblé donc être de mauvais augure pour participer à cette bataille. Aussi se retira-t-il du champ de bataille et prit-il le chemin de la Mecque tout seul.

Lorsqu'il arriva à la vallée traversée par le ruisseau de Saba, où Ahnaf Ibn Qays avait campé avec une horde d'Arabes dans l'attente de l'issue du combat, il fut reconnu de loin par Ahnaf. «Personne ne peut-il m'apporter des nouvelles de Zubayr?» dit-il à l'adresse de ses hommes. L'un de ceux-ci, 'Amr Ibn Jarmuz, comprit l'insinuation et se mit en route. Zubayr voyant cet homme s'approcher, le soupçonna de mauvaises intentions à son égard. Aussi lui ordonna-t-il de rester à distance. Mais après avoir échangé quelques paroles, ils devinrent amis et tous deux descendirent de leurs chevaux pour faire la Prière, étant donné qu'il en était l'heure. Lorsque Zubayr se prosterna en accomplissant sa Prière, 'Amr saisit l'occasion et coupa sa tête avec son cimeterre.

Il apporta sa tête à 'Alî qui pleura à la vue de cette tête. Car il s'agissait de la tête de quelqu'un qui avait été son ami. Se tournant vers l'homme qui lui avait apporté ce cadeau macabre, il s'écria, indigné: «Va-t-en maudit. Apporte tes nouvelles à Ibn Safiyah en enfer». Cette malédiction inattendue enragea le misérable qui s'attendait plutôt à une récompense, et il proféra une bordée d'injures à l'adresse de 'Alî. Puis, dans un accès de désespoir, il dégaina son sabre et l'enfonça dans son propre cur.

La Défaite de 'Âyechah

Tel fut donc le sort des deux grands dirigeants des rebelles. Quant à 'Âyechah, l'implacable âme de la révolte, la femme de guerre, elle continua à hurler inlassablement de sa voix stridente: «Tuez les assassins de 'Othmân», incitant ses hommes à se battre. Mais les troupes, privées de leurs dirigeants, s'étaient senties déjà démoralisées et avaient commencé à retourner à la ville.

Toutefois, voyant que 'Âyechah était en danger, ses partisans arrêtèrent leur fuite et revinrent à son secours. Se rassemblant autour de son chameau, ils essayèrent l'un après l'autre d'en saisir la bride et de prendre l'etendard, mais ils furent abattus à tour de rôle. Ainsi soixante-dix hommes périrent par la bride de cet animal maudit. La litière de 'Âyechah, en tôle d'acier et construite comme une cage, était hérissée de dards et de flèches, et sur la bosse de l'énorme bête, elle ressemblait à un hérisson effrayant et en colère.

«Convaincu que la bataille ne pourrait être interrompue aussi longtemps que le chameau continuerait à s'amuser de la sorte avec les défenseurs de 'Âyechah, 'Alî exprima aux hommes qui l'entouraient son désir de les voir s'efforcer de terrasser l'animal. Après plusieurs assauts désespérants, Mâlik al-Achtar réussit enfin à forcer un passage et à casser l'une des pattes du chameau. Mais malgré cela, l'animal resta debout et impassible, et persévéra dans son attitude. Une autre patte fut brisée, mais sans résultat. Mâlik al-Achtar, étonné et terrifié par le comportement du chameau ne savait pas s'il devait continuer ou non. 'Alî s'approcha et lui demanda de frapper sans hésitation même si l'animal paraissait bénéficier du soutien d'un agent surnaturel. Stimulé, Mâlik frappa la troisième patte et l'animal fut immédiatement terrassé.

»La litière de 'Âyechah étant maintenant à terre, 'Alî ordonna à Mohammad, fils d'Abû Bakr, de se charger de sa soeur et de la protéger des flèches qui continuaient à tomber de partout. Mohammad s'exécuta, s'approcha de la litière, et y introduisant sa main qui toucha par hasard celle de 'Âyechah, il entendit cette dernière l'accabler d'insultes et crier, interrogative, quel vaurien osait toucher sa main que personne d'autre que le Prophète n'avait l'autorisation de toucher. Mohammad répondit que bien que cette main fût celle de la personne la plus proche d'elle par le sang, elle était aussi celle de son pire ennemi. Reconnaissant alors la voix bien connue de son frère, 'Âyechah se défit rapidement de ses appréhensions». ("Mohammadan History" de M. Price, cité par S. Ockley, op. cit., p. 310).

La Magnanimité de 'Alî envers l'ennemi

«'Âyechah pouvait s'attendre logiquement à un traitement sévère de la part de 'Alî, étant donné qu'elle était son ennemie vindicative et acharnée, mais 'Alî était trop magnanime pour se venger d'un adversaire vaincu». ("Successors of Mohammad" de W. Irving, p. 179).

Une fois que toutes les confusions liées à la bataille se furent estompées, 'Alî vint voir 'Âyechah et lui demanda comment elle allait. Ayant constaté qu'elle allait bien et qu'elle avait été sauvée sans subir aucun mal, il lui dit sur un ton de reproche: «Le Prophète aurait-il accepté que tu agisses ainsi?» Elle répondit: «Tu es victorieux. Sois donc bon envers ton adversaire vaincu». 'Alî ne lui fit plus de reproches et ordonna à son frère Mohammad d'emmener sa sur à la maison de 'Abdullâh Ibn Khalaf, un Khozâ'ite, notable citoyen de Basrah, tué alors qu'il combattait pour 'Âyechah. Celle-ci demanda à son frère de chercher les traces de 'Abdullâh, fils de Zubayr, qu'on trouvera par la suite, blessé, parmi les morts et les blessés qui jonchaient le champ de bataille.

Selon le désir de 'Âyechah il fut amené devant 'Alî pour obtenir son pardon. Le très généreux vainqueur promulgua alors avec magnanimité une amnistie générale pour tous les rebelles et leurs alliés, y compris 'Abdullâh Ibn Zubayr. Malgré toutes ces mesures de clémence, Marwân et les Omayyades s'enfuirent chez Mu'âwiyeh en Syrie, ou à la Mecque.

Le Carnage dans la Bataille

Les pertes dans cette bataille furent très lourdes. Certains historiens(130) avancent le chiffre de seize mille sept cent quatre-vingt-seize tués parmi les hommes de 'Âyechah et de mille soixante-dix parmi ceux de 'Alî. D'autres(131) parlent de dix mille tués parmi les partisans de 'Âyechah et cinq mille parmi ceux de 'Alî. En tout état de cause, les cadavres jonchaient le champ de bataille. Une fosse fut creusée dans laquelle furent enterrés sur ordre du Calife aussi bien les partisans que les adversaires tués dans les combats.

La Retraite de 'Âyechah

Lorsque le calme fut revenu, 'Alî envoya 'Abdullâh Ibn 'Abbâs pour demander à 'Âyechah de partir pour Médine,(132) mais elle déclina l'offre, insistant sur le fait qu'elle ne voulait pas aller dans un endroit où il y avait des Hâchimites. Quelques propos de reproches furent échangés entre l'émissaire de 'Alî et 'Âyechah, et le premier revint auprès du Calife pour lui signifier son refus. Mâlik al-Achtar fut envoyé alors avec la même mission, mais il échoua lui aussi dans sa tentative de la persuader d'accepter l'offre du Calife. Puis 'Alî lui-même alla la voir et lui dit qu'elle avait le devoir de rester tranquille à sa maison où elle devait aller maintenant afin de retrouver le gîte dans lequel le Prophète l'avait laissée, et d'oublier le passé. «Que Dieu te pardonne, ajouta-t-il, pour ce que tu as fait, et qu'IL te couvre de Sa Clémence». Mais 'Âyechah ne prêta pas attention à la parole de 'Alî.

Ce dernier lui envoya enfin, son fils al-Hassan(133) pour l'avertir que si elle persistait dans son refus de regagner son foyer à Médine, elle serait traitée de la façon qu'elle connaissait bien. Lorsqu'al-Hassan arriva, elle était en train de se coiffer, mais ayant entendu le message, elle fut si embarrassée qu'elle laissa ses cheveux à moitié coiffés, se leva tout de suite et donna l'ordre de se préparer immédiatement en vue de voyager. Après le départ d'al-Hassan les dames de la maison lui demandèrent ce que ce garçon avait de particulier qui l'avait mise si mal à l'aise alors qu'elle n'avait pas hésité auparavant à repousser la proposition de Ibn 'Abbâs, Mâlik al-Achtar et même de 'Alî lui-même. 'Âyechah raconta alors comment le Prophète avait donné à 'Alî le pouvoir de prononcer lui-même le divorce des femmes du Prophète aussi bien de son vivant qu'après sa mort.

«Al-Hassan, dit-elle, était porteur de ce message d'avertissement de 'Alî» qui lui faisait valoir son autorité, ce qui l'avait mise si mal à l'aise. 'Alî fit alors les arrangements convenables pour le voyage de 'Âyechah et ordonna à ses deux fils, al-Hassan et al-Hussayn, de l'escorter pendant une étape, et il l'accompagna lui-même jusqu'à une certaine distance.

»Sur ordre de 'Alî, 'Âyechah fut escortée par une suite de femmes (quarante ou soixante-dix), déguisées en hommes, dont l'approche familière fit l'objet de plaintes constantes. Mais une fois arrivée à Médine, 'Âyechah découvrit la délicatesse de la ruse et devint aussi généreuse, dans sa reconnaissance, qu'elle l'avait été auparavant dans ses reproches». ("Mohammadan History" de Price, cité par S. Ockley, op. cit., p. 310).

Les Butins de Guerre

Comme il a été mentionné plus haut, 'Alî avait interdit à ses armées tout pillage.

«Ainsi, les ordres de 'Alî concernant l'interdiction du pillage avaient été respectés avec un tel scrupule que tout ce qu'on avait trouvé sur le champ de bataille ou dans le camp de l'ennemi fut rassemblé dans la grande mosquée, de sorte que chacun pouvait réclamer la restitution de son bien. Aux mécontents qui se plaignaient de n'avoir pas la permission de puiser dans le butin, 'Alî répondit que les droits de la guerre avaient duré aussi longtemps que les rangs étaient en ordre de bataille, les uns face aux autres, et que tout de suite après leur soumission, les insurgés avaient recouvré leurs droits et privilèges de frères Musulmans. Une fois entré dans la ville, il divisa le contenu du trésor parmi les troupes qui avaient combattu pour lui, tout en leur promettant une récompense encore plus grande lorsque Dieu aurait fait délivrer la Syrie». ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir, p. 366).

Le Transfert du Siège du Gouvernement

Le séjour de 'Alî à Basrah ne dura pas longtemps. Après avoir nommé 'Abdullâh Ibn 'Abbâs Gouverneur de cette ville, le Calife repartit pour Kûfa au mois de Rajab de l'an 36 H. Craignant les mauvais desseins de Mu'âwiyeh à son égard, le Calife considéra Kûfa comme un lieu bien situé pour faire face à toute attaque contre la région de l'Irak ou de la Mésopotamie. Peut-être aussi en reconnaissance de l'assistance qu'il avait reçue de la part des Irakiens, il estima bon de transférer de Médine à Kûfa le siège de son gouvernement. Il fit ainsi de cette ville le centre de l'Islam et la capitale de l'Empire, et c'était d'autant plus à bon escient que Kûfa était géographiquement au centre de ses provinces.

La Zone de Domination de 'Alî

La conspiration de 'Âyechah, Talhah et Zubayr ayant fait long feu sur le champ de bataille de Khoraybah, 'Alî jouit d'une victoire qui lui assurait désormais une domination totale sur un territoire s'étendant du Khorâsân à l'est à l'Egypte à l'ouest, à l'exception des provinces situées au nord-ouest de l'Arabie, lesquelles étaient sous l'influence du gouverneur de Syrie, Mu'âwiyeh.

Les Activités Préliminaires de Mu'âwiyeh

Nous avons déjà noté que pendant son séjour à Médine, à l'occasion de sa visite au Calife 'Othmân, Mu'âwiyeh avait demandé un jour à Ka'b al-Ahbar de prédire comment les troubles actuels contre 'Othmân se termineraient. Ka'b avait prédit que 'Othmân serait assassiné et qu'après une longue course la Mule Grise (c'est-à-dire Mu'âwiyeh) réussirait à s'emparer du pouvoir. Confiant dans cette prédiction, Mu'âwiyeh cherchait les occasions susceptibles de le mener à l'autorité suprême et n'omettait jamais de faire le nécessaire pour réaliser cet objectif qu'il ne perdra jamais de vue dans toutes les actions qu'il entreprendra.

Et c'est par rapport à cet objectif qu'il faut comprendre pourquoi Mu'âwiyeh ne s'était pas empressé d'envoyer le secours(134) demandé par 'Othmân lorsque celui-ci avait été assiégé, pourquoi, une fois 'Othmân assassiné, il s'était attaché à inciter les Syriens à venger son sang en exhibant du haut de sa chaire la chemise ensanglantée du Calife assassinée, pourquoi il avait retenu pendant longtemps le messager de 'Alî et évité de donner une réponse définitive à sa demande de lui faire son allégeance, espérant ainsi que l'esprit de révolte ne tarderait pas à se répandre parmi les Syriens, pourquoi il avait rassemblé autour de lui tous les notables en disgrâce, tels que 'Obaydullâh (le fils du Calife 'Omar, le meurtrier qui avait fui, de peur d'être traduit en justice devant 'Alî),(135) 'Abdullâh Ibn Abî Sarh (l'ex Gouverneur d'Egypte, qui avait été révoqué lorsque 'Alî avait accédé au Califat), Marwân (le Secrétaire et le mauvais génie du Calife 'Othmân), ainsi que presque tous les proches partisans de ce Calife, et les Omayyades qui avaient fui chez lui après la défaite de 'Âyechah à Basrah, pourquoi il s'était assuré l'alliance de 'Amr Ibn al-'Âç, le conquérant de l'Egypte et l'ex-Gouverneur de ce pays, maintenant résidant en Palestine en tant que propriétaire, mais aussi en tant que contestataire (ayant obtenu l'assurance de Mu'âwiyeh de reprendre son poste de gouverneur de ce pays en contrepartie de sa coopération en vue de la déposition de 'Alî, il prêta serment d'allégeance à Mu'âwiyeh, le reconnaissant comme le Calife légal en présence de toute l'armée, laquelle lui emboîta le pas, et fut suivie par le grand public de la Syrie, qui se joignit à cette cérémonie d'acclamation),(136) pourquoi il avait cherché l'allégeance(137) de nombreux Compagnons distingués du Prophète, tels que Sa'd Ibn Abî Waqqâç, 'Abdullâh Ibn 'Omar, Osâmah Ibn Zayd, Mohammad Ibn Maslamah qui s'étaient fait remarquer par leur non-prestation de serment d'allégeance à 'Alî lors de l'inauguration de son Califat, mais qui avaient rejeté également la sollicitation de Mu'âwiyeh et lui avaient écrit des lettres de reproches, choisissant ainsi, de rester à l'écart des deux parties (à cette époque, Abû Horayrah, Abû al-Dardâ', Abû Osâmah al-Bâhilî et No'mân Ibn Bachîr al-Ançârî étaient les seuls Compagnons du Prophète en service auprès de la Cour de Mu'âwiyeh), pourquoi, étant pendant plus de vingt ans le Gouverneur de cette riche province de Syrie et ayant adopté une politique clairvoyante depuis le tout début, comme nous l'avons déjà noté, il avait amassé un immense trésor et préparé une puissante armée qui lui était totalement inféodée.

Maintenant, les préjugés tendant à impliquer 'Alî dans l'assassinat de 'Othmân, qu'il avait inculqués perfidement aux Syriens en général et à l'armée en particulier, militaient en sa faveur. La chemise tachée du sang de 'Othmân pendait encore sur la chaire dans la grande mosquée de Damas, et les gens, enflammés par la vue de cet objet macabre, sanglotaient à chaudes larmes et criaient vengeance contre les meurtriers et leurs protecteurs. Tel était le terrible adversaire à qui 'Alî avait affaire après en avoir fini avec 'Âyechah, Talhah et Zubayr.

La Marche de 'Alî vers la Frontière Syrienne

Ayant été mis au courant de toutes ces agitations en Syrie, 'Alî essaya une fois de plus (en Cha'bân 36 H., soit Janvier 657 ap. J. -C.) de recourir aux moyens pacifiques pour régler la situation, en envoyant à Mu'âwiyeh un chef des Banî Bajila , nommé Jarîr, Gouverneur de Hamadân, qui se trouvait à ce moment-là à Kûfa à la suite de la convocation qu'il avait reçue pour prêter serment d'allégeance au nouveau Calife. Il était connu pour ses relations amicales avec Mu'âwiyeh. Son retour à Kûfa se fit attendre avec angoisse. Finalement, il y revint, après trois mois d'absence, porteur d'un message oral de Mu'âwiyeh, selon lequel ce dernier ne pourrait faire son allégeance que si les meurtriers de 'Othmân étaient punis.

Mâlik al-Achtar accusa le messager d'avoir perdu son temps à prendre du plaisir en compagnie de Mu'âwiyeh, lequel le retint intentionnellement aussi longtemps que possible afin d'achever l'élaboration de ses plans d'hostilité. Prétendant être offensé par cette imputation, Jarîr quitta Kûfa et réjoignit Mu'âwiyeh.

Constatant qu'il n'y avait aucun espoir à ramener Mu'âwiyeh à la raison, 'Alî se résolut à marcher sur la Syrie sans plus attendre. Au mois de Thilqa'dah, 36 H. (soit en Avril 657 ap. J. -C.) il envoya un détachement comme garde avancée pour le rencontrer à Riqqah, alors qu'il se dirigeait, avec son armée vers Madâ'in. De là, il dépêcha un contingent, et marcha à travers le désert mésopotamien.

La Source Miraculeuse dans le Désert Mésopotamien

Sur sa route, il dut faire halte à un endroit, où il n'y avait pas d'eau disponible, et le manque s'en fit profondément ressentir par l'armée. Un ermite chrétien qui vivait dans une grotte près du campement de l'armée fut appelé, et on lui demanda de trouver un puits. Il assura à 'Alî qu'il n'y avait pas de puits à proximité, mais un simple réservoir ne contenant pas plus de trois seaux d'eau de pluie.

'Alî lui dit alors: «Je sais pourtant que certains des Prophètes de Banî Isrâ'îl des époques reculées ont fixé leur demeure à cet endroit, et creusé un puits pour leur réserve d'eau». L'ermite répondit que lui aussi en avait entendu parler, mais que le puits avait été rebouché depuis bien longtemps, qu'il n'en restait aucune trace, et que selon une vieille tradition, personne si ce n'était un prophète ou quelqu'un d'envoyé par un prophète, ne le découvrirait ni ne l'ouvrirait.

«Puis, dit la tradition arabe, il présenta un rouleau de parchemin sur lequel Simeon Ibn Çafâ (Simon Cephos), l'un des plus grands apôtres de Jésus-Christ, avait écrit la prédiction de la venue de Mohammad, le dernier des Prophètes, et la découverte et la réouverture de ce puits par son héritier et successeur légal.(138) 'Alî écouta attentivement cette prédiction, puis se tournant vers ses accompagnateurs et pointant son doigt sur un endroit précis, leur dit: "Creusez ici". Ils s'exécutèrent et après quelque temps de creusement ils heurtèrent une énorme pierre qu'ils déplacèrent avec beaucoup de difficultés pour découvrir le puits miraculeux qui fournit à l'armée une provision bien opportune, ainsi que la preuve de la légitimité du Califat de 'Alî. Le vénérable ermite fut complètement convaincu, se jeta aux pieds de 'Alî et embrassa ses genoux, et il ne le quitta plus jamais à l'avenir». ("Successors of Mohammad" de W. Irving, p. 180).

Après avoir remercié Dieu et pris suffisamment d'eau pour l'année, 'Alî se remit en route. Traversant le désert mésopotamien, il arriva à Riqqah, aux bords de l'Euphrate. Un pont de bateaux fut installé et l'armée traversa le fleuve, puis s'avança vers l'ouest où elle rencontra l'avant-poste syrien à Sour-al-Rûm. Après quelques escarmouches entre les avant-gardes des deux armées, l'ennemi prit la fuite et l'armée de 'Alî poursuivit son avance pour arriver à un point où elle était en vue du principal corps des forces de Mu'âwiyeh, déjà stationnées à Çiffîn. (Mois de Thilhaj, 36 H., soit Mai 657 ap. J. -C.).

Le Campement de 'Alî à Çiffîn

Dans les lignes suivantes, le Major Price nous relate les circonstances du début de la guerre opposant Mu'âwiyeh au Calife 'Alî:

«Etant donné que Çiffîn commandait, jusqu'à une longue distance, le seul accès à l'eau de l'Euphrate, Mu'âwiyeh avait placé Abul-Awr, l'un de ses Généraux, à la tête de dix mille combattants, à cet endroit, afin de fermer cet accès aux troupes de 'Alî. Pas très longtemps après l'occupation par l'armée rebelle de cette position avantageuse, 'Alî arriva au même endroit et fit camper son année à proximité. Ses hommes découvrirent rapidement que la source prévue de leur approvisionnement en eau leur était interdite d'accès.

»'Alî envoya alors une délégation à Mu'âwiyeh pour lui demander de renoncer à un avantage inadmissible entre gens liés par des liens de parenté, même lorsqu'ils se trouvaient en état d'hostilités, lui assurant que s'il avait eu lui-même cet accès sous son contrôle, il l'aurait mis à la disposition des deux armées sur un pied d'égalité. Mu'âwiyeh fit connaître immédiatement le contenu du message à ses courtisans dont la plupart dirent qu'étant donné que les meurtriers de 'Othmân avait coupé tous les approvisionnements en eau du palais de 'Othmân, ce ne serait que justice, s'ils subissaient maintenant le même traitement.

»'Amr Ibn al-'Âç était toutefois d'un avis différent, déclarant que 'Alî, de toute façon ne laisserait pas mourir de soif son armée alors qu'il avait derrière lui les légions de guerriers de l'Irak et devant lui l'eau de l'Euphrate, et ajoutant, pour conclure, qu'en fin de compte, on n'était pas là pour se battre pour une outre d'eau, mais pour le Califat. Cependant le premier avis l'emporta et la délégation fut renvoyée avec le message suivant: "Mu'âwiyeh était résolu à ne pas renoncer à ce qu'il considérait comme étant la garantie de la future victoire".

»Cet interdiction d'accès à l'eau vexa beaucoup 'Alî et le laissa perplexe quant à la mesure à entreprendre, et ce jusqu'à ce que la privation d'eau devint insupportable et que Mâlik al-Achtar et Ach'ath, fils de Qays le prièrent de les autoriser à ouvrir la voie d'accès à l'eau par la force. Cette autorisation ayant été donnée et une proclamation dans ce sens ayant été faite dans le camp, dix mille hommes se rassemblèrent en moins d'une heure derrière l'étendard de Mâlik al-Achtar, et dix mille autres autour de la tente d'al-Ach'ath.

»Disposant leurs troupes respectives dans un ordre convenable, les deux commandants conduisirent leurs deux armées en direction du lit de l'Euphrate et, après avoir averti vainement Abul-Awr de la nécessité de dégager la rive du fleuve, Mâlik, à la tête de la cavalerie, et Ach'ath à la tête de l'infanterie, se refermèrent sur l'ennemi. Pendant l'action qui suivit, Mâlik était presque exténué par la soif et l'effort, lorsqu'un soldat qui se trouvait à côté de lui, le pria d'accepter de lui une gorgée d'eau. Mais le généreux guerrier refusa de s'abreuver avant d'avoir soulagé les souffrances de ses hommes. En même temps, étant attaqué par l'ennemi, il tua sept de ses plus courageux soldats. Mais la soif épuisante de Mâlik et de ses troupes devint à la longue insupportable. Aussi ordonna-t-il à tous ceux qui portaient des outres à eau de le suivre à travers les rangs de l'ennemi et de ne le quitter qu'une fois qu'ils auraient rempli leurs récipients. Perçant la ligne de l'adversaire, Mâlik se dirigea directement vers le fleuve, où ceux qui le suivaient s'approvisionnèrent en eau.

»Dans le fit de l'Euphrate une bataille fit rage, et Abul-Awr, constatant que ses troupes fuyaient devant l'attaque irrésistible de leurs assaillants, et ayant perdu sa position, dépêcha un messager à Mu'âwiyeh, lequel envoya immédiatement à son secours 'Amr Ibn al-'Âç avec trois mille cavaliers. L'arrivée de ce général semble cependant avoir rendu la victoire de Mâlik plus proche. En effet, dès que ce dernier eut appris l'approche de 'Amr, il se couvrit de son bouclier et poussa son cheval vers lui avec une impétuosité irrésistible. 'Amr ne put esquiver la fureur de son adversaire qu'en se retirant vers les rangs des Syriens. Mais beaucoup de ceux-ci furent soumis à l'épée et un grand nombre d'entre eux furent jetés dans le fleuve, alors que le reste fuyait pour chercher refuge dans le camp de Mu'âwiyeh.

»Les troupes de 'Alî ayant réussi à déloger l'ennemi, s'installèrent tranquillement dans cette ville d'eau et dans ses environs. Avalant amèrement les reproches de 'Amr, Mu'âwiyeh se trouvait à présent réduit à solliciter l'indulgence de son adversaire à qui il avait tout récemment refusé la sienne propre. Mais 'Alî, avec sa générosité de coeur et la magnanimité inhérentes à son caractère, garantit volontiers à ses troupes l'accès à l'Euphrate. A partir de ce moment-là les combattants des deux armées purent aller et venir au fleuve avec une confiance et une liberté égales». ("History of the Saracens" de S. Ockley, p. 312)

Des Combats sans suite pendant un Mois

'Alî divisa ses forces, dont le nombre s'élevait à quatre-vingt six mille hommes, en sept colonnes, dont chacune était commandée par un Compagnon du Prophète ou par un chef de grand renom. Les Commandants étaient: 'Ammâr Ibn Yâcir, 'Abdullâh Ibn 'Abbâs, Qays Ibn Sa'd Ibn 'Obâdah, 'Abdullâh Ibn Ja'far, Mâlik al-Achtar, Ach'ath Ibn Qays al-Kindi et Sa'îd Ibn Qays Hamadânî.

Similairement, Mu'âwiyeh répartit ses combattants dont le nombre (cent vingt mille) dépassait de loin celui des partisans de 'Alî, en sept colonnes (ou huit) sous le commandement des généraux suivants: 'Amr Ibn al-'Âç, 'Abdullâh Ibn 'Amr Ibn al-'Âç, 'Obaydullâh Ibn 'Omar, Abul-Awr, Thul Kala' Homayri, 'Abdul-Rahmân Ibn Khâlid Ibn al-Walîd et Habîb Ibn Maslamah.

Chacune des colonnes des deux armées avançait à tour de rôle vers le champ de bataille, s'engageait dans des combats en tirailleurs ou singuliers, au cours desquels un seul héros de chaque camp se battait jusqu'à ce que la chaleur devienne insupportable. Ainsi, les combats se prolongèrent pendant tout le mois de Thilhaj, et cela était dû surtout au désir de 'Alî d'éviter un grand nombre de pertes parmi les Musulmans dans une bataille générale et décisive.

L'année suivante (37 H.) ayant débuté au mois de Moharram pendant lequel le combat était interdit, les deux armées campèrent l'une en vue de l'autre sans se livrer pratiquement à aucun mouvement ou activité belliqueux. Pendant ce mois de trêve, 'Alî désira sérieusement se réconcilier avec Mu'âwiyeh pour prévenir une crise imminente, et il réussit à réengager des négociations. Tout le mois s'écoula pour 'Alî en envoyant ou en recevant des délégations, mais sans que cela n'aboutisse à rien. 'Alî fit savoir clairement qu'en sa qualité de Calife il était prêt à appliquer la Loi Divine contre les assassins de 'Othmân, si Mu'âwiyeh pouvait seulement les désigner.

Mais Mu'âwiyeh, qui entretenait des intentions ambitieuses pour le Califat sous le couvert de la prétendue volonté de venger le sang de 'Othmân, prétexte qui était de loin son point le plus fort et qui lui avait permis de constituer une si grande armée, ne voulait entendre parler d'aucun accord avant que tous les assassins de 'Othmân ne fussent exterminés.

Des Combats Féroces à Çiffîn

Les hostilités furent reprises au début du mois suivant (Çafar 37 H.). Pendant une semaine les combats firent rage, avec une férocité toujours plus grande, depuis le matin et jusqu'à ce que le coucher du soleil séparât les belligérants. Chaque jour la bataille devenait plus sévère et plus affligeante. La deuxième semaine, 'Alî décida d'engager un combat décisif. Les récits rapportés par Price décrivent très minutieusement les différents combats singuliers qui eurent lieu pendant cette campagne qui traîna en longueur.

«Dans beaucoup de ces combats singuliers, 'Alî était personnellement engagé, mais sa force et son habileté extraordinaires étaient si connues et si redoutées par l'adversaire qu'il était souvent obligé de se masquer pour qu'un combattant de l'ennemi veuille bien l'attaquer. A une occasion, alors qu'il était monté sur le cheval de l'un de ses généraux et revêtu de son armure, il fut attaqué par un guerrier de l'armée de Mu'âwiyeh, dont il sépara la partie supérieure de la partie inférieure du corps, d'un coup terrible de cimeterre. On dit aussi que l'acuité et la dureté de la lame étaient telles, et que le coup fut si rapide et si précis, que l'homme ainsi coupé en deux continua à rester fixé sur la selle, au point que l'on crut un moment que 'Alî avait manqué son coup, et ce jusqu'à ce que le cheval bougea pour laisser tomber par terre les deux moitiés du corps». ("Histry of the Saracens" de S. Ockley, p. 314)

'Ammâr Tombe dans la Bataille

Les pertes en vies humaines, principalement dans les rangs de l'armée de Mu'âwiyeh, étaient très lourdes dans ces combats. Dans l'armée de 'Alî on enregistra notamment la perte de certains Compagnons distingués du Prophète, perte regrettée aussi bien par les partisans que par l'ennemi.

'Ammâr Ibn Yâcir était grièvement blessé lorsque Hâchim Ibn 'Otbah, le héros de Qâdiciyyah, tomba à côté de lui en combattant. En voyant Hâchim tomber, il s'écria en direction de ses compagnons: «Ô Hâchim, en ce moment-même, je vois le Ciel ouvert et les vierges aux yeux noirs, vêtues de robes de mariées, t'étreignant de leurs baisers affectueux». En chantant ainsi, il se rafraîchit avec sa gorgée favorite de lait coupé d'eau, et le vieux guerrier se battit à nouveau avec l'ardeur d'un jeune homme, attaquant les rangs de l'ennemi avant de tomber et de rencontrer le sort tant envié.

Pendant longtemps, on put entendre sur les lèvres de tout un chacun, aussi bien dans la ville que dans le camp, ce que le Prophète avait dit un jour à 'Ammâr: «Tu seras tué un jour par la partie rebelle et déviée, Ô 'Ammâr!». En d'autres termes, on interpréta la prédiction du Prophète comme voulant dire que 'Ammâr serait tué alors qu'il combattait du côté de la bonne cause.

Ainsi sa mort était la condamnation nette de la partie contre laquelle il avait combattu, et sema la discorde dans les rangs de l'armée de Mu'âwiyeh. Lorsque 'Amr Ibn al-'Âç apprit la mort de 'Ammâr, il tenta d'innocenter son camp en disant: «Et qui d'autre a tué 'Ammâr, si ce n'est 'Alî, le rebelle, en l'amenant ici?». Cette répartie intelligente courut à travers les rangs de l'armée syrienne et effaça tout de suite le mauvais présage dû à la mort de 'Ammâr. ("Annals of the Early Caiphate" de W. Muir, p. 382).

Selon d'autres versions, les dernières paroles de 'Ammâr furent les suivantes: «L'homme assoiffé désirait ardemment de l'eau, et tout près de lui une source jaillit, il descend dans la source et boit. C'est le jour joyeux de la rencontre avec les amis, avec Muhammad et ses Compagnons». (Al-Wâqidî, cité par W. Muir, dans son "Annals of ....", p. 382).

«Par Allâh! Je ne connais pas d'action qui fasse plus plaisir à Dieu que de guerroyer contre les vagabonds hors-la-loi. Je voudrais combattre même si j'étais sûr d'être emporté par une lance, car mourir en martyr et l'assurance d'aller au Paradis de cette façon ne peuvent être acquis que dans les rangs de 'Alî. Quel que soit le courage avec lequel les ennemis peuvent se battre, la justice restera de notre côté. Ils ne veulent pas vraiment venger la mort de 'Othmân, mais c'est l'ambition qui les conduit à la rébellion. Suivez-moi, Ô Compagnons du Prophète! Les portes des Cieux sont ouvertes et les houris attendent de nous accueillir. Triomphons ici, ou rencontrons Muhammad et ses amis au Paradis!» Prononçant ces mots, il brandit son arme et plongea avec une violence désespérée dans le combat jusqu'à ce qu'il fût finalement cerné par les Syriens et tombât sacrifié par son propre courage. Sa mort incita les troupes de 'Alî à le venger alors que même les Syriens regrettèrent sa perte en raison de la haute estime dans laquelle le Prophète l'avait tenu». (Weil, "Geschicte der Chalifen", cité dans "History of the Saracens" de S. Ockley, p. 314).

Voyant 'Ammâr tomber, Mu'âwiyeh s'écria à l'adresse de 'Amr Ibn al-'Âç qui était assis à côté de lui: «Vois-tu quelles précieuses vies sont perdues à cause de nos dissensions?» «Oui, je vois, répondit 'Amr. J'aurais voulu que Dieu ne me laissât pas vivre jusqu'à ce que j'assiste à une pareille catastrophe».

'Ammâr Ibn Yâcir, le patriarche de la chevalerie musulmane, était âgé de quatre-vingt treize ans. Il avait combattu sous les ordres du Prophète à Badr et dans beaucoup d'autres batailles. II était dans cette dernière bataille le Commandant de la Cavalerie de l'armée de 'Alî. Il avait été révéré de son vivant et il fut pleuré après sa mort par tout le monde. Ayant été blessé mortellement par la lance de Jowayr Oskoni, il fut ramené à sa tente où se trouvait 'Alî qui le prit dans son giron, versa des larmes de deuil et pria sur lui.

Le Piètre État de 'Amr Ibn al-'Âç

'Amr Ibn al-'Âç ne semble pas en tout cas avoir montré beaucoup plus de valeur personnelle que Mu'âwiyeh à cette occasion. Price nous dit que peu après, 'Alî ayant changé à nouveau son armure pour se déguiser et rentrer en lice, 'Amr Ibn al-'Âç, ignorant son identité, fit quelques pas en avant, et 'Alî feignant d'appréhender un peu, l'encouragea à avancer encore plus. Tous les deux étaient montés à cheval, et comme 'Amr s'approchait un peu plus de son adversaire il récita quelques vers de vantardise voulant dire qu'il entendait faire des ravages dans l'armée ennemie et la réduire à la déconfiture même si elle comptait dans ses rangs un millier d'hommes comme 'Alî.

'Alî répondit avec des mots qui laissèrent apparaître d'une façon inattendue son identité. 'Amr s'éloigna sans perdre une seconde, fouettant et éperonnant son cheval pour le faire courir le plus rapidement possible, tandis que 'Alî se mettait à sa poursuite avec la plus grande ardeur. Il fit un bon plongeon direct qui permit à la pointe de sa lance de passer à travers les bordures de la cotte de mailles de 'Amr et de le jeter par terre, la tête précédant le corps.

Malheureusement (ou plutôt heureusement) 'Amr, ne portant pas de sous-vêtements, et ses pieds étant en l'air, les parties intimes de son corps furent exposées à la vue de tout le monde. Le voyant dans cet état, 'Alî renonça à lui faire plus de mal et lui permit de s'enfuir avec la remarque méprisante qu'il ne devait plus oublier les circonstances auxquelles il devait la vie sauve.

Ci-après nous reproduisons un récit plein d'humour qui a été tiré de la conversation s'étant ensuivie entre 'Amr et Mu'âwiyeh lors de leur prochain entretien:

Mu'âwiyeh: «Je te fais crédit pour ton ingéniosité, Ô 'Amr, et je crois que tu es le premier guerrier qui ait échappé à l'épée par un si scandaleux dévoilement. Tu dois être reconnaissant envers ces organes (que tu as exposés) jusqu'au jour de ta mort».

'Amr Ibn al-'Âç: «Cesse de te moquer de moi, Ô Mu'âwiyeh! Si tu avais été à ma place, ton orgueil aurait été complètement rabaissé et tes femmes et enfants auraient été respectivement veuves et orphelins.

Mu'âwiyeh: «De grâce, 'Amr! Comment respirais-tu avec tes jambes suspendues en l'air? Si tu avais su comment tu allais être déshonoré, tu aurais sûrement porté un caleçon».

'Amr Ibn al-'Âç: «Je me suis seulement retiré devant la force supérieure de mon ennemi».

Mu'âwiyeh: «Je ne considère pas comme déshonorant le fait de te soumettre à 'Alî, mais je maintiens qu'il était scandaleux de faire de tes jambes un mât de drapeau et de t'exposer si honteusement devant 'Alî et devant tout le monde».

'Amr Ibn al-'Âç: «Je n'exclurais pas que 'Alî m'ait épargné parce qu'il se serait rappelé que je suis le fils de son oncle».

Mu'âwiyeh: «Non! 'Amr!(139) C'est trop arrogant de ta part. Le Prophète avait déclaré que 'Alî était de la même ascendance que lui, et nous savons tous que son père était un chef de l'illustre race de Hâchim, tandis que le tien était un simple boucher de la tribu de Quraych».

'Amr Ibn al-'Âç: «Grand Dieu! Tes remarques sont pires que les épées et les flèches de l'ennemi. Si je ne m'étais pas impliqué dans ta querelle, ni je n'avais troqué mon bien-être éternel contre le profit de ce bas-monde, je n'aurais pas été obligé de supporter de tels propos, ni d'endurer un tel fardeau de peine et d'angoisse».

Une Bataille Férocement Livrée

«Un jour, alors que la campagne semblait proche, 'Alî se prépara à la bataille avec une solennité inhabituelle. Vêtu de la cotte de mailles et du turban du Prophète, et montant sur le cheval du Prophète, Riyâh, il sortit le vieux et vénérable étendard de Mohammad. L'apparition de cette relique sacrée, maintenant déchirée en lambeaux, fit sangloter les illustres Compagnons qui avaient si souvent combattu et conquis à son ombre, et incita les troupes enthousiastes à s'empresser dans une formidable démonstration de force sous la bannière sacrée. Mu'âwiyeh avait rassemblé douze mille parmi les meilleurs guerriers de Syrie, lorsque 'Alî, épée à la main, à la tête de ses vétérans impétueux, les attaqua avec le cri d' "Allâh-û-Akbar" et les mit immédiatement dans la confusion générale. Les Syriens purent finalement se remettre de leur désordre.

»La tribu de Awk du côté de Mu'âwiyeh et celle de Hamandites du côté de 'Alî firent chacun de son côté le vu solennel de ne jamais quitter le champ de bataille tant qu'un seul de la partie adverse y demeurait pour le disputer. Il en résulta un carnage terrible parmi les plus braves des deux armées. Des têtes roulaient sur le sol, et des flots de sang coulaient dans toutes les directions. Mais l'issue de la bataille fut fatale pour les Syriens qui subirent une défaite totale et se retirèrent dans la plus grande confusion». ("Mohammadan History" de M. Price, cité de S. Ockley dans son "History of Saracens", p. 315)

Des Combats Décisifs à Çiffîn ; Le Combat Vateureux de Mâlik al-Achtar

La Bataille de Çiffin fut enfin livrée désespérément les 11, 12 et 13 Çafar, 37 H. La guerre continua à faire rage pendant la riuit éclairée par la pleine lune du 13 Çafar, beaucoup plus que pendant la journée. Pareille à la nuit du champ de bataille de Qadiciyyah, cette nuit-là fut appelé une seconde Laylat al-Harir (la nuit des sons métalliques). Mâlik al-Achtar montait un cheval pie, et maniant un sabre large à double tranchant, il criait sans cesse: «Allâho Akbar». A chaque coup de son terrible cimeterre, un guerrier tombait, fendu. L'histoire nous dit qu'il répéta ce cri redoutable au moins quatre cents fois durant la nuit. Le héros de la bataille, résolu à obtenir la victoire, lançait ses attaques avec une vigueur soutenue et beaucoup de pugnacité.

Le jour se leva et parut très désavantageux pour les Syriens qui étaient repoussés vers leur campement par la charge de leurs courageux assaillants. Mu'âwiyeh, qui observait le champ de bataille avec angoisse, devint de plus en plus nerveux lorsque les rangs de ses gardes du corps furent taillés en pièces. Alors qu'il songeait avec désespoir à prendre la fuite, et qu'il avait même demandé qu'on préparât son cheval, 'Amr Ibn al-'Âç, qui se trouvait près de lui, lui dit: «Courage, Mu'âwiyeh! Ne te démoralise pas! J'ai imaginé le moyen de prévenir la crise. Appelle l'ennemi à la Parole de Dieu en levant haut le Livre Sacré. S'il accepte, cela te mènera à la victoire, et s'il refuse de subir l'épreuve, la discorde sévira dans ses rangs».

Une Supercherie pour Détourner la Crise

Mu'âwiyeh s'accrocha ardemment à ces paroles, et peu après cinq cents copies du Coran furent levées haut, accrochées à la pointe des lances. «Regardez!» s'écrièrent les porteurs du Coran à l'intention de l'armée adverse. «Laissons au Livre de Dieu le soin de décider de nos différends».(140)

Ce stratagème produisit un effet magique sur Ach'ath Ibn Qays(141) et ses partisans ainsi que sur certains Kûfites. On eût dit qu'ils attendaient avec angoisse cet artifice. Ils bondirent en avant tout de suite, et d'une seule voix retentissante ils crièrent: «Oui, le Livre de Dieu! Laissons-le décider de nos différends», tout en déposant leurs armes. Entendant le tumulte, 'Ali fit quelques pas en avant et les admonesta: «C'est une supercherie, leur dit-il. Craignant la défaite, ces hommes malveillants ont trouvé cette astuce de sauvetage». «Quoi!» s'écrièrent les hommes dupés par la ruse de Mu'âwiyeh. «Est-ce que tu refuses de te soumettre à la décision du Coran auquel ils t'appellent?» «Mais c'est pour les amener au Coran que je les ai combattus si longuement. Ce sont des rebelles. Allez donc combattre votre ennemi. Je connais Mu'âwiyeh, 'Amr Ibn al-'Âç, Ibn Abî Sarh, Habib et Dhohâk mieux que vous. Ils n'ont pas d'égard pour la religion ni pour le Coran».(142) «Quoi qu'il en soit, persistèrent-ils, nous sommes à présent appelés au Coran et nous ne devons pas décliner cet appel».

Ainsi ils ne voulaient entendre aucun argument. Et finalement, avec une attitude de révolte, ils menacèrent le Calife que s'il refusait l'appel, ils l'abandonneraient tous ou même ils le livreraient à son ennemi, ou lui réserveraient le même traitement qu'avait subi 'Othmân.

'Alî constata qu'il était inutile d'essayer encore de convaincre ces soldats séduits définitivement par l'astuce de Mu'awiyeh, et leur dit alors: «Arrêtez d'user de ce langage véhément et traître et obéissez-moi en reprenant le combat. Mais si vous êtes déterminés à me désobéir, faites comme vous voulez». Ils refusèrent de lui obéir et le pressèrent de faire sortir Mâlik al-Achtar du champ de bataille (ces hommes devinrent très sectaires et ils seront désignés dans l'histoire par le terme de "Khârijite" - sécessionnistes).

Mâlik al-Achtar, sommé de revenir, refusa tout d'abord en disant: «Je ne peux pas quitter le champ de bataille. La victoire est à la portée de la main». Devant cette réponse, le tumulte des Khârijites se fit plus fort, et ils insistèrent auprès de 'Alî pour qu'il le fasse ramener immédiatement. 'Alî envoya un autre message à Mâlik al-Achtar pour lui dire: «A quoi sert la victoire lorsque la trahison sévit à l'intérieur de mon propre camp. Reviens tout de suite avant que je sois tué ou livré à mes ennemis».

Mâlik al-Achtar cessa le combat à contre-coeur et accourut auprès du Calife.

«Une vive dispute éclata entre lui et les soldats en colère: "Vous combattiez, leur dit-il, jusqu'à hier encore pour Dieu et les plus élus d'entre vous y ont laissé leur vie. Cela signifie-t-il que vous reconnaissez maintenant que vous êtes dans l'erreur et que vos martyrs sont allés en enfer ?". "Non! Ce n'est pas ainsi, répliquèrent-ils. Hier nous combattions pour le Seigneur, et aujourd'hui c'est pour le Seigneur aussi que nous arrêtons le combat". A cette réponse, Mâlik al-Achtar les traita de traîtres, de lèches, d'hypocrites et de mécréants. Ils ripostèrent en l'injuriant et frappèrent son cheval avec leurs fouets. 'Alî s'interposa. Le tumulte s'apaisa». ("Annals of ..." de W. Muir, p. 382)

Des Propositions d'Arbitrage

Ach'ath(143) Ibn Qays al-Kindî, sortant des rangs des Khârijites, s'approcha de 'Alî et lui demanda la permission d'aller voir Mu'âwiyeh pour savoir quelle était la signification précise de son action de lever haut le Coran. La permission lui fut donnée et il se rendit chez Mu'âwiyeh, et à son retour il dit que Mu'âwiyeh et son parti désiraient que les différends soient soumis à l'arbitrage de deux juges qui émettraient leurs verdicts conformément au vrai sens du Coran, que chaque partie devrait nommer un juge, et que le verdict des juges serait définitif.

«Ach'ath, le fils de Qays, l'un de ceux qui jouissaient d'un énorme crédit et d'influence parmi les soldats irakiens, mais qui fut soupçonné(144) d'avoir été suborné par Mu'âwiyeh, demanda à 'Alî comment il considérait cet expédient. 'Alî lui répondit froidement que "Celui qui n'est pas libre ne peut donner son avis. Il vous appartient donc de régler cette affaire de la manière que vous estimerez convenable vous-mêmes». ("History of the Saracens" de S. Ockley, p. 317).

En tout cas l'armée étant résolue à accepter la proposition désigna comme arbitre, Abû Mûsâ al-Ach'ari le dernier Gouverneur de Kûfa, déposé par 'Alî pour sa déloyauté, comme cela a été souligné précédemment. «Cet homme - dit 'Alî, surpris par cette désignation - nous a déjà quittés, et il ne combat pas actuellement avec nous. Il est préférable de choisir à sa place le fils de l'oncle du Prophète, c'est-à-dire 'Abdullâh Ibn 'Abbâs». «Et pourquoi ne pas te nommer toi-même au lieu de ton cousin?» dirent ironiquement ses détracteurs. Ils affirmèrent qu'ils ne voulaient désigner que quelqu'un qui puisse être également impartial vis-à-vis de lui et de Mu'âwiyeh.

'Alî proposa alors Mâlik al-Achtar, mais ils le forcèrent obstinément à ne choisir qu'Abû Mûsâ comme son représentant.

«C'était le choix le plus amer pour 'Alî, mais il n'avait pas d'alternative. Abû Mûsâ s'était mis à l'écart de la bataille, mais il devait se trouver dans les parages. Lorsq'on lui parla de l'arbitrage, il s'exclama: "Dieu soit loué pour avoir mis fin au combat!". "Mais tu es nommé l'arbitre qui nous représente", lui dit-on. "Hélas! Hélas!" s'écria-t-il avant de se rendre avec beaucoup d'excitation au camp de Alî. Ahnaf Ibn Qays demanda à être nommé juge conjointement avec Abû Mûsâ dont il dit qu'il n'était pas homme à pouvoir juger tout seul ni n'ayant suffisamment de tact ni d'esprit pour être à la hauteur de cette tâche. "Il n'y a pas de nud qu'Abû Mûsâ puisse nouer sans que je ne puisse le dénouer, ni de nud qu'il puisse dénouer sans que j'en trouve un encore plus dur à défaire". C'était tout à fait vrai, mais l'armée était d'une humeur insolente et perverse, et né voulait entendre parler de personne d'autre qu'Abû Mûsâ. L'arbitre syrien était 'Amr Ibn al-'Âç, devant les moyens profonds et astucieux duquel Abû Mûsâ ne pesait guère" ("Annals of ..." de W. Muir, p. 385).

L'Acte d'Arbitrage

Les deux arbitres (Abû Mûsâ et 'Amr Ibn al-'Âç) s'étant présentés dans le camp de 'Alî, un accord de trêve fut rédigé.(145) Dicté par 'Alî, il commençait ainsi: «Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Voici ce qui a été agréé entre le Commandeur des Croyants, 'Alî, et ... ». 'Amr Ibn al-'Âç objecta à cette formule et dit: «'Alî est votre Commandeur, pas le nôtre. Il faut écrire tout simplement: "entre 'Alî et Mu'âwiyeh"».

A ce moment, 'Alî, se rappelant la prophétie prononcée par le Messager de Dieu à Hudaybiyyah, dit aux gens qui l'entouraient: «Lorsqu'une objection similaire avait été soulevée par Quraych afin de supprimer la formule "Le Messager de Dieu" rattachée au nom du Prophète dans le traité, le Prophète avait cédé et effacé de ses propres mains les mots contestés en me voyant hésiter à le faire, avait prédit alors qu'un jour viendrait où je devrais céder moi aussi et faire une semblable concession».

Entendant ces propos, 'Amr Ibn al-'Âç s'écria: «Est-ce que tu nous compares aux Arabes païens bien que nous soyons de bons Croyants!». «Et quand a-t-on vu qu'un fils de mauvaise naissance ne fût pas l'ami des méchants et l'ennemi des gens intègres?». Sur ce, 'Amr jura qu'il ne voudrait plus jamais se trouver en compagnie de 'Alî, et 'Alî dit qu'il souhaitait que Dieu le préservât d'un tel compagnon. Cependant 'Alî n'avait d'autre choix que de céder, et l'accord de trêve fut écrit avec les noms simples de 'Alî et de Mu'âwiyeh - et signé.

Par cet accord les parties contractantes s'engageaient à ratifier et à confirmer la décision des juges, décision qui devrait intervenir quelques six ou huit mois plus tard, quelque part à mi-distance entre Kûfa et Damas. Les juges jurent qu'ils jugeraient avec intégrité, conformément au Livre Sacré et sans aucune partialité. Cet Acte d'arbitrage eut lieu le Mercredi 13 Çafar 37 H, soit le 31 Juillet 657 du calendrier chrétien.

Le Massacre de Çiffîn

Quatre-vingt dix batailles avaient été livrées à Çiffîn.(146) Les pertes avaient été très lourdes. La plupart des historiens avancent le chiffre de soixante-dix mille soldats tués dans les deux camps depuis le début jusqu'à la fin des hostilités. Dans ce nombre il y avait quarante-cinq mille Syriens et vingt-cinq Irakiens. 'Ammâr Ibn Yâcir, Hâchim Ibn 'Otbah, Khazimah Ibn Thâbit, 'Abdullâh Ibn Bodayl et Abul-Hathîm Ibn Tayhân étaient ceux des chefs notables des partisans de 'Alî qui avaient reçu le martyre, tandis que les hommes distingués, du côté de Mu'âwiyeh, qui avaient trouvé la mort dans ces batailles, étaient: Thul-Kala', Homayrî, 'Obaydullâh Ibn 'Omar, Hochâb Ibn Thil-Zalim et Habîb Ibn Sa'd al-Tay.

Le Retour des Armées

La trêve étant entrée en vigueur, Mu'âwiyeh échappa de peu à la défaite et marqua pour le moment un point, tout en conservant de bons espoirs pour le futur. Les armées ayant enterré leurs morts, quittèrent le funeste champ de bataille. Mu'âwiyeh se retira à Damas, et 'Alî se rendit à Kûfa.

La Décision des Juges

L'heure de l'arbitrage étant arrivée, les juges se rendirent à Dumat al-Jondel, ou Azroh, chacun avec une suite de quatre cents cavaliers, comme convenu. Beaucoup de chefs notables de la Mecque, de Médine, d'Irak et de Syrie s'y rendirent également pour assister aux délibérations qui devaient décider l'avenir de l'Islam. 'Abdullâh Ibn 'Abbâs, qui accompagnait Abû Mûsâ pour présider aux prières quotidiennes, lui conseilla, lors de leurs discussions sur les questions de l'arbitrage, de se méfier des ruses de son collègue astucieux et de garder bien particulièrement présent dans son esprit le fait que 'Alî n'avait pas un défaut qui puisse le rendre incapable de gouverner, et que Mu'âwiyeh n'avait pas une vertu susceptible de le qualifier pour diriger le gouvernement islamique.

Lorsque Abû Mûsâ arriva à Dumat, 'Amr Ibn al-'Âç était déjà prévenu des faiblesses du caractère d'Abû Mûsâ. Aussi le traita-t-il avec le plus grand respect et beaucoup de politesse afin de le mettre complètement sous son influence. Ayant gagné sa confiance, il lui fit admettre que 'Othmân avait été ignoblement assassiné. Puis, il lui demanda pourquoi le vengeur de son sang, qui était de plus l'un de ses proches parents et un administrateur compétent, en l'occurrence Mu'âwiyeh, ne devrait pas lui succéder. A ceci Abû Mûsâ répliqua que la succession ne devait pas être déterminée sur une telle base, sinon la préférence irait aux fils de 'Othmân en tant que légitimes prétendants, mais qu'ils devaient avant toute chose fonder leur choix sur le moyen d'éviter l'éclatement d'une nouvelle révolte ou guerre.

'Amr Ibn al-'Âç lui demanda alors ce qu'il proposait de faire. «Ecartons à la fois 'Alî et Mu'âwiyeh et laissons les Croyants élire une tierce personne», suggéra Abû Mûsâ. «Je suis d'accord, dit 'Amr Ibn al-'Âç. Allons annoncer notre décision». Un tribunal fut érigé, d'où les deux arbitres devraient déclarer publiquement leur décision. Abû Mûsâ demanda à 'Amr Ibn al-'Âç de monter le premier à la tribune, mais 'Amr, alléguant qu'il désirait par courtoisie laisser monter l'homme de 'Alî le premier, et venant à bout de tous ses scrupules, insista auprès d'Abû Mûsâ pour qu'il montât le premier.

Abû Mûsâ monta donc sur la tribune et s'adressa aux gens dans les termes suivants: «Frères! 'Amr Ibn al-'Âç et moi-même avons ensemble examiné la question profondément, et conclu que le meilleur moyen possible de restaurer la paix et d'effacer la discorde du peuple est de déposer à la fois 'Alî et Mu'âwiyeh afin de laisser au peuple le soin de choisir à leur place un homme meilleur. C'est pourquoi, je destitue à la fois 'Alî et Mû'âwiyeh du Califat auquel ils prétendent, de la même façon que je retire cette bague de mon doigt». Abû Mûsâ descendit de la tribune, une fois qu'il eut terminé sa déclaration.

A son tour, 'Amr Ibn al-'Âç monta sur la tribune pour rendre public ce qu'il avait à déclarer. «Vous avez entendu, dit-il, comment il a déposé son Chef 'Alî. Pour ma part je le dépose également et j'investis mon Chef Mu'âwiyeh du Califat, et je l'y confirme, de la même façon que je mets cette bague à mon doigt. Je fais ceci avec justice, car Mu'âwiyeh est le vengeur de 'Othmân et son successeur légal». Après quoi, il descendit de la tribune. Cet arbitrage eut lieu au mois de Ramadhân, 37 H., soit Février 658 ap. J. -C.

Stupéfaction devant la Décision

L'assistance fut stupéfaite par l'issue inattendue de l'arbitrage. Ni les Kûfites ne songeaient que 'Amr Ibn al-'Âç pouvait duper si honteusement Abû Mûsâ, ni les Syriens ne rêvaient que Mu'âwiyeh pouvait réaliser un tel triomphe. Abû Mûsâ, déconcerté, abasourdi, et assailli de toutes parts dit: «Que puis je faire? J'ai été dupé par 'Amr qui était d'accord avec moi, mais qui a fait un écart par la suite».

Autant les Syriens applaudissaient à la décision, autant les Kûfites étaient enragés. Au sommet de l'indignation, Churay, le commandant de l'escorte de Kûfa, se jeta sur 'Amr Ibn al-'Âç, et il était en train de le malmener durement lorsque les gens s'interposèrent pour les séparer et les laisser seulement s'injurier. Faisant l'objet de la raillerie des Syriens et des reproches des Kûfites, Abû Mûsâ se sentait très honteux d'avoir été dupé par son collègue. Craignant de devoir payer pour ce qui venait de se passer, il eut vite fait de s'enfuir à la Mecque où il vécut désormais dans l'obscurité et où on n'entendra plus parler de lui, bien qu'il mourût en 42 H., ou en 52 H. selon d'autres sources.

Beaucoup de ce qui avait été dit avec colère par les notables qui étaient stupéfaits par l'étrange dénouement de l'arbitrage, a été conservé par l'histoire. En voici quelques exemples:

Le fils de 'Omar: «Voyez ce qui est arrivé d l'Islam. Sa plus grande affaire a été confiée à deux hommes dont l'un ne distingue pas le bon droit de l'erreur, et l'autre est un nigaud».

Le fils d'Abû Bakr: «Il aurait été préférable pour Abû Mûsâ qu'il fût mort avant cette affaire».

Abû Mûsâ lui-même est représenté comme parlant de 'Amr par le recours au langage coranique: «Il est semblable au chien: il grogne quand tu l'attaques, il grogne quand tu le laisses tranquille». (Sourate al-A'râf, 7: 176) et 'Amr lui répliqua: «Et toi, tu es "comme l'âne chargé de livres et qui n'en est pas plus avancé" (Sourate al-Jum'ah, 62, 5)».

Churayh, le commandant de l'escorte de Kûfa s'élança sur 'Amr et ils se rouèrent de coups de fouet jusqu'à ce qu'ils fussent séparés par les gens. Churayh s'écria qu'il aurait souhaité faire usage de l'épée (au lieu du fouet). ("Annals of ..." de W. Muir, p. 394)

'Amr Ibn al-'Âç retourna à Damas, alors que Mu'âwiyeh était salué, au milieu des acclamations de joie, comme Calife par les Syriens. Désormais, les intérêts de Mu'âwiyeh commencèrent à prospérer et la prédiction de Ka'b al-Ahbar semblait être en voie de se réaliser dans un futur proche, tandis que le pouvoir de 'Alî se mit à décliner.

Les Khârijites

La trêve ayant été conclue le 13 Çafar 37 H. à Çiffîn, 'Alî prit le chemin du retour avec son armée. Un corps de douze mille hommes sortit des rangs et marcha pendant une petite distance dans la même direction que celle suivie par le gros de l'armée, c'est-à-dire vers Kûfa. Ces soldats mécontents avaient d'abord grogné à voix basse le compromis conclu et s'étaient mis ensuite à se reprocher les uns aux autres d'avoir abandonné la cause de la Foi pour un compromis impie. C'étaient les Khârijites (un Khârijite est quelqu'un qui se rebelle contre les principes établis d'une religion), qui avaient refusé de combattre après la supercherie faite par l'ennemi et qui avaient pressé le Calife d'accepter l'arbitrage, et l'arbitre en particulier.

A l'approche de Kûfa, ces sécessionnistes campèrent dans un village appelé Harora, à proximité de Kûfa. Leurs notions religieuses tournèrent à un zèle fanatique qui professait que tous les croyants étaient d'un niveau égal et que personne ne devait exercer une autorité sur les autres. Ils fondèrent leur credo sur cette formule: "La hukma illâ lillâh", c'est-à-dire, il n'y a pas de jugement si ce n'est celui de Dieu seul, et par conséquent ils voulaient qu'il n'y ait ni Calife ni serment d'allégeance prêté à aucun être humain. Ils reprochaient à 'Alî d'avoir péché en acceptant de se référer à un jugement humain, alors que le jugement appartient à Dieu seul, et ils lui demandaient de se repentir de son "apostasie". Ils disaient que 'Alî n'aurait pas dû faire quartier à l'ennemi, lequel aurait dû être poursuivi et soumis à l'épée.

Se rendant à leur camp, le Calife les admonesta fermement en leur reprochant d'avoir fait une mauvaise interprétation de la formule: "La hukma illâ Lillâh". Il leur expliqua qu'en acceptant l'arbitrage il n'avait fait que suivre les stipulations figurant dans le Coran, et qu'il n'avait pas commis un péché dont il aurait à se repentir. Il souligna que le péché se trouvait de leur côté puisqu'ils avaient refusé obstinément de continuer à combattre l'ennemi, que c'était par leur révolte qu'ils l'avaient forcé à rappeler Mâlik al-Achtar qui était en train de repousser l'ennemi vers son camp, et sur le point d'obtenir une victoire totale, et que c'étaient eux qui l'avaient contraint à accepter l'arbitrage et l'arbitre en particulier. Il ajouta qu'il concevait que les arbitres étaient engagés selon les termes de l'accord de trêve à émettre un jugement juste et conforme au Coran, et que s'il était établi que le jugement était écarté de la droiture, il le rejetterait tout de suite et marcherait à nouveau contre l'ennemi.

Il leur dit en conclusion qu'il était erroné de lui demander d'interrompre la trêve qu'ils l'avaient eux-mêmes conduit à conclure. A tous ces raisonnements ils répondirent tout simplement: «Nous admettons notre péché mais nous nous sommes repentis de notre apostasie, et toi aussi, tu. dois te repentir de la tienne».

'Alî répliqua qu'étant un vrai croyant, il ne voulait pas se démentir en admettant être ce qu'il n'était pas c'est-à-dire un apostat.

La Révolte des Khârijites

Ces sécessionnistes n'étaient pas satisfaits et ils prirent la décision de se rebeller, mais attendant l'issue de la décision des juges, ils s'abstinrent pour le moment d'entreprendre toute action. Tout de suite après le jugement rendu public par les arbitres, ils décidèrent de dresser le drapeau de la révolte et ils obtinrent de 'Abdullâh Ibn Wahab, l'un de leurs chefs, d'accepter (contrairement aux principes de leur doctrine) le commandement, à titre provisoire, pour faire face à la situation critique.

Fixant leur quartier général à Nahrawân, à quelques kilomètres de Bagdad, au cours du mois qui suivit l'arbitrage, ils commencèrent à prendre la route du rendez-vous soit individuellement, soit par petits groupes, afin d'éviter d'attirer l'attention sur leur départ. Quelque cinq cents mécontents de Basrah aussi rejoignirent les insurgés à Nahrawân.

En même temps, 'Alî, ayant appris la nouvelle du faux arbitrage à Dumat, s'était contenté de prendre note du mouvement de ces zélateurs fanatiques, son esprit était occupé avant tout par la question de Mu'âwiyeh et la levée de troupes contre la Syrie en vue de reprendre les hostilités. Les nouvelles de l'insurrection des Khârijites lui étant entre-temps parvenues, il leur écrivit qu'il était en train de se préparer à marcher contre Mu'âwiyeh et qu'il était encore temps pour eux de se joindre à son drapeau. Les sécessionnistes lui firent parvenir une réponse insultante, lui disant qu'ils l'avaient rejeté en tant qu'apostat hérétique, à moins qu'il ne reconnaisse son apostasie et s'en repente, auquel cas ils verraient s'il était possible d'arriver à un arrangement avec lui.

La Bataille de Nahrawân

Alors qu'il commençait sa marche sur la Syrie, 'Alî apprit que les Khârijites avaient attaqué Madâ'in, mais qu'ils avaient été repoussés vers leur camp, qu'ils étaient en train de commettre d'horribles outrages dans les régions entourant leur camp, condamnant comme impies tous ceux qui refusaient de partager leurs sentiments, qu'ils avaient mis à mort un voyageur qui n'avait pas accepté leur doctrine, et éventré sa femme qui portait un enfant. Les soldats de 'Alî, qui avaient laissé derrière eux leurs familles sans protection, et qui craignaient le danger de ces fanatiques barbares, exprimèrent leur désir de mettre ces hors-la-loi hors d'état de nuire avant de se rendre en Syrie. Un messager fut envoyé sur place pour enquêter sur ce qui se passait, mais il fut lui aussi mis à mort par les Khârijites.

Vu l'attitude dangereuse des insurgés, 'Alî estima qu'il était nécessaire de prendre les mesures qui s'imposaient pour les contenir. Aussi changea-t-il de route et prit-il la direction de l'est. Traversant le Tigre, et s'approchant de Nahrawân, il envoya un messager aux insurgés pour leur demander de lui livrer les meurtriers. Ils répondirent que personne en particulier n'était responsable et qu'ils avaient tous le même mérite d'avoir répandu le sang des apostats. Cependant, 'Alî, toujours soucieux d'éviter l'effusion de sang, essaya encore de ramener ces fanatiques égarés par des moyens pacifiques. C'est pourquoi, il planta un drapeau à l'extérieur de son camp, et une proclamation fut faite, signifiant que les rebelles qui se rassembleraient autour de ce drapeau, ou ceux qui se retireraient vers leurs maisons, auraient la vie sauve. La proclamation eut l'effet escompté.

Les rebelles commencèrent à se disperser en désertant leur camp, au point que 'Abdullâh Ibn Wahab resta avec seulement mille huit cents partisans qui étaient résolus à combattre le Calife coûte que coûte. 'Alî dit que ces hommes-là étaient les vrais Khârijites qui voulaient se lancer contre l'Islam. Et rapidement, conduits par leur dirigeant, 'Abdullâh Ibn Wahab, ils attaquèrent désespérément l'armée de 'Alî et eurent le sort qu'ils méritaient. Ils furent tous tués, à l'exception de neuf d'entre eux qui échappèrent à la mort, pour devenir des brandons de discorde et rallumer le prochain feu.

Du côté de 'Alî, il y eut seulement sept tués. Les zélateurs qui avaient échappé propageront secrètement leur doctrine et leur cause à Basrah et à Kûfa, et réapparaîtront pendant les années suivantes en bandes d'insurgés fanatiques, mais ils seront rapidement mis en fuite ou taillés en pièces.

L'Expédition Syrienne Avortée

Les Khârijites ayant été vaincus à Nahrawân, 'Alî revint sur ses pas en direction du Tigre qu'il traversa à nouveau, en sens inverse, avec son armée pour reprendre le chemin de la Syrie. Mais les chefs de ses partisans le pressèrent de donner à l'armée un peu de repos pour qu'elle se préparât au long voyage qu'elle avait à entreprendre et pour que les soldats se réarment afin qu'ils fussent mieux à même de faire face à un ennemi bien équipé. 'Alî accepta la proposition.

L'armée fit donc marche arrière en direction de Kûfa et campa à Nokhaylah, dans le voisinage de cette ville. Une proclamation fut faite autorisant quiconque avait quelque chose à régler en ville à quitter le camp pendant un jour, à condition d'y retourner le lendemain. En peu de temps le camp fut presque vidé de ses soldats qui allèrent, les uns après les autres, en ville. Le lendemain, personne n'étant revenu, 'Alî s'impatienta, et il se rendit lui-même à la ville pour haranguer les gens et les inciter à partir avec lui pour rejoindre l'expédition syrienne. Mais aucune réponse ne lui fut donnée et personne ne s'avança vers lui. Le Calife fut déçu et le projet de l'expédition fut finalement abandonné et il ne sera jamais repris.

Les Affaires d'Egypte (38 H.)

Mohammad,(147) le fils de Hothayfah, un Compagnon distingué du Prophète, était orphelin. Son père avait été tué à Yamamah. Il avait été adopté par 'Othmân et élevé par ses soins. Lorsqu'il eut grandi, il demanda à 'Othmân, devenu alors Calife, de lui confier un commandement, mais le Calife ne voulut pas accéder à sa demande avant qu'il ne prouvât lui-même, sur le champ de bataille, sa capacité à assumer les responsabilités d'une charge de cette importance.

Insatisfait par cette réponse, Mohammad s'était enfui en Egypte pour trouver refuge chez le Gouverneur de cette province, Ibn Abî Sarh. Etant un homme connu pour sa piété, Mohamad avait eu une influence grandissante sur le grand public et sur la cour. Ibn Abî Sarh lui avait confié la responsabilité de sa charge lors de son voyage à Médine pour porter secours au Calife assiégé par les insurgés.

Sur sa route vers Médine, Ibn Abî Sarh avait appris la nouvelle de l'assassinat de 'Othmân, et de l'accession de 'Alî au Califat. Etant un tyran et un homme sans principes, son sentiment de culpabilité l'avait conduit à fuir le tribunal de 'Alî. Aussi était-il parti précipitamment pour la Syrie, où il avait trouvé refuge chez Mu'âwiyeh, et il n'était donc pas retourné en Egypte. Ainsi, Mohammad Ibn Hothayfah avait-il tenu le gouvernement d'Egypte jusqu'à l'approche de Qays Ibn Sa'd, le nouveau Gouverneur, désigné par 'Alî.

Tout au long de la période de son gouvernement de l'Egypte, Mohammad souligna avec réprobation les défauts du caractère de 'Othmân. Avant l'arrivée de Qays au siège du gouvernement, Mohammad avait été amicalement invité par 'Amr Ibn al-'Âç à 'Arîch, une ville frontalière, où il avait été capturé par son hôte et emmené prisonnier chez Mu'âwiyeh qui avait chargé 'Amr de tendre ce piège.

Qays assuma le commandement de l'Egypte comme représentant de 'Alî pendant l'absence de Mohammad. Il était un homme de distinction, le fils de Sa'd Ibn 'Obâdah, qui avait été le rival d'Abû Bakr à l'élection de Saqîfah. C'était un administrateur compétent et il s'acquitta de sa charge avec beaucoup de sagesse. Il obtint avec sagacité la prestation de serment d'allégeance des Egyptiens pour 'Alî et parvint à tenir solidement les rênes du gouvernement.

Toutefois une fraction forte de partisans de 'Othmân, à Kharamba, s'était écartée pour revendiquer à haute voix la vengeance du sang de 'Othmân.(148) Qays les laissa sagement seuls pour le moment, renonçant même à leur demander le paiement de la Zakât. Mu'âwiyeh, craignant l'influence et l'exemple d'un Gouverneur si sage et si ferme à sa frontière, et estimant que sa présence en Egypte représentait un désavantage pour ses desseins dans ce pays, déploya d'abord tous les efforts possibles pour le détacher de son allégeance envers 'Alî, en lui promettant de le confirmer dans ses fonctions de gouverneur d'Egypte et d'attribuer de bons postes à ses proches au Hidjâz.

Mais étant un partisan loyal de 'Alî, Qays repoussa toutes ces offres. Ayant échoué dans ses tentatives de l'attirer vers lui, Mu'âwiyeh eut recours à une ruse déloyale pour le déloger de son poste. Il laissa entendre que Qays était son ami et qu'il agissait de concert avec lui. Il fit en sorte que cette rumeur parvienne aux oreilles de 'Alî afin que celui-ci doutât de la fidélité de Qays. Pour réaliser son dessein, il maquilla une lettre pour qu'elle paraisse avoir été envoyée par Qays à Mu'âwiyeh. Dans cette lettre le premier informait le second qu'il était d'accord pour ne pas prendre de mesures contre les partisans de 'Othmân à Kharamba. Mu'âwiyeh réussit à faire parvenir cette lettre entre les mains de 'Alî, et elle produisit l'effet escompté.

La fidélité de Qays fut mise en doute et 'Alî voulut le mettre à l'épreuve. Il lui donna l'ordre de prendre immédiatement des mesures fermes contre les contestataires de Kharamba. Qays, ignorant les machinations sournoises de Mu'âwiyeh protesta innocemment contre cet ordre. Sa protestation fut prise pour une épreuve de sa duplicité. Aussi fut-il déposé et Mohammad, fils d'Abû Bakr fut dépêché pour le remplacer.

L'Empiétement de Mu'âwiyeh sur l'Egypte

Dès que Mohammad Ibn Abû Bakr établit son autorité (38 H.), il se mit à pourchasser les partisans de 'Othmân. Ces mesures suscitèrent immédiatement des conflits et des dissensions qui mirent le désordre à travers le pays. Désirant restaurer la paix, le Calife décida de changer de Gouverneur. Il releva Mâlik al-Achtar de son commandement à Nisbine et l'envoya d'urgence en Egypte pour y prendre la tête du gouvernement.

Mu'âwiyeh, qui était derrière tous les troubles en Egypte, se tenait bien informé même des moindres incidents qui s'y produisaient. Lorsqu'il apprit la nomination de Mâlik, il craignit la frustration de ses espoirs par la venue de cet homme capable qui avait été déjà la terreur des Syriens en général et de Mu'âwiyeh lui-même en particulier. Il était donc vital pour Mu'âwiyeh de se débarrasser de Mâlik au plus vite. Pour ce faire, il incita un notable qui vivait aux confins de l'Arabie et de l'Egypte et chez qui Mâlik devrait faire étape au cours de son voyage vers le siège de son gouvernement, à l'empoisonner, en lui promettant de le dispenser de payer la Zakât sur les revenus qu'il collectait dans sa région. Tenté par la vilaine promesse, cette homme empoisonna effectivement son hôte peu soupçonneux avec un poison si mortellement efficace, qu'il avait introduit dans un verre de miel, que Mâlik mourut avant même de quitter la maison.

Dès que Mu'âwiyeh apprit la nouvelle de sa mort, il dit: «Dieu a vraiment des armées de miel»,(149) et il envoya immédiatement 'Amr Ibn al-'Âç à la tête de six mille cavaliers pour s'emparer de l'Egypte pendant qu'elle était plongée dans le désordre. 'Amr s'empressa avec joie de revenir dans ce pays qu'il avait lui-même conquis et qu'il avait gouverné paisiblement pendant des années. Arrivé à Alexandrie, il fut rejoint par Ibn Charigh, le dirigeant du parti othmanite, et avec cette force combinée il s'apprêta à engager la bataille contre Mohammad Ibn Abî Bakr qui conservait encore le nom et l'autorité gouvernementale de 'Alî. Ayant été mis en déroute par 'Amr, Mohammad Ibn Abî Bakr tomba entre les mains de l'ennemi qui l'enferma vivant dans la peau d'un âne, et le ballot fut jeté dans le feu jusqu'à ce qu'il fût réduit en cendres. De cette manière le gouvernement d'Egypte sortit du contrôle de 'Alî pour passer sous celui de Mu'âwiyeh.

'Âyechah fut dramatiquement affligée par la nouvelle du sort tragique qu'avaient réservé à son frère 'Amr Ibn al-'Âç et Mu'âwiyeh. Dans sa douleur inextinguible, elle invoquera désormais la malédiction sur eux à chaque prière.(150) On dit que la tête grillée du frère de 'Âyechah fut amputée du corps et envoyée à 'Âyechah comme cadeau. A la vue de ce cadeau macabre, elle n'oubliera plus jamais sort de son frère et ne mangera plus jamais de viande rôtie jusqu'à sa mort.

L'Empiétement de Mu'âwiyeh sur Basrah

'Alî fut autant profondément attristé par l'assassinat tragique de son fidèle Général, Mâlik al-Achtar, et par la mort cruelle de Mohammad Ibn Abî Bakr, que courroucé par la conduite traîtresse de Mu'âwiyeh dans son empiétement sur l'Egypte. Il se sentit dans l'incapacité de réparer le mal, puisqu'il ne pouvait pas rassembler une armée contre Mu'âwiyeh, malgré tous les discours éloquents qu'il avait vainement prononcés quotidiennement pendant cinquante jours pour inciter les gens à pendre les armes. Son cousin, 'Abdullâh Ibn 'Abbâs, le Gouverneur de Basrah, laissant la charge de son poste à son chancelier, vint à Kûfa pour réconforter 'Alî.

Profitant de l'absence de 'Abdullâh de Basrah, Mu'âwiyeh, qui guettait la moindre occasion de créer des difficultés à 'Alî dépêcha l'un de ses capitaines, nommé 'Abdullâh Hadhramî, à la tête de deux mille cavaliers pour prendre Basrah. Le chargé d'affaires, ne disposant pas de forces suffisantes pour faire face à l'envahisseur, lui abandonna la ville, et demanda un secours urgent au Calife. Une force de secours fut envoyée d'urgence par 'Alî. Elle était dirigée par Jariya Ibn Qidamah.

Après une bataille dure et sanglante, Hadhramî fut défait et chercha refuge dans un château avoisinant, qui fut encerclé et incendié. Le rebelle et soixante-dix soldats qui s'y étaient réfugiés avec lui périrent dans les flammes. La ville fut reprise par les forces de 'Alî, et 'Abdullâh Ibn 'Abbâs, étant entre-temps revenu de Kûfa, reprit son poste. Ces événements eurent lieu en l'an 38 de l'Hégire.

D'Autres Révoltes des Khârijites

La même année, les Khârijites se révoltèrent par grands groupes contre 'Alî, en cinq ou six occasions, et à chaque fois ils furent exterminés et dispersés. Le plus remarquable de ces soulèvements fut celui de Khirrit qui avait incité les Persans, les Kurdes et les Chrétiens d'Ahwâz et de Ram Hurmuz à lever l'étendard de la rébellion. Une armée fut dépêchée à Basrah pour mater la révolte. Khirrit fut tué dans la bataille, et l'autorité du Calife fut restaurée.

La Politique Agressive de Mu'âwiyeh

En l'an 39 de l'Hégire, Mu'âwiyeh lança plusieurs raids sans résultats notables contre le territoire de 'Alî. Ces raids visaient tantôt à faire des ravages dans le pays, tantôt à prélever la Zakât chez les gens, tantôt à montrer à 'Alî la force supérieure de Mu'âwiyeh. L'objectif principal de ces incursions était de contrarier 'Alî et en même temps, de susciter chez ses citoyens un sentiment d'insécurité sous son règne. Quelque huit ou dix raids de ce genre furent lancés dans les différentes parties du territoire sous domination de 'Alî pendant cette année-là.

Par exemple, Sufiyân Ibn 'Awf fut envoyé à la tête d'une grande force pour ravager le territoire s'étendant de Hît à Anbâr et à 'Ayn Tamr. 'Abdullâh Ibn Masûd Fizârî fut envoyé pour collecter la Zakât chez les bédouins de Taymah. Zohak Ibn Qays eut pour mission de surprendre les citadelles de Tha'labiyyeh et de Qatqatana. Pendant la saison du Pèlerinage, un fonctionnaire était chargé de guider les pèlerins dans leurs rites de Pèlerinage à la Mecque. Qothâm Ibn 'Abbâs, le gouverneur de 'Alî, fut obligé de renoncer à l'accomplissement de ses devoirs pendant que le fonctionnaire de Mu'âwiyeh, 'Othmân Ibn Chaybah Abdarî conduisait les rites.

La force dépêchée par 'Alî pour contenir ces actes vexatoires, arriva alors que les Syriens avaient déjà tourné les talons vers la Syrie. Ils furent toutefois poursuivis et rattrapés à Wadî-l-Qorâ où, après quelques escarmouches, ils prirent la fuite. Quelques-uns d'entre eux furent capturés et conduits comme prisonniers au Calife qui les échangea contre ses hommes détenus par Mu'âwiyeh. Bien que ces raids n'aient pas toujours abouti au succès, le but dans lequel ils avaient été organisés était atteint dans une grande mesure, puisque les gens laissaient voir désormais plus que jamais leur tiédeur pour la cause de 'Alî et qu'ils ne faisaient rien pour repousser les envahisseurs qui voulaient les forcer à prêter serment d'allégeance à Mu'âwiyeh.

Une fois, pour repousser les envahisseurs, le capitaine de 'Alî les avait poursuivis jusqu'à Ba'lbak, au coeur du territoire syrien, avant de retourner en Irak, par Riqqah, sans avoir rencontré aucune opposition. En représailles, Mu'âwiyeh fit une incursion dans la profondeur du territoire de 'Alî et campa même pendant plusieurs jours à Mossoul pour montrer son mépris pour le pouvoir de 'Alî. Il retourna à Damas sans être inquiété pour son incursion.

Les Raids de Mu'âwiyeh au Hidjâz

Au début de la quarantième année de l'Hégire, Mu'âwiyeh envoya un officier cruel de son armée avec trois mille cavaliers pour s'emparer de Médine et de la Mecque, les villes sacrées du Hidjâz, et pour lui obtenir l'allégeance de leurs habitants. Lorsque Bosar s'approcha de Médine, le gouverneur de cette ville, Abû Ayyûb s'enfuit à Kûfa, et Bosar entra à Médine sans opposition. Après avoir mis très cruellement quelques Médinois à mort, il menaça les notables de la ville de se livrer à un massacre général, s'ils refusaient de reconnaître Mu'âwiyeh comme étant leur Calife. Ainsi, furent-ils contraints de prêter serment d'allégeance à Mu'âwiyeh. Ensuite, il marcha sur la Mecque et y agit de la même façon.

Et une fois que le serment d'allégeance des Mecquois à Mu'âwiyeh eut été extorqué, le tyran se dirigea vers le Yémen où il décapita plusieurs milliers de partisans de 'Alî. 'Obaydullâh Ibn 'Abbâs, le représentant de 'Alî au Yémen parvint à s'enfuir à Kûfa, mais il laissa derrière lui ses deux petits-fils qui tombèrent finalement dans les mains du tyran et furent mis à mort d'une façon on ne peut plus barbare, en même temps que leur serviteur bédouin qui avait osé protester contre l'assassinat de sang-froid de ces deux garçons.

'Alî, ayant appris la nouvelle de cette incursion, dépêcha immédiatement une armée commandement de Jariya Ibn Qidâmah, mais il était trop tard pour arrêter les outrages. Bosar était déjà sur le chemin de retour en Syrie lorsque l'armée de 'Alî arriva au Yémen. Jariya poursuivit les Syriens à Najrân où ils avaient été accueillis à bras ouverts. A son approche, ils prirent la fuite, mais Jariya procéda à l'exécution de ceux parmi les habitants dont la complicité avec la horde de Mu'âwiyeh qu'ils avaient invitée était évidente, ainsi que de ceux qui s'étaient révolté contre le Gouverneur légal.

Jariya se dirigea ensuite vers la Mecque à la poursuite des fuyards, mais ils étaient déjà partis, là aussi. Il demanda aux Mecquois de renier le serment d'allégeance qu'ils venaient de prêter à Mu'âwiyeh et de renouveler leur hommage à 'Alî. Après quoi il partit pour Médine, où Abû Horayrah, l'un des membres de la faction d'opposition, qui conduisait la prière quotidienne pour le compte de Mu'âwiyeh, se cachait quelque part. Jariya obtint des habitants le serment d'hommage à al-Hassan, le fils de 'Alî, et quitta Médine, après un séjour de quatre jours, pour retourner à Kûfa. Abû Horayrah réapparut après le départ de Jariya et conduisit les prières comme avant.

Le sort cruel subi par les deux garçons de 'Obaydullâh (un cousin de 'Alî) affligea énormément leur père et leur mère, et accabla 'Alî, peut-être plus que tous les autres soucis qui rongeaient son coeur. Il invoqua le courroux de Dieu sur Bosr, priant Dieu qu'il perde sa raison, et il la perdra effectivement, puisqu'il deviendra définitivement fou baveux. Pendant sa démence, il réclamait sans cesse son épée. Ses amis lui fournissaient une épée de bois et une autre creuse pleine d'air. Le misérable frappait son épée de bois contre l'autre, et croyait qu'il avait tué un ennemi à chaque coup.

La Mauvaise Conduite de 'Abdullâh Ibn 'Abbâs

Cependant il y avait quelques chagrins de plus en perspective pour 'Alî. Des plaintes lui parvinrent, faisant état de fraudes et de détournements de fonds aux dépens du trésor public à Basrah. Le Calife convoqua le gouverneur de cette ville pour qu'il lui soumette les comptes du Trésor. 'Abdullâh Ibn 'Abbâs reçut la convocation dédaigneusement, et au lieu d'accéder à la demande, il déserta son poste et s'enfuit vers la Mecque en emportant une grande fortune avec lui. Il fut poursuivi par les habitants de Basrah, mais après un court combat il parvint à arriver à destination sans subir davantage d'ennuis. 'Alî fut très mortifié par cette conduite de son cousin 'Abdullâh Ibn 'Abbâs. 'Obaydullâh Ibn 'Abbâs, le dernier gouverneur du Yémen, un autre cousin de 'Alî qui lui était encore loyal fut envoyé pour remplacer le fuyard.

La Défection de 'Aqîl

Presque à la même époque une autre grande calamité frappa 'Alî. «Son frère 'Aqil se rendit chez Mu'âwiyeh qui le reçut à bras ouverts et lui alloua de grands revenus. 'Aqîl n'invoqua aucun autre motif à sa défection que le fait que son frère 'Alî ne l'entretenait pas proportionnellement à sa qualité». ("History of the Saracens" de Simon Ockley, p. 326).

«'Aqîl se plaignait auprès de 'Alî de la faiblesse de ses ressources et le priait de lui accorder un supplément d'allocation du trésor public. 'Alî repoussa cette demande, mais devant l'insistance répétée de son frère, il lui demanda un jour de le rencontrer pendant la nuit pour qu'ils s'introduisent dans la nuit dans la maison d'un riche voisin, où 'Aqîl trouverait tout ce qu'il lui manquait. "Es-tu sérieux?" lui demanda 'Aqîl avec un mélange de surprise et d'indignation. "Le Jour des Comptes, lui répondit 'Alî, il sera beaucoup plus facile de me défendre contre l'accusation d'un seul individu que contre le cri collectif de toute la communauté musulmane, propriétaire de ce trésor dont tu me demandes de te servir". Selon d'autres versions, lorsque 'Aqil sollicita de son frère l'augmentation de sa pension, ce dernier lui demanda d'attendre un moment, et se retira dans sa maison pour en revenir tout de suite après, avec un fer porté au rouge qu'il tendit à 'Aqh en lui demandant de le prendre avec ses mains. 'Aqh refusa, naturellement. 'Alî lui dit alors: "Si tu ne peux pas supporter une chaleur produite par l'homme, comment veux-tu que j'accepte de m'exposer à un feu allumé par Dieu". 'Aqîl constatant que sa requête ne serait pas satisfaite, quitta Kûfa et rejoignit Mu'âwiyeh». ("Mohammadan History" de M. Price).

Les Plans des Khârijites en vue de se débarrasser des Gouvernants

Le règne de 'Alî fut marqué par des conflits continuels. On ne le laissa jamais vivre et gouverner en paix. La révolte de 'Âyechah, Talhah et Zubayr, la rébellion et les outrages traîtres de Mu'âwiyeh et de 'Amr Ibn al-'Âç, les soulèvements des fanatiques Khârijites, la froideur et l'apathie de ses propres citoyens, l'infidélité de son cousin 'Abdullâh Ibn 'Abbâs, et enfin le plus pénible de tout, la défection de son frère 'Aqîl, l'accablèrent énormément. Ces difficultés se succédant rapidement, accaparaient son esprit.

Cependant, les Khâiijites étaient impatients de détruire le gouvernement de 'Alî en particulier, et tous les gouvernements en général, étant donné qu'ils ne reconnaissaient aucun pouvoir ou autorité en dehors de ceux de Dieu, conformément à leur doctrine fondée sur cette devise: "La hukma illâ lillâh", c'est-à-dire, "le commandement appartient à Dieu seul". Ils s'attendaient à ce que ceux qu'ils appelaient "les gouvernants impies" ('Alî et Mu'âwiyeh, à leur avis) périssent dans le conflit qui les opposait et que le règne du Seigneur prévaille à la fin. En ayant assez de mener une vie retirée, trois d'entre ces fanatiques se rencontrèrent par hasard dans l'enceinte sacrée de la Ka'bah. Ils évoquèrent amèrement le sang qui avait été répandu en vain à Nahrawên et sur d'autres champs de bataille, et déplorèrent le règne de la tyrannie impitoyable et de l'apostasie (selon leurs termes) sur le monde musulman.

Subitement une idée illumina le visage de l'un d'entre eux avec un miroitement d'espoir. Il s'expliqua: «Il est inutile de pleurer les pertes que nous avons subies. Nous devons agir pour redresser les torts. Il ne faut pas que notre sang soit répandu en vain. Que chacun de nous tue l'un des trois oppresseurs des croyants. L'Islam peut être encore libéré et le règne de la droiture peut être encore établi ». Les deux autres approuvèrent avec enthousiasme la suggestion. Les trois zélateurs s'engagèrent par serment à sacrifier leur vie pour leur cause et dirent que le seul moyen valable pour restaurer l'unité et la paix en Islam était la destruction des trois "apostats ambitieux" - Mu'âwiyeh, 'Amr Ibn al-'Âç et 'Alî. Chacun d'eux promit de tuer, sa victime désignée au jour et à l'heure fixés, avec une arme empoisonnée afin de s'assurer d'un coup mortel.

Les trois conspirateurs - Borâq Ibn 'Abdullâh al-Taymî, 'Amr Ibn Bakr al-Taymî et 'Abdul-Rahmân Ibn Muljim se proposèrent de tuer respectivement Mu'âwiyeh, 'Amr Ibn al-'Âç et 'Alî. Le troisième vendredi du mois de Ramadhân prochain fut fixé comme date de l'exécution de leur plan haineux. Leur attentat devrait avoir lieu pendant la prière du matin dans les mosquées de Damas, Fostat et Kûfa. Ayant empoisonné son sabre, chacun d'eux se dirigea vers sa destination: Borâk vers Damas, 'Amr vers Fostat et 'Abdul-Rahmân vers Kûfa.

Attentat contre la Vie de Mu'âwiyeh

Une fois arrivé à Damas, Borâq se rendit le matin du jour fixé et se mêla aux fidèles. Dès qu'il put, il poignarda Mu'âwiyeh à l'aine. Il crut que le coup était fatal, mais tel ne fut pas le cas. En effet, le chirurgien de Mu'âwiyeh, ayant examiné sa blessure, déclara que sa vie pourrait être sauvée soit par cautérisation, soit en buvant une potion qui le rendrait impotent à vie. Mu'âwiyeh avait à choisir entre les deux solutions, et il choisit de boire la potion. Il devint ainsi impotent pour le restant de sa vie. Le coupable avait été arrêté sur le champ. On lui coupa les mains et les pieds et il fut renvoyé chez lui à Basrah, où quelques années plus tard, il eut un fils. Le Gouverneur de Basrah de l'époque le mit alors à mort en lui disant: «Maudit! Tu as engendré un fils pour toi, alors que tu avais rendu le Calife impotent. Tu dois mourir».

Attentat contre la Vie de 'Amr Ibn al-'Âç

'Amr Ibn Bakr, le second conspirateur, était à la mosquée de Fostat le vendredi fixé du mois de Ramadhân. Il porta un coup avec son arme à l'imam pendant qu'il accomplissait la prière. La victime mourut sur-le-champ, mais ce n'était pas 'Amr Ibn al-'Âç, lequel n'avait pas pu venir ce jour-là parce qu'il souffrait de coliques, douleurs auxquelles il dut de rester en vie. C'était Kharijah qui conduisait la prière à la place de 'Amr Ibn al-'Aç. L'assassin fut capturé et conduit devant 'Amr Ibn al-'Âç, dans sa cour où il découvrit son erreur: «C'est toi que je visais, Ô tyran!», s'écria le prisonnier en voyant 'Amr Ibn al-'Âç, lequel lui répliqua calmement: «Tu m'a visé, mais le Seigneur t'a visé», et il ordonna qu'on l'exécutât immédiatement.

Attentat contre la Vie de 'Alî

Le troisième des conspirateurs, 'Abdul-Rahmân Ibn Muljim, s'accommoda, à son arrivée à Kûfa, avec une femme, une belle servante de la secte Khârijite, dont le père, le frère et d'autres proches parents avaient été tués à Nahrawân. 'Abdul-Rahmân tomba follement amoureux de cette demoiselle et lui proposa le mariage. Qatam, comme on l'appelait, répondit que son mari ne pourrait être que celui qui lui apporterait une dot consistant en la tête de 'Alî, trois mille dirhams en argent, un esclave et une servante. Il accepta tout de suite les conditions. Qatam le présenta alors à deux autres mécréants, l'un nommé Werdân, un Khârijite disposé à se venger lui-même de 'Alî, et l'autre nommé Chuhayb. Tous les deux s'apprêtèrent avec joie, à aider 'Abdul-Rahmân dans son entreprise infâme. Les trois hommes se rendirent à la mosquée le matin du vendredi fixé, et lorsque 'Alî apparut pour diriger la prière, Werdân et Ibn Muljim parvinrent à se placer juste derrière lui pour la prière. Dès que celle-ci eut commencé, Werdân porta un coup à 'Alî, mais le manqua. Le second coup fut administré par 'Abdul-Rahman. Il fut d'une précision fatale.

Le coup toucha la tête, au même endroit où 'Alî avait été blessé dans une bataille du vivant du Prophète. Dans la confusion générale s'ensuivit, les trois assassins parvinrent à s'échapper. Wardân courut vers sa maison, mais il fut suivi par un poursuivant qui le rattrapa et le tua. Chuhayb fuit pour de bon et on n'entendra plus parler de lui. 'Abdul-Rahmân se cacha pendant un certain temps. Lorsqu'on demanda à 'Alî qui était son assassin, il répondit: «Vous le verrez bientôt».

'Abdul-Rahmân ayant été découvert caché dans un coin de la mosquée avec son sabre taché de sang, on lui demanda s'il était le coupable. Il hésita un moment, mais fut vite contraint par sa conscience à reconnaître sa culpabilité. On l'arrêta et on l'emmena devant 'Alî qui confia sa détention à son fils al-Hassan à qui il ordonna, avec sa clémence habituelle: «Fais en sorte qu'il ne lui manque rien, et si je meurs des suites de ma blessure, fais en sorte qu'il meure d'un seul coup».

On dit que la blessure était fatale, et elle le sera effectivement. 'Alî dit qu'il avait soif, et on lui apporta un verre de sirop. En même temps le prisonnier demanda un peu d'eau à boire. Avec la générosité qui lui était coutumière et qui était un trait caractéristique de sa vie, 'Alî lui offrit son propre verre de sirop.

Les Présages de 'Alî relatifs à sa Mort

Durant tout le mois de Ramadhân pendant lequel il fut assassiné, il eut plusieurs présages de sa mort et, en privé, il laissa échapper, de temps en temps, quelques mots à ce propos. Une fois qu'il avait été victime d'un sérieux malaise, on l'entendit dire: «Hélas mon coeur! On a besoin de patience, car il n'y a pas de remède à la mort». Peu avant le vendredi 19 de ce mois-là, il était sorti de sa maison tôt le matin, pour aller à la mosquée.

«On dit qu'à sa sortie les oiseaux domestiques s'étaient montrés particulièrement bruyants dans la cour, et que l'un de ses serviteurs ayant lancé sur eux un gourdin pour les faire taire, 'Alî lui dit: "Laisse-les, leurs cris ne sont que des lamentations présageant ma mort"». ("History of the Saraceens" de S. Ockley, p. 328).

La Mort de 'Alî en l'An 40 H.

'Alî fut blessé le vendredi 19 Ramadhân de l'an 40 H., à la mosquée de Kûfa où il s'était rendu pour conduire la prière du matin comme d'habitude. Il fut immédiatement ramené chez lui. Il survécut trois jours à sa blessure.

«Là, il fit venir ses fils, al-Hassan et al-Hussayn, à ses côtés et leur conseilla de rester fermes dans leur piété, de se résigner à la Volonté de Dieu, et d'être bons envers leur frère cadet, al-'Abbâs, le fils de sa femme Hanifite. Ensuite, il écrivit son testament, et continua à prononcer le nom du Seigneur jusqu'à ce qu'il ait rendu le dernier soupir». ("Annals of the Early Caliphate" de W. Muir, p. 414).

Il mourut des suites de sa blessure, le lundi 21 Ramadhân, à l'âge de soixante-trois ans.

«Ses restes mortels furent ensevelis à environ sept kilomètres de Kûfa, et plus tard une très belle tombe, couverte par une mosquée dotée d'une magnifique dôme, fut dressée au-dessus de son tombeau. Ce site devint une ville importante, appelée, al-Najaf al-Achraf (Machhad 'Alî), ou le Sépulcre de 'Alî, et il fut enrichi et embelli par plusieurs monarques persans». ("Successors of Mohammad" de W. Irving, p. 187).

On dit que le Sépulcre de 'Alî avait été maintenu dissimulé durant le règne des Omayyades.

L'Oeuvre Littéraire de 'Alî

«'Alî jouit d'une grande réputation de sagesse parmi de tous les Musulmans sans distinction de tendances. Il subsiste encore de lui un recueil de cent sentences qui a été traduit de l'arabe en turc et en persan. Il y a également un recueil de vers de lui, colligés sous le titre d' "Anwâr al-'Aql". La bibliothèque "Bodleian" conserve un livre volumineux contenants ses sentences. Mais son plus célèbre écrit a pour titre "Jafr wa Jam". Il est écrit sur un parchemin avec des caractères mystiques mélangés à des figures, et il relate ou symbolise tous les grands événements survenus ou à survenir depuis l'avènement de l'Islam jusqu'à la fin du monde. Ce parchemin, qui fut déposé chez sa famille, n'est pas encore déchiffré. Ja'far al-Çâdiq avait en effet réussi à l'interpréter partiellement, mais l'explication complète en est réservée au douzième Imam, surnommé "Al-Mahdî" ou "Le Grand Guide». ("History of the Saracens" de S. Ockley, p. 332).

Les savants dans la langue arabe doivent beaucoup de reconnaissance à 'Alî qui a fixé les règles de la composition correcte de la langue arabe en construisant(151) la grammaire dont l'absence constituait un grand défaut pour la littérature, et dont le manque se faisait profondément sentir pour l'écrivain.

Des Anecdotes de la Vie de 'Alî

Les anecdotes suivantes de la vie de 'Alî sont principalement tirées de "Oriental Table Talk" (livre traduit en anglais par Jonathan Scott Esqr, voir "Oriental Collections" d'Ouseley)(152):

Un jour, alors que Mohammad et 'Alî mangeaient des dattes ensemble, le premier plaça les noyaux sur l'assiette du second inconsciemment. Ayant fini leur repas, le Prophète dit: «Celui qui a le plus de noyaux a mangé le plus». «Non, lui dit 'Alî, celui qui a mangé le plus, c'est sûrement celui qui a avalé aussi les noyaux».

Un Juif dit un jour au vénérable 'Alî, en discutant sur la vérité de leurs religions respectives: «Vous vous êtes mis à vous disputer avant même d'avoir enseveli le corps de votre Prophète». 'Alî lui répondit: «Nos divisions étaient la conséquence de sa perte, et ne concernaient pas notre foi; mais vous, la boue de la Mer Rouge n'avait pas encore séché sur vos pieds que vous vous êtes mis à crier à l'adresse de Moïse: "Fais-nous des dieux semblables à ceux des idolâtres afin que nous les adorions"». Le Juif se sentit confus.

Un jour, une personne se plaignit auprès de 'Alî en lui disant: «Un homme a déclaré qu'il avait rêvé qu'il couchait avec ma mère. Ne puis je pas lui infliger une punition selon la Loi ?» «Quelle punition?, lui répondit 'Alî. Mets-le au soleil et frappe son ombre, car que peut-on infliger à un crime imaginaire, sinon un châtiment imaginaire?».

Une Décision Ingénieuse de 'Alî

On attribue la décision suivante à l'ingéniosité de 'Alî:(153) «Deux voyageurs s'étaient assis pour manger. L'un avait cinq pains, l'autre en avait trois. Un étranger leur demanda la permission de manger avec eux, et ils acceptèrent sa requête avec hospitalité. Après le repas, l'étranger laissa huit pièces d'argent pour sa participation au repas et partit. Le voyageur qui avait cinq pains prit cinq pièces et en laissa trois à l'autre, lequel voulait absolument avoir la moitié de l'argent laissé par l'étranger. L'affaire fut portée devant 'Alî pour qu'il la jugeât, et il prononça le jugement suivant: "Que le propriétaire des cinq pains prenne sept pièces d'argent et l'autre une seule". C'était la proportion exacte de ce que chacun d'eux avait offert à l'étranger. En effet, en divisant chaque pain en trois parts, les huit pains firent vingt-quatre parts. Et étant donné que chacun des trois participants avait mangé une portion égale à celle de chacun des deux autres, chaque portion était du tiers de la totalité, soit huit parts. L'étranger avait donc mangé sept parts des cinq pains et seulement une part des trois pains, et c'est de cette manière que le Calife divisa l'argent entre les deux propriétaires des pains». ("History of the Saracens" de S. Ockley, p. 336).

«La chevalière de 'Alî portait l'inscription:(154) "L'Omnipotent Dieu est Excellent", ou selon un autre récit: "Le Royaume appartient à l'Unique Tout-Puissant Seigneur". Il avait l'habitude de balayer le Trésor Public et d'y prier ensuite, dans l'espoir qu'on témoignerait (en sa faveur) qu'il n'aurait pas gardé, cachée aux Musulmans la propriété de l'Etat qu'il renfermait.(155)

On attribue à 'Alî la citation de cinq cents vingt-six hadiths rapportés directement du Messager de Dieu.(156)




Quelques hadiths relatifs aux mérites de 'Alî, tirés de "Târîkh al-Kholafa'"
de
Jalâl-ul-Dîn As-Suyûtî
traduits de l'arabe (en anglais) par Major H.S. Jarret
Edition de Calcutta - 1881








1. Ahmad Ibn Hanbal dit: «Ce qui nous a été transmis concernant les mérites de 'Alî, n'a été égalé par les mérites d'aucun des Compagnons du Messager de Dieu». (Al-Hâkim) personne autant qu'il a révélés concernant 'Alî. Trois cents versets ont été révélés au sujet de 'Alî».

3. Al-Tabarânî et Abû Hatim rapportent qu'Ibn 'Abbâs a dit: «Jamais le Seigneur n'a révélé les termes "Ô vrais Croyants" sans que 'Alî y soit compris comme étant leur maître et leur chef. Le Seigneur a réprouvé à divers endroits les Compagnons du Prophète, mais IL n'a jamais mentionné 'Alî sans approbation».

4. Al-Tirmithî, al-Nasâ'î et Ibn Majah, citant Habchi Ibn Jonada, ont rapporté que le Messager de Dieu avait dit: «'Alî est de moi et je suis de 'Alî».

5. Al-Tabarânî rapporte, dans "Awsat", citant Jâbir Ibn 'Abdullâh, que le Messager de Dieu a dit: «Les gens sont de souches diverses, mais moi et 'Alî, sommes d'une seule souche».

6. Al-Tabarânî rapporte dans "Awsat" et "Çaghîr" qu'Om Salma a relaté: «J'ai entendu le Messager de Dieu dire: "'Alî est avec le Coran et le Coran est avec 'Alî. Ils ne se sépareront pas avant qu'ils arrivent à la fontaine de Kawthar au Paradis"».

7. Ibn Sa'd rapporte que 'Alî a dit: «Par Allah, jamais un verset du Coran n'a été révélé sans que je voie maintenant ce qu'il a révélé et à propos de qui il a été révélé, car mon Seigneur m'a doté d'un coeur sage et d'une langue éloquente».

8. Ibn Sa'd et d'autres rapportent d'Ibn Tofayl, que 'Alî a dit: «Interrogez-moi sur le Coran, car il n'y a pas un verset dont je ne sache pas s'il a été révélé la nuit ou le jour, dans les plaines ou sur les montagnes».

9. Al-Tirmithî et al-Hâkim rapportent de 'Alî que le Prophète a dit: «Je suis la Cité du Savoir, et 'Alî en est la Porte».

10. Ibn Mas'ûd rapporte que le Prophète a dit: «Regarder 'Alî est un acte de dévotion».

11. Ibn 'Asâkir, citant le témoignage d'Abû Bakr, écrit: «Le Prophète dit: "Regarder 'Alî est un acte de piété».

12. Muslim rapporte que 'Alî a dit: «Par Celui qui a fendu les graines et créé l'âme, le Prophète m'a promis que ne m'aimera qu'un vrai Croyant et que ne me détestera qu'un hypocrite».

13. Al-Tirmithî rapporte qu'Abû Sa'id al-Khudrî a dit: «Nous avions l'habitude de reconnaitre les hypocrites à leur haine pour 'Alî».

14. Al-Tabarânî, citant le témoignage d'Om Salma, rapporte que le Prophéete a dit: «Celui qui aime 'Alî m'aura aimé et celui qui déteste 'Alî m'aura détesté, et celui qui m'aura détesté aura détesté le Seigneur».

15. Abû Ya'lâ et Al-Bazzâr, citant Sa'd Ibn Abî Waqqâç, rapportent que le Messager de Dieu a dit: «Celui qui injurie 'Alî, m'injurie aussi».

16. Ahmad rapporte, et al-Hâkim le confirme, qu'Om Salma a dit: «J'ai entendu le Messager de Dieu dire: "Celui qui injurie 'Alî, m'injurie aussi"».

17. Sa'id lbn al-Mussyyab rapporte que 'Omar Ibn al-Khattâb avait l'habitude d'implorer Dieu de le préserver d'une situation difficile dans laquelle le père d'al-Hassan ('Alî) n'aurait pas été présent pour la résoudre, et qu'il dit un jour: «Personne parmi les Compagnons, à part 'Alî, n'avait l'habitude de dire "Interrogez-moi"».

18. Al-Tabarânî rapporte dans "Al-Awsat" qu'Ibn 'Abbâs a dit: «'Alî possédait dix-huit qualités éminentes qui n'étaient communes à aucun autre de ce peuple».

19. Al-Bazzâr rapporte en citant Sa'd, que le Messager de Dieu a dit à 'Alî: «Il n'est permis à personne ayant l'obligation d'accomplir l'ablution totale d'entrer dans la mosquée, excepté moi et toi».

20. Abû Ya'la rapporte qu'Abû Horayrah a relaté que 'Omar lbn al-Khattâb avait dit: «'Alî a été doté de trois choses dont si je ne possédais qu'une seule, elle me serait plus précieuse que si on m'avait donné des chameaux de haute race». Lorsqu'on lui demanda quelles étaient ces trois choses, il répondit: «Son mariage avec Fâtimah, la fille du Prophète, son autorisation de rester à la mosquée dans le cas où cela me l'est interdit, et le fait d'avoir porté l'Etendard le jour de Khaybar».

21. Les deux Cheikhs (Al-Bokhârî et Muslim), se référant à Sa'd Ibn Abî Waqqâç, rapportent que le Messager de Dieu, ayant décidé de laisser derrière lui 'Alî Ibn Abî Tâlib comme son Lieutenant pendant l'expédition de Tabûk, 'Alî lui dit: «Ô Messager de Dieu! Me laisses-tu derrière, parmi les femmes et les enfants?». Le Prophète répondit: «N'es-tu pas content d'être à moi ce qu'Aaron avait été à Moïse, à cette différence près qu'il n'y aura pas de Prophète après moi?».

22. Selon Sah Ibn Sa'd, le Messager de Dieu dit, le jour de Khaybar: «Je confierai sûrement l'Etendard, demain, à un homme entre les mains duquel le Seigneur accordera la victoire, un homme qui aime Dieu et Son Prophète et que Dieu et Son Prophète aiment». Les gens passèrent la nuit à s'interroger sur i'identité de celui d'entre eux à qui l'Etendard serait confié. Une fois que l'aube se fut levée, ils se hâtèrent chez le Prophète, chacun d'eux espérant être l'heureux élu. «Où est 'Alî le fils Abû Tâlib?» demanda-t-il. Ils lui dirent: «Il souffre d'un mal aux yeux». Il dit: «Faites-le venir». Ils l'amenèrent et le Messager de Dieu projeta un peu de sa salive sur ses yeux et pria pour lui. 'Alî fut établi parfaitement, comme s'il ne souffrait de rien, et le Prophète lui remit l'Etendard.

23. Citant Sa'd Ibn Abî Waqqâç, Muslim relate que lorsque le verset: «Venez! Appelons nos fils et vos fils, nos femmes et vos femmes, etc...» (Sourate Âle 'Imran, verset 61) fut révélé, le Messager de Dieu convoqua 'All, Fâtimah, al-Hassan et al-Hussayn et dit: «Ô Mon Dieu! ils sont ma Famille».

24. Al-Tirmithî et al-Hâkim confirment, en se référant à Borayda, que le Messager de Dieu dit: «Le Seigneur m'a ordonné l'amour de quatre hommes et m'a déclaré qu'IL les aime». On lui demanda: «Ô Messager de Dieu! Nomme-les». Il répondit: «'Alî en fait partie (il le répéta trois fois), Abû Thârr, al-Miqdâd et Salmân».

25. Abû No'aym rapporte dans "Al-Dalâ'il", en se référant au père de Ja'far Ibn Mohammad que: Deux hommes ayant eu une altercation, furent amenés devant 'Alî qui s'assit au pied d'un mur. Un homme lui ayant dit: «Le mur va tomber», il répondit: «Va au ... Dieu est le Protecteur». Il jugea entre les deux parties et s'en alla. Le mur tomba après son départ.

26. Al-Tabarânî rapporte dans "Awsat", et Abû No'aym dans "Al-Dala'il", en citant Zadan, que pendant que 'Alî relatait un hadith, un homme l'accusa de parier faussement. 'Alî lui dit: «Pourrais-je appeler l'anathème sur toi, si j'ai menti?». Il répondit: «Appelle-le». 'Alî le maudit, et lorsqu'il se retira de l'endroit sa vue l'avait quitté.

27. Abûl-Qâcim al-Zajjâjî relate dans ses "Dictées" que 'Alî travailla sur les principes de la langue arabe, "La Grammaire de la Langue Arabe".



Notes

192. "Habîb al-Sayyâr"; "Rawdhat al-Çafâ'"; "Ma'ârij al-Nubuwwah".

193. "Kachf al-Ghummah".

194. Selon Yanâbî' al-Mawaddah (édition de Bombai, p. 107), ces propos furent prononcés par Prophète à l'occasion de la victoire de 'Alî à Khaybar, avec d'autres louanges. Voir "Habîb al-Sayyâr".

195. "Târîkh al-Khamîs"; "Rawdhat al-Çafâ"; "Habîb a-Sayyâr"; "Rawdht al-Ahbâb".

196. "Al-Tabarî"; "Abul-fidâ'; "Ibn Athîr".

197. "Suyûtî".

198. "Al-Durr al-Manthûr"; "Târîkh al-Khamîs"; "Rawdhat al-Ahbâb".

199. "Rawdhat al-Ahbâb".

200. "Rawdhat a-Ahâb".

201. "Al-'Allamah al-'Abbâcî".

202. "Rswdhat a-Ahbâb"; "Habîb al-Sayyâr"; "A'tham al-Kûfî"; "Manâqib-Murtazawi".

203. "Histoire of Islam" de Zakir Hussayn, vol. II, p. 150.

204. "Abul-Fidâ'"; "Târîkh al-Khamîs".

205. "Al-Tirmithî"; "Ahmad Hanbal"; "Al-Tabarî"; "Tafsîr Ma'âlim al-Tafsîr" d'A'lâm al-Warâ; "Abul-fidâ'".

206. "Ibn Khaldûn"; "Ibn Athîr"; "Habîb al-Sayyâr".

207. "Habîb al-Sayyâr"; "Rawdhat al-Çafâ"; "Tafsîr al-Kach-châf".

208. "Ibn Athîr".

209. "Ibn Khaldûn"; "Tabarî".

210. "Abul-Fidâ'"; "Ibn Khaldûn"; "Rawdhat al-Ahbâb".

211. "Rawdhat al-Ahbâb".

212. Ici allusion est faite au Commandement contenu dans la sourate al-Charh qui dit:

1- «N'avons Nous pas ouvert ton cur?

2-3 Ne t'avons Nous pas débarrassé de ton fardeau qui pesait sur ton dos?

4- N'avons-Nous pas exalté ta renommée?

5- Le bonheur est proche du malheur.

6- Oui, le bonheur est proche du malheur.

7- Lorsque tu es libéré de tes occupations, lève-toi pour prier.

8- et recherche ton Seigneur avec ferveur».

Dans le verset 7, Dieu a commandé au Prophète de désigner son successeur.

213. "Tafsîr Kabîr"; "Tafsîr al-Durr al-Manthûr"; "Tafsîr Nîchâpûrî"; "Al-Sîrah al-Halabiyyah".

214. Selon al-Suyûtî: «Ô Dieu! Soit l'ami de quiconque est l'ami de 'Aî, et soit l'ennemi de quiconque est l'ennemi de 'Alî».

215. "Michkât"; "Khaçâ'iç al-Nasâ'î"; "Rawdhat al-Ahbâb"; "Rawdhat al-Çafâ".

216. "Tafsîr al-Tha'labî"; "Tafsîr al-Kach-châf"; "Al-Baydhâwî"; "Al-Madârik".

217. "Al-Tirmithî"; "Ibn Jarîr"; "Çahîh Muslim"; "Al-Suyûtî".

218. "Al-Suyûtî".

219. Dans sa traduction d' "Al-Koran", Sale fait suivre du commentaire suivant les versets 5-10 de la Sourate al-Dahr (Al-Insân). La traduction de ces versets par Sale:

5. «Mais les justes boiront à une coupe (de vin), mélangé avec (de l'eau de) Kawthar,

6. une fontaine à laquelle boiront les serviteurs de Dieu...

7. Ils tiennent leur promesse, et redoutent un Jour dont le mal sera répandu très loin.

8. Ils nourrissent le pauvre, l'orphelin et le captif pour l'amour de Dieu, (en disant):

9. "Nous vous nourrissons pour plaire à Dieu seul: nous n'attendons de vous ni récompense ni gratitude;

10. Oui, nous redoutons, de la part de notre Seigneur, un jour menaçant (et) calamiteux».

La note de Sale, tirée d'al-Baydhâwi, sur les versets 7-10:

«On relate qu' al-Hassan et al-Hussayn, les petits-fils de Mohammad, étant à un moment donné malades tous les deux, le Prophète, entre autres, leur rendit visite. Les visiteurs demandèrent à 'Alî de faire un vu à Dieu pour la guérison de ses fils. Sur ce, 'Alî, Fâtimah et Fidhdhah, leur bonne, firent le vu de jeûner trois jours si les deux malades allaient mieux. Or, il arriva qu'ils guérirent effectivement. La promesse fut accomplie avec un tel scrupule que le premier jour, n'ayant pas de provisions à la maison, fut obligé d'emprunter trois mesures d'orge à un certain Siméon, un Juif de Khaybar. Fâtimah en moulut une mesure le même jour et cuisit cinq gâteaux pour le repas. Et alors qu'ils étaient assis devant ces gâteaux pour rompre leur jeûne après le coucher du soleil, un pauvre se présenta à eux. Ils lui donnèrent leur pain et passèrent la nuit sans rien manger, se contentant de boire de l'eau. Le lendemain, Fâtimah, cuisit une deuxième mesure pour la même raison, mais un orphelin les pria de lui donner quelque chose à manger et ils lui offrirent leur repas, et passèrent une deuxième nuit sans manger. La troisième jour ils donnèrent tout leur repas à un captif affamé. A cette occasion Jibrâ'îl (l'Ange Gabriel) révéla au Prophète la sourate ci-dessus et informa Mohammad que Dieu le félicitait pour les vertus de sa famille».

Concernant la promesse de Dieu dans le verset 6, lisez le récit de la découverte miraculeuse par 'Alî d'une fontaine pour l'appro-visionnement en eau de ses armées dans le désert sablonneux de la Mésopotamie, dans le second volume.

220. Un noble exemple de la générosité d'al-Hassan et de son ardeur à satisfaire Dieu en accomplissant toutes les vertus mentionnées dans Ses commandements, se trouve dans le récit suivant, entre des milliers d'autres relatifs aux Saints descendants du Prophète:

«Un serviteur d'al-Hassan Fils de 'Alî fit tomber sur son maître un plat bouillant alors qu'il s'asseyait à table. Craignant la colère d'al-Hassan, il tomba sur ses genoux et se mit à répéter ces mots: "Le Paradis est pour ceux qui refrènent leur colère". Al-Hassan répondit: "Je ne suis pas en colère". Le serviteur poursuivit: "Et pour ceux qui pardonnent aux gens". "Je te pardonne" dit al-Hassan. Le serviteur sembla toutefois décidé à finir le contenu de quelques versets coraniques en ajoutant: "Car Dieu aime les bienfaisants". "Puisque c'est ainsi, fit al-Hassan, je t'affranchis et je te donne quatre cents pièces d'argent". L'esclave citait les versets 133-134 de la Sourate Âle 'Imrân: «Hâtez-vous vers le pardon de votre Seigneur et vers un Jardin large comme les cieux et la terre, préparé pour ceux qui craignent Dieu; pour ceux qui font l'aumône, dans l'aisance ou dans la gêne; pour ceux qui maîtrisent leur colère; pour ceux qui pardonnent aux hommes - Dieu aime ceux qui font le bien».

221. "Rawdhar al-Ahbâb".

222. "Al-Tabarî"; "Abul-Fidâ'"; "Ibn Athîr".

223. "Al-Tabârî"; "Rawdhat al-Çafâ'".

224. "Abul-Fidâ'"; "Ibn Athîr".

225. "Al-Milal wal Nihal"; "Charh Nahj al-Balâghah" d'Ibn Abi Hadîd; "Charh Mawâqif"; "Târikh Mudhaffarî" de Châhâb id-Dine; "Ibn Abî al-Dam".

226. "Rawdhat al-Ahbâb"; "Madârij al-Nubwwah".

227. "Rawdhat al-Çafâ"; "Madârij al-Nubuwwah".

228. "Ibn Khaldûn"; "Al-Tabarî"; "Abu-Fidâ'".

229. Une grande partie des Musulmans considère cette phrase de 'Omar comme un geste de séparation de l'orthodoxie établie par le Prophète qui avait ordonné à tout le monde à suivre le Coran et sa Famille, en déclarant: «Je vous laisse deux grands Préceptes dont chacun dépasse l'autre en grandeur: le Livre de Dieu et ma Famille. Ils ne se sépareront pas jusqu'à ce qu'ils me rencontrent au Paradis».

230. Il est dit que ce verset fut descendu à la suite d'une dispute entre Abû Bakr et 'Omar concernant la nomination du gouverneur d'une ville, au cours de laquelle ils élevèrent la voix si haut en présence du Prophète qu'on pensa qu'il convenait d'interdire de telles indécences dans l'avenir (Sale). Le non-respect de ce Commandement conduit le Prophète à rappeler l'avertissement à cette occasion.

231. "Ibn Athîr"; "Al-Bokharî"; "Al-Mich-kât", etc.

232. "Ibn Khaldûn".

233. "Madârij al-Nubuwwah"; "Rawdhat al-Ahbâb".

234. "Fat-hul-Bârî"; "Al-Bokhârî"; "Rawdhat al-Ahbâb"; "Madârij al-Nabuwwah".

235. "Madârij al-Nubuwwah"; "Rawdaht al-Çafâ".

236. "Al-Tabarî"; "Ibn Khaldûn".

237. "Habîb al-Sayyâr"; "Madârij al-Nubuwwah".

238. "Rawdhat al-Ahbâb"; "Madârij al-Nubuwwah".

239. "Rawdhat a-Ahbâb"; "Madârij al-Nubuwwah"; "Ma'ârij al-Nubuwwah".

240. "Life of 'Alî", par Dar Qutni wal Razi, p. 739; "Life of 'Alî", éd. Khadimal Talim Press, Lahore; "Madârij al-Nubuwwah".

241. "Kachf al-Ghummah" (sorce Shî'ite); "Ibn Hajar al-'Asqalânî"; "Al-Tabarî"; "Abul-Fidâ'"; "Ibn Athîr"; "Ibn Khaldûn"; "Târîkh al-Khamîs" (sources sunnites).

242. "Hayât al-Qulûb" (source Shî'ite).

243. "Waqidî"; "Al-Sîrah al-Halabiyyah (sources sunnites).


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